Sur l’île grecque de Kalymnos, la menace turque est omniprésente

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Sur l’île grecque de Kalymnos, la menace turque est omniprésente
Pour réaffirmer leur appartenance à la Grèce, les habitants de Pothias ont peint leur drapeau sur la roche qui surplombe le port de l’île de Kalymnos. Alamy/Chris Craggs/Photo12

REPORTAGE – Face aux récentes provocations d’Ankara dans la région, cette île du Dodécanèse revit l’escalade de 1996 quand les Turcs avaient hissé leur drapeau sur l’îlot voisin d’Imia.

En arrivant au port de Kalymnos, situé entre les très prisées Kos et Rhodes, le bleu et le blanc dominent. Ces couleurs sont d’autant plus marquantes qu’elles n’apparaissent pas sur les maisons, aux tons plutôt vivaces, contrairement aux autres îles, où le blanc de la chaux et les volets bleu Matisse sont la règle.

Non, sur la montagneuse Kalymnos, ces couleurs se déploient sur le drapeau grec qui s’impose partout: dans les cafétérias, les boutiques, et y compris sur les deux flancs de montagne qui encerclent le port. «Les Grecs n’en font pas autant quand le gouvernement leur demande de hisser le drapeau sur leur balcon le jour de la fête nationale!» s’étonne une touriste grecque en découvrant l’île. Angelos Olympitis, dirigeant de l’hôtel Olympic, va même plus loin. «J’ai peint un énorme drapeau sur le toit de mon hôtel, pour que les avions de chasse turcs, qui violent en permanence notre espace aérien, soient aveuglés. Au début, tout le monde me prenait pour un fou. Et puis, chacun s’est mis à en faire autant», explique-t-il.

Le sujet turc est particulièrement prégnant sur cette île. Les Kalymniotes s’inquiètent des récentes provocations du pays voisin. Le 21 juillet dernier, soit quelques jours avant la première prière musulmane, dans l’enceinte de l’ancienne basilique de Sainte-Sophie, transformée en mosquée, Ankara a fait grimper la tension en Méditerranée. Il a annoncé son intention d’envoyer, autour de Kastellorizo, la plus orientale des îles grecques, un navire de recherche sismique, entouré de 18 navires de guerre. Un marathon diplomatique européen s’est alors engagé au moment où la marine grecque déclenchait l’alerte maximale. Quelques jours plus tard, les navires turcs ont rebroussé chemin. «Ils reviendront», reprend Angelos Olympitis.

Nous n’avons pas le choix que d’être sur nos gardes, sinon, nous risquons de revoir un incident à la Imia

Angelos Olympitis, dirigeant de l’hôtel Olympic à Kalymnos

Le refus de reconnaissance par la Turquie de la limite de l’espace aérien grec de 10 milles, et des eaux grecques à 12 milles, délimité par la convention de l’ONU sur le droit de la mer, est un casus belli pour la Grèce, qui y voit une «manifestation de l’expansionnisme turc». Les provocations d’Ankara y sont quotidiennes. Il n’est ainsi pas rare de voir un avion de chasse turc survoler Kalymnos pendant la journée. «Nous sommes en permanence harcelés par les Turcs, à tous les niveaux. Mais nous n’avons pas le choix que d’être sur nos gardes, sinon, nous risquons de revoir un incident à la Imia», ajoute-t-il.

Imia, ou Kardak en turc. L’incident entre la Grèce et la Turquie autour de ce Clochemerle inhabité date de 1996, mais il est encore très vif dans l’esprit des Kalymniotes. Un soir de janvier, deux journalistes turcs du quotidien Hürriyet décrochent le drapeau grec pour y déposer le leur. La presse des deux pays, membres de l’Otan, attise les braises. À l’époque, l’Union européenne, dépourvue de politique pour la région, ne prend aucune initiative. Bill Clinton, alors président des États-Unis, se saisit de l’affaire, envoie Richard Holbrooke, son secrétaire d’État adjoint et, sans trancher sur sa souveraineté, fait de ce caillou la première «zone grise».

«No arms, no men, no ships. Pas d’armes, pas d’habitants et pas de navires. C’est la règle, précise Yannis Stribis, professeur de droit international à l’Université de l’Égée. Forcément, cela a créé un précédent qui va au-delà de l’exacerbation de l’antagonisme héréditaire entre les deux pays. Je doute que la France accepte que l’on rôde autour de Wallis et Futuna. C’est aussi le cas des îles Malouines. Il suffit de voir la force de la détermination de la flotte britannique pour les revendiquer.»

Pour ce professeur, la menace qui plane aujourd’hui sur Kastellorizo semble revêtir une dimension différente d’Imia. «Kastellorizo ne peut pas devenir une “zone grise” parce qu’elle est habitée, contrairement à Imia. Et les textes sont clairs. L’île a été cédée par la Turquie aux Italiens en 1923 qui l’ont rendue à la Grèce en 1947, comme Kalymnos et les autres îles du Dodécanèse. La revendication d’Ankara n’est donc pas tant la convoitise de l’île que l’étendue stratégique de la souveraineté maritime qui va jusqu’en Égypte. La Turquie veut devenir hégémonique dans la région.»

«Nous avons perdu un bout de notre territoire»

Yanis Stribis, comme nombre de Grecs, salue la ferme condamnation de la provocation turque par le président français Emmanuel Macron. «Cela a certainement joué un rôle décisif important, tout comme l’intervention de la chancelière allemande, Angela Merkel, qui s’est empressée de demander au président Erdogan de cesser les forages illégaux. Mais Emmanuel Macron est allé encore plus loin, en s’indignant que l’Union européenne fasse appel aux États-Unis pour régler ses problèmes», conclut-il.

Cette dimension géostratégique de l’appétit boulimique turc parle aux pêcheurs de Kalymnos. Sur le port, près du phare surplombé d’une sirène saluant les navires, les barques de pêcheurs s’alignent dès l’aube. Giorgos est un des leurs. Le teint buriné, les mains usées, et le regard perçant, cet homme à l’âge indéfinissable représente la troisième génération de pêcheurs avec son frère jumeau Panormitis. Pour eux, les menaces belliqueuses de la Turquie sont une routine. «Nous nous battons chaque année pour la dorade, confie le pêcheur. Dès que nous installons nos filets, les barques turques arrivent, sans gêne et pêchent en eaux grecques. Nous travaillons la boule au ventre. Les pêcheurs turcs sont armés, n’hésitent pas à tirer dans l’eau pour nous effrayer et saboter notre gagne-pain.»

Nous travaillons la boule au ventre. Les pêcheurs turcs sont armés, n’hésitent pas à tirer dans l’eau pour nous effrayer et saboter notre gagne-pain

Giorgos, pêcheur grec de Kalymnos

Pour Giorgos, la guerre picrocholine autour d’Imia en 1996 aurait pu tourner au drame, et rappelle que les tensions entre les deux pays constituent toujours une poudrière. «Nous avons perdu un bout de notre territoire. “Zone grise” ne veut rien dire, ce n’est une formule politique ou diplomatique. Une honte», reprend le pêcheur. «On nous répète en permanence que faire la guerre n’est pas une solution, qu’il faut rester le plus pacifique possible, mais il faut tout de même, se réveiller, réagir et punir les menaces turques. Même la France a protesté contre le transfert d’armes en Libye par la Turquie et aucune sanction n’a été prise» renchérit Panormitis.

L’accord entre Ankara et Tripoli sur une zone économique exclusive, le 27 novembre dernier, fait bondir les pêcheurs grecs. Non pas tant parce que la Turquie viole ainsi l’embargo de l’Otan en Libye, mais parce que dans le traçage, Ankara s’approprie le plateau continental de plusieurs îles grecques. «Ici à Kalymnos, nous célébrons peut-être les mariages et baptêmes à la dynamite, comme le veut la tradition, mais nous ne levons pas les armes facilement, contrairement aux voisins» reprend son frère.

Ce soir-là, Giorgos scrute le croissant de lune presque couché qui offre un sourire au ciel étoilé, «c’est un signe que la pêche sera bonne cette nuit». «En sortant du port, on passe forcément devant Imia et il n’est pas un jour où mon frère et moi ne la regardons pas, en silence. On se dit, dépités, que notre colère est vaine», dit-il en levant l’ancre. Au fur et à mesure que la barque s’éloigne, des explosions de dynamite résonnent dans tout le port, comme l’écho d’un cri de rage des Kalymniotes, qui, en ce moment, aimeraient se faire entendre de l’autre côté de la rive.



Source:© Sur l’île grecque de Kalymnos, la menace turque est omniprésente

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