Tensions à l'Élysée et à Matignon : dans les coulisses de la crise des «gilets jaunes»

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Tensions à l'Élysée et à Matignon : dans les coulisses de la crise des «gilets jaunes»

ENQUÊTE – La crise ouverte depuis deux semaines a plongé l’exécutif dans une tempête sans précédent. Les critiques se concentrent sur l’attitude du premier ministre.

Une heure de manifestation et déjà un mort. Les premiers «gilets jaunes» viennent à peine de s’installer sur les ronds-points qu’une femme paniquée tente de forcer un barrage. Samedi 17 novembre démarre de la pire des manières possibles. Christophe Castaner appelle Emmanuel Macron et Édouard Philippe. Au sein de l’exécutif, on comprend immédiatement que l’atmosphère a basculé. Avec un risque majeur: « Quand vous faites du maintien de l’ordre, la première préoccupation, ce ne sont pas les images, c’est la bavure. Souvenez-vous de Rémi Fraisse (un militant écologiste tué en 2014 sur un barrage à Sivens, NDLR). Là, ce n’est plus la même histoire, on le sait tous», confie un ministre.

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Pour Christophe Castaner, nommé ministre de l’Intérieur un mois plus tôt, c’est le baptême du feu. Aux forces de l’ordre, il a passé une consigne: «Vous n’interdisez rien, vous protégez.» Il décide de faire des points réguliers sur la situation tout au long de la journée et envisage un temps de s’exprimer au journal télévisé. La gestion des événements est décentralisée Place Beauvau. Il est la seule voix macroniste à exister face à la grogne sociale. Car pendant ce temps-là, le premier ministre, lui, est claquemuré dans son bureau. «On aurait dû ouvrir la cour de Matignon à la presse pour montrer un ballet de voitures entrant et sortant, regrette un conseiller de poids. On aurait alors montré que l’on suit ce qui se passe et qu’on est dans l’empathie.»

La grogne sociale ne tarde pas à se doubler d’une crise au sein de l’exécutif, qui se focalise sur la gestion d’Édouard Philippe

Dimanche, changement de dispositif. Emmanuel Macron presse Édouard Philippe de s’adresser au pays. Il s’exprimera au « 20 heures » de France 2. Le premier ministre rate son JT. Il assure que le cap sera tenu et donne l’impression de claquer la porte au nez de la CFDT, qui propose un «pacte social de la conversion écologique». «Il était particulièrement fatigué et il l’est encore», raconte un ministre. Dans les rangs de la majorité, on reproche au couple exécutif une erreur de timing. Avoir annoncé, trois jours avant la première manifestation des «gilets jaunes», une «superprime» de 500 millions d’euros d’aide à la conversion automobile pour les Français les plus modestes. «Résultat, nous n’avions plus rien à dire après la manifestation»,déplore un parlementaire.

Dans le huis clos de la réunion du groupe majoritaire, mardi, les députés ont du mal à cacher leur désarroi, sans compter que certains ont vu leur domicile visé par des contestataires. Devant le premier ministre, qui assiste à la réunion, la parole se libère. Brut de décoffrage. «Arrêtons de dire à des Français qui ne savent pas boucler leurs fins de mois qu’ils pourront avoir une prime à la conversion pour acheter une voiture», attaque Aurore Bergé. La députée des Yvelines poursuit son réquisitoire: «Arrêtons de dire que le problème est qu’on n’a pas assez expliqué ou fait de pédagogie. Les Français sont suffisamment grands pour comprendre ce que l’on fait.» D’autres députés interviennent sur la même ligne et sur le même ton très critique à l’égard de l’exécutif. Édouard Philippe renvoie la balle à l’assistance: «Dans le plus fort de la mobilisation, avons-nous su occuper le terrain ou répondre aux critiques? Trop peu […]. Il y a quelques combats qu’on peut gagner sans combat, mais c’est rare.» L’attitude du premier ministre crispe les esprits. «Je me demande si Juppé n’est pas plus malléable que lui…», cingle un député MoDem.

La grogne sociale ne tarde pas à se doubler d’une crise au sein de l’exécutif, qui se focalise sur la gestion d’Édouard Philippe. «Parler de “gestion”, c’est déjà sympa, étrille un macroniste historique. Il a fait preuve d’un silence coupable.» En privé, François Bayrou constatera avec gourmandise que le président de la République a suivi sa proposition formulée dans Le Figaro de moduler les taxes sur les carburants en fonction des cours du pétrole. Un désaveu pour Édouard Philippe que savoure le leader centriste. Après le flottement du remaniement, certains affirment observer les prémices de divergences de vues entre le chef de l’État et le chef du gouvernement. «Il y a une difficulté à arbitrer entre la ligne du premier ministre et celle du président du MoDem, François Bayrou», décrypte un parlementaire.

Poursuivre les réformes, c’est l’obsession d’Emmanuel Macron

Face à la rue, c’est de toute façon l’Élysée qui prend le relais. Emmanuel Macron veut montrer que le pouvoir n’est pas sourd. «Il a compris la nécessité de s’arrondir», décrit un visiteur du soir. «Il faut renouer avec la bienveillance et retrouver les fondamentaux qui ont fait le succès de la campagne», conseille un ministre. Mais pas question de revenir sur la hausse de la fiscalité écologique pour autant. «Si je cède, on dira que je recule», répond Emmanuel Macron à ceux qui lui suggèrent cette idée. Il ajoute: «Ce n’est pas grave de dépenser du capital politique, pourvu qu’on fasse des réformes. C’est l’impuissance de l’État qui pousse les gens vers les extrêmes.»

Poursuivre les réformes, c’est l’obsession d’Emmanuel Macron. Rester coûte que coûte en mouvement et appliquer son programme. «Est-ce qu’on a raison de tenir? s’interroge un ministre. C’est indispensable. Une des caractéristiques de ce pouvoir, c’est quand même de réussir à mener des réformes jusqu’au bout. Si on commence à faire comme François Hollande et Nicolas Sarkozy en partant dans tous les sens, on est morts. De toute façon, si on arrête de réformer, je me barre.»

Il faut tout de même trouver une sortie de crise. Durant toute la semaine, les responsables de la majorité alimentent l’Élysée et Matignon en idées pour calmer la colère. L’un alerte sur les problématiques liées aux chaudières à fioul, l’autre plaide pour un geste en faveur des gros rouleurs… Au final, Emmanuel Macron ne reprend rien.«J’étais en colère», confie un élu proche du chef de l’État. Le climat se tend d’autant plus dans la majorité que le pouvoir semble désemparé face à ce mouvement aux contours insaisissables et aux revendications éparses. Comment sortir de la crise? «Si vous avez une idée, je suis preneur…», soupire un ministre. Le flottement est perceptible au sommet de l’État.

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Encore plus quand Jean-Yves Le Drian se démarque de la position inflexible d’Emmanuel Macron et appelle à «entendre la souffrance» des «gilets jaunes». Ce n’est pas une déclaration en l’air, le ministre des Affaires étrangères a annulé un rendez-vous important pour s’exprimer sur Europe 1. C’est un message qu’il adresse au chef de l’État, si ce n’est un conseil pressant. Mais sur le terrain, les relais de la majorité sont défaillants. Beaucoup de députés LaREM débutent dans la fonction et n’ont pas assez d’expérience dans le contact avec les électeurs. «On a beaucoup de gens dans la majorité qui ont rempli un formulaire de candidature sur Internet et qui ont reçu leur circonscription par Amazon Prime livrée dans les 48 heures par Macron», grince un ministre. Un autre pointe la déconnexion des élus LaREM: «C’est une génération nouvelle qui vit plutôt dans le “in” de la mondialisation. Beaucoup n’avaient pas perçu cette colère des Français dans leur circonscription.»

«Scènes de guerre»

À l’Élysée, en revanche, on assure qu’Emmanuel Macron avait capté très tôt le mouvement des «gilets jaunes». «On connaît ce ressentiment depuis la campagne puisque nous l’avions vu monter avec la “grande marche”, se défend un proche du président de la République. S’il y a des gens qui sont sensibles à l’émergence de mouvements spontanés comme celui-là, c’est bien nous.» Pour répondre aux «gilets jaunes», la stratégie de l’Élysée s’élabore avec un impératif: éviter tout ce qui ressemble à une solution de l’«ancien monde». Pas de Grenelle, pas de grand sommet social, pas de table ronde. Mais avant d’avancer sa proposition, le président de la République va laisser passer la deuxième journée de manifestation, samedi 24 novembre. Ce sera la plus violente à ce jour avec des affrontements sur les Champs-Élysées. Des images qu’il qualifie lui-même de «scènes de guerre».

En coulisses, l’exécutif hésite pour qualifier le mouvement. Des manifestants d’extrême droite, comme l’assure Christophe Castaner? Des casseurs d’extrême gauche, comme on l’assure à droite? Ou simplement des familles désemparées et pacifiques, comme le constatent beaucoup d’élus? Un peu des trois. L’exécutif ne sait pas qui se trouve en face de lui et ne parvient pas à faire le tri entre des revendications disparates. De la démission d’Emmanuel Macron à la suppression du Sénat en passant par la revalorisation du smic à 1800 euros net, impossible de s’y retrouver.

«Il faut des revendications cohérentes et réalisables, résume un conseiller. Bref, une colère constructive.» Ce sera tout l’objet de la solution proposée par Emmanuel Macron que de circonscrire les débats au niveau local sur des problématiques territoriales. Trois mois de débats pour mettre les «gilets jaunes» face à leurs contradictions. Trois mois de débats aussi pour permettre à Emmanuel Macron de retrouver de l’air.



Source :© Tensions à l’Élysée et à Matignon : dans les coulisses de la crise des «gilets jaunes»

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