Tom Wolfe : «Le politiquement correct est devenu l'instrument des classes dominantes»

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Tom Wolfe : «Le politiquement correct est devenu l’instrument des classes dominantes»
Tom Wolfe : «Le politiquement correct est devenu l'instrument des classes dominantes»
«Son costume blanc, qu’il ne quitte jamais, est un instrument de diversion. Une manière de détourner l’attention pour ne pas avoir à en dire trop sur son art ou sur lui-même.» – Crédits photo : Photo : Stephane LAVOUE pour le Figaro Magazine

ENTRETIEN – Pour Le Figaro Magazine, le Balzac new-yorkais scrute l’Amérique de Trump et de Harvey Weinstein. À 86 ans, l’inventeur du «nouveau journalisme» n’a rien perdu de sa verve et continue d’envoyer au «bûcher des vanités» les conformismes de son époque.

Il est l’un des plus importants écrivains vivants. Peut-être le plus grand «écrivain français» contemporain, tant son œuvre est imprégnée de celles de Zola et de Balzac. L’auteur d’Illusions perdues avait pour projet d’identifier les «espèces sociales» de l’époque, tout comme Buffon avait identifié les espèces zoologiques. Il voulait «écrire l’histoire oubliée par tant d’historiens, celle des mœurs» et «faire concurrence à l’état civil».

Comme Balzac est «le secrétaire de la société», Tom Wolfe, l’inventeur du «nouveau journalisme», est le secrétaire de son époque, l’ethnologue des tribus postmodernes: les psychédéliques sous acide (Acid Test, 1968), les gauchistes de Park Avenue (Radical Chic, 1970), les astronautes (L’Étoffe des héros, 1979), les golden boys de Wall Street (Le Bûcher des vanités, 1987), les étudiants décadents des grandes universités (Moi, Charlotte Simons, 2004), les Latinos immigrés en Floride (Bloody Miami, 2013)…

Son costume blanc, qu’il ne quitte jamais, est un instrument de diversion. Une manière de détourner l’attention pour ne pas avoir à en dire trop sur son art ou sur lui-même. Wolfe a toujours préféré les faits et les longues descriptions à la psychologie et aux explications de texte. Mais, à 86 ans, le dandy réac n’a plus rien à perdre et n’élude aucun sujet.

Au téléphone, d’un ton volontiers distancié et malicieux, il s’amuse des mœurs de l’Amérique progressiste et démasque son hypocrisie. Le phénomène #Balance ton porc – et ses conséquences – pourrait être, selon lui, «la plus grande farce du XXIe siècle». Dans son dernier essai, Tom Wolfe semble faire un pas de côté. Il y déboulonne les thèses évolutionnistes de Darwin. Pour autant, Le Règne du langage (Robert Laffont) n’est en rien un traité scientifique. À travers la figure de Darwin, dignitaire installé qui aura su ériger sa théorie en dogme, Wolfe continue d’observer la «comédie humaine».

LE FIGARO .- Dans votre dernier livre, Le Règne du langage, vous expliquez que c’est la langue qui fait la spécificité de l’être humain. En quoi?

Tom WOLFE .- Il existe entre l’être humain et l’animal une différence essentielle, une ligne de démarcation aussi escarpée et inamovible qu’une faille géologique: la parole! Le langage a donné à la «bête humaine» bien plus qu’un ingénieux outil de communication. C’est en réalité une innovation de la teneur de la bombe atomique! La parole a été la toute première invention, le premier artéfact, la première fois où une créature terrestre, l’homme, a prélevé des éléments de la nature, en l’occurrence des sons, pour les transformer en quelque chose d’entièrement nouveau et façonné par lui, des enchaînements de sonorités qui formaient des codes, lesquels ont reçu le nom de «mots».

Non seulement le langage est un outil mais c’est le premier d’entre tous, celui qui a rendu tous les autres possibles, de la plus sommaire des pioches à la première des massues jusqu’à la roue et à la fusée spatiale. Sans lui, pas de danse, pas de musique, pas même le fredonnement d’une ritournelle, le battement des tambours, pas de rythme d’aucune sorte ni de cadence pour taper dans les mains.

«Seul le langage permet à l’homme de questionner son existence, de la poursuivre ou d’y renoncer»

Bref, c’est le langage, et lui seul, qui a conféré à la «bête humaine» la force de conquérir chaque pouce de terre ferme sur cette planète et de se goinfrer de la moitié des ressources comestibles de l’océan. Et pourtant, cette mise en coupe réglée du globe terrestre n’est qu’un résultat mineur de la puissance des paroles: son principal exploit, c’est d’avoir créé l’ego, la conscience de soi. Seul le langage permet à l’homme de questionner son existence, de la poursuivre ou d’y renoncer.

Aucun animal ne pense à se suicider, ni à massacrer ses semblables à une vaste échelle. Seule la parole nous autorise à nous autoexaminer et à rendre la planète inhabitable juste comme ça, en l’espace de trente ou quarante minutes nucléarisées. Elle seule permet à l’homme de fantasmer des religions, et des dieux pour leur donner du corps. Jusqu’à notre époque – et plus encore aujourd’hui – les mots sortis de la bouche de Mahomet au VIIe siècle continuent à galvaniser et contrôler la vie de trente-cinq pour cent de la population mondiale. Tout au long d’un millénaire et demi, ceux de Jésus ont exercé la même influence sur une portion d’humanité comparable avant de perdre une part de leur résonance en Europeau cours de la deuxième moitié du XXe siècle.

Votre livre déboulonne Darwin…

Dans Le Règne du langage, j’oppose la figure de Charles Darwin et celle d’Alfred Wallace. Le premier est un parfait gentleman installé dans la haute société britannique du XIXe siècle. Le second, tout au contraire, est un homme de terrain, issu d’un milieu modeste. Le type d’autodidactes que l’aristocratie de l’époque surnommait «les attrapeurs de mouches». Wallace fut pourtant le premier, avant Darwin, à défendre la théorie de la sélection naturelle. Mais faute d’être bien né, la paternité de cette découverte ne lui fut jamais attribuée, l’auteur de L’Origine des espèces s’attribuant tout le mérite.

Si Wallace a été le premier à définir une théorie de l’évolution, il a été aussi le premier à questionner cette thèse. À se demander comment l’homme avait pu concevoir les chiffres, l’arithmétique, les formes géométriques, mais aussi penser un code moral, une exigence éthique, éprouver le plaisir dispensé par la musique ou l’art visuel. À la fin de sa vie, il conclut qu’aucun de ces attributs sublimes et consubstantiels à l’humanité n’a de relation avec la sélection naturelle.

En quoi votre vision du monde diffère-t-elle de celle des créationnistes?

Les créationnistes refusent toute idée d’évolution géologique ou biologique car ils voient en Dieu le seul créateur de la vie. Ce n’est pas mon cas. Je ne fais que montrer les limites de la théorie de l’évolution et entériner l’incapacité des chercheurs à déterminer l’origine du langage. Ma seule conclusion est que c’est le langage qui sépare l’être humain de la bête.

Pour le reste, je n’ai pas de réponse et je ne propose pas de récit ou d’idéologie de substitution. Personne ne peut prétendre raconter l’histoire vraie de la création. L’Origine des espèces de Darwin n’est qu’une version scientiste de la Genèse. Darwin est tombé dans le piège de la cosmogonie, ce besoin compulsif d’élaborer l’inatteignable «théorie du Tout», un concept ou une narration qui organiserait miraculeusement chaque élément de l’univers en un système clair et précis.

Depuis l’un de vos premiers livres, Radical Chic (Le Gauchisme de Park Avenue en français), vous fustigez le politiquement correct, le gauchisme culturel, la tyrannie des minorités. L’élection de Donald Trump est-elle la conséquence de ce politiquement correct?

Dans ce reportage, d’abord paru en juin 1970 dans leNew York Magazine, je décrivais une soirée organisée, le 14 janvier précédent, par le compositeur Leonard Bernstein dans son duplex new-yorkais de treize pièces avec terrasse. La fête avait pour objet de lever des fonds en faveur des Black Panthers… Les hôtes avaient pris soin d’engager des domestiques blancs pour ne pas froisser la susceptibilité des Panthers.

«Les gens doivent désormais faire attention à ce qu’ils disent. C’est de pire en pire, en particulier dans les universités.»

Le politiquement correct, que je surnomme PC, pour «police citoyenne», est né de l’idée marxiste que tout ce qui sépare socialement les êtres humains doit être banni pour éviter la domination d’un groupe social sur un autre. Par la suite, ironiquement, le politiquement correct est devenu l’instrument des «classes dominantes», l’idée d’une conduite appropriée pour mieux masquer leur «domination sociale» et se donner bonne conscience.

Peu à peu, le politiquement correct est même devenu un marqueur de cette «domination» et un instrument de contrôle social, une manière de se distinguer des «ploucs» et de les censurer, de délégitimer leur vision du monde au nom de la morale. Les gens doivent désormais faire attention à ce qu’ils disent. C’est de pire en pire, en particulier dans les universités. La force de Trump est sans doute d’avoir rompu avec cette chape de plomb. Par exemple, les gens très riches font généralement profil bas alors que lui s’en vante. Je suppose qu’une partie des électeurs préfère cela à l’hypocrisie des politiques conformistes.

Dans votre œuvre, le statut social est la principale clef de compréhension du monde. Le vote Trump est-il le vote de ceux qui n’ont pas ou plus de statut social ou dont le statut social a été méprisé?

À travers Radical Chic, je décrivais l’émergence de ce qu’on appellerait aujourd’hui la «gauche caviar» ou le «progressisme de limousine», c’est-à-dire une gauche qui s’est largement affranchie de toute empathie pour la classe ouvrière américaine. Une gauche qui adore l’art contemporain, s’identifie aux causes exotiques et à la souffrance des minorités, mais méprise les «rednecks» de l’Ohio.

Des Américains ont eu le sentiment que le Parti démocrate faisait tellement des pieds et des mains pour aller séduire les différentes minorités qu’il en arrivait à négliger une partie encore considérable de la population. A savoir cette partie ouvrière de la population qui, historiquement, a toujours été la moelle épinière du Parti démocrate. Durant cette élection, l’aristocratie démocrate a pris le parti de favoriser une coalition de minorités et d’exclure de ses préoccupations la classe ouvrière blanche. Et Donald Trump n’a plus eu qu’à se pencher pour ramasser tous ces électeurs et les rallier à sa candidature.

Que vous inspirent l’affaire Weinstein et la polémique #Balance ton porc?

Personne ne se donne la peine de définir correctement le terme d’agression sexuelle. C’est une catégorie fourre-tout qui va de la tentative de viol à la simple attirance. C’est de cette confusion que naissent tous les excès. Je suis partagé entre l’effroi, en tant que citoyen, et l’amusement, en tant que romancier, pour cette merveilleuse comédie humaine. Si cela continue, cela peut devenir la plus grande farce du XXIe siècle. Dans la presse locale, encore ce matin dans le New York Post et le New York Times, ces affaires sont en lettres capitales à la une. Aujourd’hui, n’importe quel homme qui prête n’importe quelle sorte d’attention à n’importe quelle femme, par exemple sur son lieu de travail, devient un «prédateur».

«Les hommes s’inquiètent désormais de trouver certaines femmes attirantes. Voilà qu’on se retrouve à s’opposer aux lois naturelles de l’attraction qu’il faudrait désormais ignorer»

Depuis cette affaire, j’entends partout autour de moi des hommes dire à de jeunes femmes qu’ils fréquentent «je ne devrais pas être vu avec toi ici ou là», «nous travaillons dans la même entreprise et je suis à un poste hiérarchique plus élevé et tout cela va faire trop mauvais genre». Les hommes s’inquiètent désormais de trouver certaines femmes attirantes. Voilà qu’on se retrouve à s’opposer aux lois naturelles de l’attraction qu’il faudrait désormais ignorer.

Personne ne parle de ces femmes, et elles sont pourtant nombreuses, qui prennent un plaisir réellement considérable à rencontrer sur leur lieu de travail un collègue masculin qu’elles trouvent attirant. Un homme qu’elles n’auraient pas eu la chance de rencontrer autrement. Je pense que le monde n’a pas tant changé pour que l’on se mette à proclamer qu’aujourd’hui les femmes ne désirent soudain plus attirer l’attention des hommes.

En vérité, rien n’a vraiment changé, hormis le fait que les femmes disposent d’un puissant outil d’intimidation qu’elles n’avaient pas auparavant. Elles peuvent maintenant remettre à leur place ces hommes dont l’attention est trop extrême ou qu’elles jugent trop vulgaires, écarter un rival sur le plan professionnel ou encore se venger d’un amant «trop goujat». Pour inculper quelqu’un d’agression sexuelle, il semble désormais que la seule parole de la femme soit suffisante et certains demandent déjà un renversement du droit qui obligerait l’homme soupçonné à faire la preuve de son innocence.

Vous êtes l’inventeur du «nouveau journalisme». Un journalisme qui se rapproche de la littérature dans la forme, mais qui repose aussi sur la minutie des enquêtes et la précision des faits rapportés. À l’heure du numérique et de l’immédiateté, ce journalisme est-il mort?

À l’époque, les bureaux du Herald étaient à Times Square. Il suffisait de descendre dans la rue poser des questions aux gens. J’utilisais ce que j’appelle la technique de l’homme de Mars. J’arrivais et je disais: «Ça a l’air intéressant, ce que vous faites! Moi, j’arrive de Mars, je ne connais rien, qu’est-ce que c’est?» Aujourd’hui, certains journalistes ne sortent jamais de leur bureau. Ils font leurs articles en surfant sur internet. Pourtant, il n’y a pas d’alternative: il faut sortir! Quand de jeunes écrivains ou journalistes me demandent un conseil, ce qui est rare, je leur dis toujours: «Sors!»

Le Règne du langage, de Tom Wolfe. Robert Laffont, collection, «Pavillons», 216 p., 19 €.
Le Règne du langage, de Tom Wolfe. Robert Laffont, collection, «Pavillons», 216 p., 19 €. – Crédits photo : ,

Au final, le nouveau journalisme c’était quoi? J’ai toujours pensé que c’était simplement une technique d’écriture sur un sujet non fictif avec toutes les méthodes normalement utilisées pour la fiction. Pour moi, l’un des principes du nouveau journalisme est d’écrire scène par scène, comme pour un scénario. Le futur de ce genre dépend des jeunes qui se lancent. Mais ils lisent tout en ligne désormais. Et, quand vous lisez en ligne, juste pour la simple raison que vous lisez sur un fond très lumineux, vous avez beaucoup de mal à lire des longs formats.

Une fois les huit cents mots dépassés, vous commencez à fatiguer. Et tout cela invite les journalistes à raccourcir leur écriture. La lecture est de plus en plus rapide et cela force l’auteur à renoncer à tout un tas de techniques qui peuvent pourtant donner à un article une puissance sans pareil. Il devient plus difficile de parler des détails désormais, le décor, la façon dont les gens s’habillent, tout cela prend énormément de place. Il n’y aura plus beaucoup d’auteurs ou de journalistes que l’on pourrait appeler des plumes.

Le style demande un dur labeur. Aujourd’hui, on met l’accent sur tout ce qui est efficace. C’est ce à quoi sont formés les journalistes. Déjà à mon époque, on nous demandait de faire court, car les journaux craignaient la concurrence de la télévision. Cela n’a pas empêché le nouveau journalisme d’être un succès. Je crois que cela pourrait fonctionner, y compris sur des formats numériques. Vous savez que tous les livres de Zola sont encore disponibles en anglais partout aux États-Unis? On les réimprime tout le temps.

 


 

 

Source:©  Tom Wolfe : «Le politiquement correct est devenu l’instrument des classes dominantes»

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