Xavier Darcos : « Il faut qu’à nouveau l’histoire, ses grands personnages, fassent partie de ce qui nous relie, et non de ce qui nous divise »

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Le Chancelier de l’Institut de France précise la mission de France Mémoire, désormais chargé  du calendrier des événements commémoratifs.

vec cinq académies, plus d’une centaine de fondations et un patrimoine qui s’étend du domaine de Chantilly (Oise) au Musée Jacquemart-André (Paris) en passant par les jardins de Claude Monet à Giverny (Eure), l’Institut de France, créé en 1795, est un acteur culturel important et pourtant méconnu en France. Le lancement en janvier de France Mémoire ajoute une corde mémorielle à son arc et poursuit son travail de visibilité. Entretien avec Xavier Darcos, qui vient d’être reconduit pour un nouveau mandat de trois ans à la tête de l’institution.

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Quelle est la vocation de France Mémoire ?

Le Haut Comité des commémorations nationales a bien fonctionné pendant longtemps [sous l’égide du ministère de la culture] avant de connaître des tensions en 2018. Ce comité avait pour mission d’indiquer ce qu’il était souhaitable d’honorer ou de célébrer et, parmi cette liste, on trouvait des événements ou des personnages qui suscitaient des polémiques. L’exemple le plus marquant a été Charles Maurras, et cela a provoqué la démission de la majorité des membres du comité.

De là est née une discussion sur le fait qu’il fallait séparer l’Etat, le gouvernement et le ministère de la culture de cette question de la mémoire collective et des célébrations nationales. Dès lors que cette séparation était formulée, il était logique de se tourner vers l’Institut de France. Nous étions totalement disposés à le faire. Nous avons 470 académiciens, élus par leurs pairs, qui représentent toutes les disciplines du savoir. Nous sommes indépendants des pouvoirs publics, nous n’avons pas de tutelle et il est dans nos missions de célébrer ce qui a été et de le faire vivre dans la modernité.

En quoi est-ce important de mettre en avant la mémoire aujourd’hui ?

Cette importance ne date pas d’aujourd’hui. Si l’Institut de France ne se souvient pas, qui se souviendra ? Mais nous ne sommes pas pour autant des nostalgiques ou des réactionnaires : nous voulons transmettre cette mémoire vive car nous pouvons en tirer des points d’éclairage pour le monde d’aujourd’hui.

« Il faut lutter contre l’anachronisme et la décontextualisation des faits et des personnages pour éviter toutes les récupérations »

Quelles sont les différences entre France Mémoire et le haut comité précédent ?

Il n’est pas question de dire : vous êtes priés de célébrer tels personnages ou tels événements. Nous ne sommes pas des prescripteurs et nous ne nous inscrivons pas dans l’agenda mémoriel de l’exécutif. C’est une nuance énorme. Ce qui change aussi, c’est que notre liste sera un peu plus ouverte qu’avant. Ce que nous présentons est hétéroclite, sans hiérarchie mais évidemment nous ne traiterons pas de la même façon la naissance de Napoléon et celle d’Yves Montand.

Pourquoi choisir des œuvres et des événements et pas uniquement des figures ? Quels sont vos critères ?

Ce calendrier, établi sous l’autorité de l’historien Yves Bruley et d’un comité d’académiciens, est à la fois indicatif et incitatif, et nous ne prétendons ni à l’exhaustivité ni à la vérité absolue. Nous voulons nous démarquer d’une tendance qui aurait été de ne repérer essentiellement que les statues, les grandes figures. Il y a bien sûr celles auxquelles on ne peut pas échapper, mais nous avons cherché des éclairages, des personnes ou des moments qui jettent une lumière sur une pulsion esthétique ou historique. L’exemple de la pianiste et compositrice Pauline Viardot est significatif de cet effort. Il faut trouver les clés qui ouvrent à voir des moments historiques et culturels importants.

Emmanuel Macron insiste beaucoup sur la notion de récit national. France Mémoire va-t-il s’inscrire dans la construction de ce récit, avec le risque de tomber dans le roman national ?

Il faut faire en sorte qu’à nouveau l’histoire, les grands événements, les grandes découvertes, les grands personnages fassent partie de ce qui nous relie, et non de ce qui nous divise. Et on voit bien aujourd’hui que des figures centrales de la mémoire collective sont discutées. Le récit national est un récit politique, et ce n’est pas à nous de relier les événements les uns aux autres. Ce qui compte, c’est la connaissance, c’est donner à voir la complexité. Si la République veut honorer ou célébrer un personnage, il y a le Panthéon. Si elle veut qu’on en parle, il y a la Coupole de l’Institut. Il faut lutter contre l’anachronisme et la décontextualisation des faits et des personnages pour éviter toutes les récupérations. Il y aura forcément des polémiques dès lors que l’on parle d’histoire, mais ce risque ne nous concerne pas.

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Comment l’Institut traverse-t-il la crise sanitaire actuelle ?

Tout est beaucoup plus compliqué en termes d’organisation collective, mais c’est vrai pour tout le monde. Nous avons très bien su réagir et organiser le travail à distance, mais la définition du monde académique, c’est le mélange, les échanges, les voyages, l’accueil d’étudiants et nous souffrons de ne pas pouvoir remplir toutes nos missions. Nous sommes entrouverts : tout marche un peu mais pas vraiment.

Le pire pour nous reste la situation de notre patrimoine. Sans l’ouverture au public, nous ne pouvons pas équilibrer les sites que nous gérons. Nous ne sommes pas un établissement public, donc nous ne pouvons pas demander d’aide de l’Etat, ni emprunter, et nos établissements prestigieux deviennent un déficit permanent. L’exemple le plus marquant est l’immense domaine de Chantilly. Pour 2020, sans un chèque de 6 millions d’euros du prince Karim Aga Khan IV [à la tête de la Fondation pour la sauvegarde et le développement du domaine de Chantilly depuis 2005], nous aurions 6 millions de pertes. Mais la question va se reposer au printemps. Je veux donc que l’Etat fasse pour nous ce qu’il fait pour les autres établissements publics. Nous avons certes notre structure propre, garante de notre indépendance, mais, si on ne s’occupe pas de Chantilly, qui va le faire ? Si nous n’y arrivons plus, alors nous le rendrons à l’Etat. Nous avons toujours dit que nous ne coûtions rien aux contribuables, mais là nous sommes dans une situation très compliquée.

Vous comprenez que les lieux de culture restent fermés ?

Je n’ai pas aimé que l’on dise que les lieux de culture ne relevaient pas de l’essentiel. C’est absurde. Mais je ne jetterai pas la pierre à des responsables politiques qui disent que, quand on ne sait pas gérer une pandémie, on n’enferme pas des gens dans une salle. La prudence est légitime.

Le mécénat a-t-il baissé cette année ?

Nous avons sauvé les meubles avec 25 millions d’euros de prix distribués au nom de nos fondations. C’était le pire moment pour baisser les aides aux artistes, aux créateurs, aux scientifiques. Mais toutes les fondations sont touchées par la crise.

Vous venez d’être réélu pour un nouveau mandat de trois ans. Qu’allez-vous en faire ?

Aller au bout de la modernisation entamée, revisiter notre relation avec l’Etat et faire de cette maison une maison de verre où chacun pourra puiser, aller et venir. Mon travail est d’ouvrir l’Institut et de faire en sorte qu’il se rende utile à la nation. Le transfert de la mission de mémoire nous donne une vitrine supplémentaire pour mener à bien cette mission.

Source: ©Xavier Darcos : « Il faut qu’à nouveau l’histoire, ses grands personnages, fassent partie de ce qui nous relie, et non de ce qui nous divise »

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