Steven Spielberg: «La technologie ne doit pas être une fin en soi»

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Steven Spielberg: «La technologie ne doit pas être une fin en soi»
Bien qu’il compte plus de 30 films à son actif, Steven Spielberg aura mis plus de trois ans pour venir à bout de « Ready Player One», sorti cette semaine en France, en même temps qu’aux États-Unis. – Crédits photo : KURT ISWARIENKO/Warner Bros. Pictures

INTERVIEW – Deux mois seulement après son magistral thriller journalistique Pentagon Papers, le réalisateur le plus connu au monde revient avec Ready Player One, un film de science-fiction époustouflant. Rencontre à Londres, en tête à tête.

Steven Spielberg est peut-être le seul cinéaste ayant éclos dans les années 1970 à pouvoir prétendre encore toucher la génération actuelle. La preuve avec Ready Player One. À la fois spectacle total et magnifique autoportrait crépusculaire de l’artiste, ce blockbuster de science-fiction risque bien d’ébranler le box-office en ce début de printemps. Le film est tiré d’un best-seller récent d’Ernest Cline, medley extravagant mais peu convaincant en forme d’hommage à la pop culture des années 1980-1990, dont on imaginait sans peine qu’il pourrait servir de formidable terrain de jeu au papa de E.T.

Qu’on en juge: en 2045, alors que la Terre se meurt, la majorité des habitants de la planète vivent entassés dans des bidonvilles, sans espoir d’un monde meilleur sinon celui que leur propose l’Oasis, gigantesque univers virtuel auquel ils se connectent via un visiocasque spécial et dans lequel ils passent le plus clair de leur temps sous la forme d’un avatar faisant référence aux héros de fiction qu’ils admirent. James Halliday, le génial inventeur qui a conçu ce monde parallèle pour rendre hommage à la culture populaire de sa jeunesse, meurt et laisse pour tout héritage un œuf, caché quelque part dans l’Oasis. Celui qui trouvera cet œuf deviendra le propriétaire de l’Oasis et obtiendra la fortune colossale de Halliday. Un groupe de jeunes venus de différents horizons va se lancer dans cette chasse au trésor démiurgique en même temps que des milliards d’autres humains, parmi lesquels les équipes de IOI, une multinationale sans foi ni loi.

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Au-delà de la nostalgie des années 1980 – très tendance à l’heure actuelle à Hollywood – et de son déluge de références (par exemple, le héros se balade dans l’Oasis au volant de la DeLorean de Retour vers le futur), Spielberg signe un modèle de film d’aventures pour la jeunesse des années 2010, à qui il conseille d’embrasser l’avenir et la technologie qui l’accompagne, mais sans y diluer son humanité. À l’image de cette œuvre hybride, qui mélange avec virtuosité le cinéma d’hier et d’aujourd’hui, la pellicule et le numérique, les prises de vues réelles et les images de synthèse. Bref, le passé et le présent main dans la main pour nous emmener vers le futur.

LE FIGARO MAGAZINE. – La nostalgie est un sentiment qui prédomine à Hollywood ces derniers temps…

Steven SPIELBERG. – Oui, c’est vrai. Et je pense qu’il y en a encore plus dans mon film que dans la plupart de ceux qui sortent aujourd’hui. Beaucoup de films aujourd’hui parlent de sujets contemporains, de ce qui nous préoccupe dans l’immédiat d’un point de vue social, des inégalités, des erreurs qui pourraient être corrigées pour que les choses aillent mieux mais par le prisme d’événements passés. Je fais moi-même partie de ce courant avec Pentagon Papers ou Le Pont des espions. En ce qui me concerne, j’ai ma propre nostalgie à l’égard du passé, notamment du cinéma et des années 1980-1990, et je me suis autorisé cette fois-ci à la dévoiler et à l’injecter dans un seul film.

Comment expliquez-vous cette tendance à la nostalgie dans le cinéma contemporain?

«La nostalgie est quelque chose que nous pratiquons tous lorsque nous trouvons que le présent n’est pas satisfaisant»

La nostalgie est quelque chose que nous pratiquons tous lorsque nous trouvons que le présent n’est pas satisfaisant. Nous n’aimons pas les choses comme elles sont aujourd’hui, donc nous nous tournons vers le passé. Et même si c’est un passé que nous n’avons pas connu, nous en avons entendu parler et il nous semble exempt de drames globaux. En fait, les années 1980 ont marqué l’avènement de quelque chose. Aux États-Unis, nous avions une économie robuste, un acteur – Ronald Reagan – comme Président… La musique, la télévision et le cinéma étaient alors créés dans le seul but de divertir. Il y avait moins d’expression personnelle dans l’art au cours de cette période. Tout était plus générique et tourné vers le grand public. Du coup, je pense que celui d’aujourd’hui éprouve de la nostalgie pour cette époque car, dans le monde où nous vivons actuellement, elle nous apparaît comme une période pleine d’énergie et d’insouciance.

Vous avez dit que le tournage de Ready Player One a été le plus éprouvant de votre carrière, à égalité avec Les Dents de la mer et Il faut sauver le soldat Ryan. Pourquoi?

J’ai dit cela à cause du défi technologique lié à la représentation de l’Oasis, qui est un univers en soi et qu’il a fallu entièrement créer, mais je crois qu’il est pratiquement impossible pour le public de comprendre d’un point de vue technique les raisons qui font que je considère Ready Player One comme l’un des films les plus difficiles à concevoir de ma carrière. Nous aurions échoué dans notre entreprise si, en voyant le film, les spectateurs comprenaient combien cela a été dur pour nous. Le public a juste à s’installer à table et à consommer le plat même si, pour le préparer, des gens se sont fébrilement activés en cuisine pendant des heures. Avant de pouvoir raconter cette histoire de manière vivante, nous avons été obligés d’apprendre et de créer une nouvelle technologie. Il était impossible de faire autrement. C’était comme fabriquer un gâteau à plusieurs couches – couche de détails après couche de détails. Et, derrière chaque détail de chaque couche, il y avait un artiste. Plus de 800 artistes ont travaillé à la confection de ce film. Nous avons mis trois ans pour le faire. C’est clairement la plus longue production sur laquelle j’ai pu être impliqué.

Sur le tournage de « Ready Player One», Steven Spielberg donne ses consignes à son directeur de la photographie, Janusz Kaminski (debout), et à l'acteur Nolan Sorrento.
Sur le tournage de « Ready Player One», Steven Spielberg donne ses consignes à son directeur de la photographie, Janusz Kaminski (debout), et à l’acteur Nolan Sorrento. – Crédits photo : Jaap Buitendijk/Warner Bros. Entertainment Inc.

Comment avez-vous trouvé la force de tourner Pentagon Papers entre le tournage de Ready Player One et la confection de ses effets spéciaux?

Je crois que je suis une personne plutôt normale dans ma vie de tous les jours, avec ma famille. Mais je dois être un peu bipolaire quand je vois comment je gère ma carrière. (Rires.)

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Il me semble qu’ils n’ont pas encore découvert une drogue capable de me ralentir. En fait, j’ai trouvé très motivant de tourner Pentagon Papers alors que j’étais en pleine postproduction de Ready Player One: tourner un drame historique m’a permis de quitter Ready Player One quelques mois pour mieux y revenir ensuite avec les idées totalement claires, retrouver la fraîcheur qui était la mienne lorsque j’avais commencé à travailler sur le script.

Le monde de la finance menace-t-il la culture populaire?

Fondamentalement, le film parle de la cupidité et du pouvoir des entreprises. Ceux qui ont beaucoup de pouvoir, qui sont très haut placés et qui contrôlent la société emploieront tous les moyens à leur disposition, y compris le meurtre, pour obtenir ce qu’ils veulent. Les «geeks» que je montre dans le film, ceux qui chassent l’Œuf, n’ont pas la force nécessaire, en tant qu’individus, pour se rebeller contre l’avidité de la compagnie IOI. Mais ils vont apprendre que, en s’unissant avec leurs semblables, en travaillant ensemble comme une équipe, rien ne peut les arrêter. Ces individus désespérés qui essaient tous de s’exprimer à travers leurs avatars, d’acquérir une identité qui les définit et les distingue les uns des autres, doivent finir par oublier ça pour comprendre ce qui les réunit, ce qu’ils ont en commun.

«Le personnage de l’inventeur milliardaire James Halliday est presque agoraphobe, ses peurs l’empêchent de développer des relations avec les gens (…) Parfois, il m’arrive de ressentir la même chose»

Contrairement au livre, dont l’action se passait pour la plus grande partie dans l’Oasis, vous multipliez les allées et venues entre la réalité et la virtualité. Pourquoi?

Parce que j’avais besoin de rappeler au public par qui étaient contrôlés ces avatars que l’on voyait à l’écran. Les avatars ont leur propre vie mais les personnages qui sont derrière eux mettent leur existence en péril en se confrontant à l’avidité de la compagnie IOI, qui cherche à tout prix à acquérir l’Œuf dans le but de prendre le contrôle de ses rivaux. J’avais donc besoin de montrer que mes protagonistes principaux étaient réellement en danger de mort et je n’aurais pas pu le faire si j’avais situé l’ensemble du film dans l’Oasis.

Peut-on dire que vous avez appréhendé le personnage de l’inventeur milliardaire James Halliday comme une sorte de reflet à la fois de l’enfant que vous avez été et du créateur d’univers que vous êtes devenu?

C’est clairement à James Halliday que je m’identifie le plus dans ce film, celui avec qui je suis le plus connecté. Lorsque je travaillais sur ce rôle avec l’acteur Mark Rylance, il me disait: «Tu sais, je pense qu’il y a beaucoup de toi dans ce personnage.» Et je lui répondais que c’était précisément pour cela que je voulais qu’il l’interprète! (Rires.) Mais il est vrai que Halliday est le créateur d’un monde et qu’en même temps, il est très timide et a du mal à faire face à la société. Créer un univers lui a offert un endroit où il peut échapper à la réalité, dans laquelle il est dominé par des peurs sociales et des angoisses qui l’entravent. Il est presque agoraphobe, ses peurs l’empêchent de développer des relations avec les gens. Par contre, il peut faire cela avec les avatars des joueurs qui évoluent dans l’Oasis, avec les gens qui évoluent dans sa propre création. (Silence.) Parfois, il m’arrive de ressentir la même chose. (Rires.)

C’est la troisième fois que vous utilisez la performance capture après Tintin et Le Bon Gros Géant. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette technologie qui enregistre les mouvements des acteurs via des capteurs numériques pour les implanter dans des avatars digitaux?

C’est une révolution et il y a plusieurs aspects de cette technologie qui m’intéressent particulièrement. Tout d’abord, elle est uniquement au service de la manière dont vous allez raconter votre histoire. Je n’ai jamais fait de film sur ou pour la technologie. Elle est seulement là pour me permettre de créer des images issues de mon imagination et de celle des auteurs. La technologie n’est pas une fin en soi, c’est juste un outil. Mais ce qu’il y a de fascinant avec cet outil, c’est qu’il permet à l’artiste de transposer de mieux en mieux la performance d’un acteur vivant dans le visage et le souffle émotionnel d’un personnage digital. Mon objectif avec Ready Player One, était de faire en sorte que le public ait de l’empathie pour les avatars. Il est facile de développer de l’empathie pour les vrais personnages qui évoluent dans le monde réel du film car on a leurs visages comme référents, mais c’est une autre paire de manches lorsqu’on doit en avoir pour quelque chose qui ne semble pas réel à 100 %. Il fallait donc à tout prix que les sentiments des spectateurs à l’égard des avatars soient aussi forts qu’à l’égard des personnages humains.

C’était déjà le cas dans Tintin mais grâce à cela, votre caméra semble comme libérée…

«Pour moi, la performance capture a été sans aucun doute l’expérience la plus libératrice que j’ai pu ressentir en tant que cinéaste»

Oui, dès que je filmais le monde de l’Oasis, c’était la liberté totale. Une fois les performances des acteurs enregistrées et implantées dans les corps de leurs avatars digitaux, vous pouvez les utiliser comme bon vous semble à l’intérieur d’un cadre que vous créez entièrement. J’ai dû filmer moi-même tous les plans dans l’Oasis. Vous savez, il n’y a pas d’équipe avec ce système. Il y avait juste les acteurs et moi. J’avais le dispositif de filmage entre mes mains et, fondamentalement, je devais élaborer et exécuter moi-même chaque plan. Je les formalisais sur le plateau puis, afin d’obtenir les images situées dans l’Oasis, j’entrais dans une sorte de tente noire juste à côté du plateau. Là, à l’aide d’un moniteur, je pouvais concevoir mes plans en temps réel, les cadrer, les modifier, etc. Et si quelque chose n’allait pas dans le jeu des acteurs, je pouvais retourner immédiatement sur le plateau avec eux pour le corriger. D’une certaine manière, je me sentais aussi libéré qu’à l’époque où j’avais 12 ans et où je tournais mes courts-métrages à Phoenix, en Arizona. Sauf qu’à l’époque, j’étais quand même tributaire de certaines contingences physiques. Alors que là, sur le plateau de Ready Player One, j’avais l’impression de n’avoir d’autre limite que celle de mon imagination. Simplement en appuyant mes pouces sur tel ou tel bouton, je pouvais modifier mon angle de prise de vues, choisir de faire s’envoler la caméra, changer de focale à volonté, etc. Pour moi, ce processus virtuel a été sans aucun doute l’expérience la plus libératrice que j’ai pu ressentir en tant que cinéaste.

Que pensez-vous du triomphe actuel des films de super-héros et du fait que ces films se ressemblent tous?

On a en effet l’impression que bon nombre de ces films de super-héros sont dirigés par des comités d’entreprise. Mais certains sont néanmoins mis en scène par de vrais réalisateurs indépendants comme Patty Jenkins avec Wonder Woman ou Ryan Coogler avec Black Panther . Mais ce sont des exceptions. La plupart des autres films de super-héros semblent avoir été faits par des réalisateurs qui n’ont aucune identité et dont on peine à identifier la patte. Ce sont des films qui, en fait, font faire de la figuration à leurs metteurs en scène parce qu’ils semblent avoir été conçus par plein de gens différents.

«L’adaptation de “West Side Story” sera donc ma première comédie musicale alors que j’ai envie d’en faire une depuis longtemps»

Il y a une très belle scène de danse dans Ready Player One. Sachant que vous rêvez depuis longtemps de mettre en scène une comédie musicale, pouvez-vous en dire un peu plus sur votre futur remake de West Side Story?

Mon prochain film sera le cinquième Indiana Jones, que je vais tourner l’an prochain, mais je vais en même temps commencer à travailler sur West Side Story. En revanche, ce n’est pas du tout un remake, c’est une nouvelle adaptation du spectacle de Broadway de 1957. À l’origine, c’est l’histoire de Roméo et Juliette et, pour la raconter, je vais aller chercher un casting exclusivement composé d’adolescents. Ce sera donc ma première comédie musicale alors que j’ai envie d’en faire une depuis longtemps, en effet. Je pense que c’est le bon moment pour refaire un film à partir de ce matériau.

Et la suite de Tintin? Est-elle toujours d’actualité?

Quand nous avons décidé de nous lancer dans cette entreprise avec Peter Jackson, nous étions tombés d’accord pour que je réalise le premier film et lui, le second. Et puis un petit projet, baptisé Le Hobbit, s’est interposé en travers du chemin et a fait dérailler les plans de Peter… Maintenant que Peter en a fini avec Le Hobbit, il peut revenir à Tintin. Nous travaillons actuellement tous les deux sur ce second film.


Source:© Steven Spielberg: «La technologie ne doit pas être une fin en soi»

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