Une Mostra atone, dans un climat de haute sécurité sanitaire

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Une Mostra atone, dans un climat de haute sécurité sanitaire

Le festival de cinéma italien a réussi à maintenir une édition « physique », avec peu d’œuvres originales, à l’exception de « Mandibules », signé du trublion Quentin Dupieux.

La 77e Mostra de Venise, qui s’est ouverte le 2 septembre, a jusqu’alors tenu un pari acrobatique : être, en pleine période de crise sanitaire, le premier festival de cinéma d’envergure internationale à maintenir une édition « physique », c’est-à-dire à montrer les films de sa sélection en salle et devant un public.

Une gageure dont la contrepartie n’est autre qu’un dispositif de haute sécurité qui multiplie les contrôles et rigidifie les protocoles de déplacement, rien n’étant plus laissé au hasard. Amené à traverser des checkpoints aux allures militaires, mis en joue par des pistolets à température, le visiteur est également passé au crible des caméras thermiques et, une fois sur site, prié de porter son masque en permanence, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Face à cela, le tapis rouge, lui aussi barricadé pour éviter les attroupements, semble tirer une langue désespérément vide, par manque de stars ayant pu faire le déplacement.

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Ainsi est-ce dans un climat quelque peu tendu que se fait cette année la découverte des films sur le Lido. Toute crise amenant son lot de remises en question, la Mostra a également repensé son accès aux projections, désormais sur réservation, afin d’éliminer les files d’attente. La jauge des salles, limitée de moitié (un siège de distance étant observé entre chaque spectateur), a été compensée par une multiplication des séances, rompant avec le principe d’exclusivité qui créait ruées et bousculades, et n’a plus grand sens à l’ère du numérique. Si l’effervescence collective en prend un coup, la rencontre avec les œuvres s’en trouve facilitée, comme constituant le cœur même de la manifestation.

Sélection officielle insipide

Or, à mi-parcours, ce sont bien les œuvres singulières qui font terriblement défaut à cette 77édition, désertée par les grands cinéastes attendus (Nanni Moretti s’est abstenu en faveur de Cannes 2021) en même temps qu’avare en révélations. Productions italiennes calibrées et académiques (Lacci, de Daniele Luchetti, Padrenostro, de Claudio Noce, Miss Marx, de Susanna Nicchiarelli), fictions humanitaires pétries de bonnes intentions (Quo vadis, Aida ?, de la Bosnienne Jasmila Zbanic, sur le massacre de Srebrenica), petites pastilles d’indépendance américaine (The World to Come, de Mona Fastvold, sur l’amour de deux fermières au XIXe siècle) se disputent jusqu’alors les rangs d’une sélection officielle atone et insipide, déroulant un parfait catalogue des tics du cinéma d’auteur international (à commencer par le chantage au sujet porteur).

Même un réalisateur reconnu comme Pedro Almodovar fait chou blanc avec son court-métrage The Human Voice, avec Tilda Swinton, transformant un monologue de Jean Cocteau (La Voix humaine) en un spot artificiel et décoratif envahi par les placements de produits.

Dans ce paysage maussade, les films les plus inspirés n’ont eu aucun mal à surnager. La première surprise est venue d’Inde avec The Disciple, second long-métrage du jeune cinéaste de Bombay Chaitanya Tamhane, né en 1987, après le stupéfiant Court (sorti en France en 2016).

Un jeune homme se consacre à l’étude du chant indien de tradition classique, s’engageant sur le chemin d’abnégation que réclame cette discipline de très haute volée. Mais les années passent et la maîtrise ne vient toujours pas, faisant douter le chantre de ses réelles capacités. Grâce à de longues performances musicales à couper le souffle et une écriture toute en plans larges, Tamhane aiguise l’écoute du spectateur et nourrit une réflexion passionnante sur le sacerdoce artistique. Par un tour assez cruel, le film se resserre sur le motif de l’échec, du talent qui fait défaut et qu’aucun travail acharné, fût-il de toute une vie, ne saurait remplacer.

 

L’absurde et la bouffonnerie

 

L’autre surprise nous vient d’un réalisateur plus confirmé, le Hongrois Kornel Mundruczo, dont il faut bien avouer qu’on n’attendait plus grand-chose après l’imbuvable messianisme de La Lune de Jupiter (2017). Pourtant, Pieces of a Woman, tourné au Canada avec des comédiens de langue anglaise (Vanessa Kirby et Shia LaBeouf), s’avère peut-être son meilleur film à ce jour. Non exempte d’une certaine lourdeur symbolique, cette chronique d’un couple détruit par la perte d’un nouveau-né, sait faire preuve de sensibilité devant la douleur humaine et réserve quelques scènes d’une grande force émotionnelle – notamment celle d’un accouchement en plan-séquence.

Mais le seul film à avoir véritablement fait dérailler le ronron du Lido n’est autre que Mandibules, le dernier film en date du trublion Quentin Dupieux (également connu sur la scène de la musique électro sous le nom de Mr Oizo), présenté hors compétition. Osant mêler l’absurde à la bouffonnerie, le film compose en à peine plus d’une heure et quart une ode à l’idiotie comme le cinéma français s’en est rarement rendu capable.

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Deux imbéciles définitifs, joués par Grégoire Ludig et David Marsais (le duo comique du Palmashow), découvrent dans le coffre d’une voiture volée une énorme mouche, qu’ils entreprennent de dresser au prix de galères grotesques. Aussi moche qu’aberrant, le diptère massif sert d’animal-totem à ces deux perdants suprêmes qui contaminent de leur bêtise le monde alentour, jusqu’au chaos. Hilarant à en frôler l’effroi, Mandibules célèbre en bonne farce buñuélienne le règne de l’irrationnel et dresse le portrait d’une France nonsensique. Exactement ce qu’il fallait pour réveiller la Mostra.

 

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