Pourquoi traduire à nouveau la Bible ?

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Pourquoi traduire à nouveau la Bible ?

Une monumentale traduction de la Bible liturgique assortie de notes explicatives vient d’être publiée, comptabilisant quelque 2880 pages et 9 millions de signes. Pour mieux cerner un texte insondable ?

C’est le 30 septembre que les Editions Salvator ont lancé leur nouvelle Traduction liturgique de la Bible avec notes explicatives. Un jour bien choisi, puisqu’il correspond aussi au 1600e anniversaire de la mort de saint Jérôme, Père de l’Eglise latine et traducteur de la Bible. Une de plus dans un univers déjà labyrinthique ? Il s’agit en fait de la traduction de 2013 augmentée de quelque 25 000 notes explicatives. Au final, un volume de 2880 pages comptabilisant pas moins de 9 millions de signes !

Pourquoi tant de notes ?

« Je voudrais une Bible », demande, un jour, une dame à un vendeur de la librairie religieuse La Procure. Celui-ci la guide parmi les différentes éditions et lui signale la récente traduction liturgique, qui propose le texte lu à la messe. Autant lire le même à la maison. « Mais est-elle complète, avec des notes d’explication ? », demande la cliente. « Elle est bien complète, mais les notes sont rares et justifient surtout le choix d’un mot », lui répond-on. Elle en prendra donc une autre.

Témoin de la scène, le père Henri Delhougne, moine bénédictin de l’abbaye Saint-Maurice de Clervaux au Luxembourg, est dépité. Il est justement le coordinateur de l’équipe des traducteurs de la fameuse Bible. Près de 20 ans de travail pour l’établir, et le lecteur s’en détourne ! Normalement, un texte clair devrait pourtant se passer de commentaires…

« Sauf que la Bible est l’un des plus anciens de l’humanité. Entre les premiers rédacteurs et nous, il y a parfois un fossé qu’il faut combler », reconnaît le Père Delhougne. Les Ecritures n’y invitent-elles pas elles-mêmes, comme en témoignent les Actes des Apôtres (8, 30-31) « Philippe se mit à courir, et il entendit l’homme qui lisait le prophète Isaïe ; alors il lui demanda : Comprends-tu ce que tu lis ? L’autre lui répondit : Et comment le pourrais-je s’il n’y a personne pour me guider ?” » Qu’à cela ne tienne, le bénédictin orchestrera la réalisation d’une version enrichie de notes, qui vient donc de paraître.

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Vingt-et-un exégètes, enseignants en séminaire, biblistes, universitaires, etc., du monde francophone, se sont ainsi partagés le travail pendant quatre ans. Le cahier des charges : « Relire le texte en se mettant dans la peau d’un lecteur moyen, relever toutes les difficultés sur lesquelles il pourrait butter, et proposer à chaque fois une note en conséquence, explique le père Delhougne. Et toujours avec sobriété, pour apporter un éclairage littéraire, historique et théologique, sans verser dans l’érudition gratuite… ni le commentaire orienté. Le but est seulement de faciliter la lecture et la compréhension littérale. »

Pas toujours facile de s’en tenir au simple décryptage, certains termes prêtant inévitablement à la discussion. Une note est ainsi proposée pour la fameuse « côte » d’Adam, dont la femme serait tirée, dans le second récit de la création du Livre de la Genèse (2, 18-24) : « Le Seigneur Dieu prit une de ses côtes, puis il referma la chair à sa place. Avec la côte qu’il avait prise à l’homme, il façonna une femme et il l’amena vers l’homme. »

« La Bible est l’un des plus anciens de l’humanité. Entre les premiers rédacteurs et nous, il y a parfois un fossé qu’il faut combler »

Les notes analysent : « L’apparition en second lieu de la femme n’est pas un indice de subordination. (…) L’image de la côte d’Adam est l’une des plus connues de la Bible et certainement l’une des plus mal comprises. (…) L’exclamation poétique et l’étymologie populaire du mot femme confirment cette union profonde de l’homme et de la femme, sans subordination déclarée. » Beaucoup de lecteurs, chrétiens ou non, devenus très sensibles à l’égalité femme-homme, apprécieront… et débattront sûrement plus avant.

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« Le mot “côte” est le plus fidèle au texte d’origine, et ne vaut-il pas mieux être issu de l’humain, que de la poussière comme l’homme ? », s’interroge le père Delhougne. De quoi « ouvrir des perspectives » ; c’est du moins ce qu’il espère. Et en attendant, cette traduction liturgique de la Bible avec notes donne l’occasion d’harmoniser les différents temps de la vie spirituelle, entre l’écoute du texte à la messe, la prière personnelle, le temps de méditation, l’étude et le travail des équipes paroissiales.

Dans le dédale des Bibles

« Je l’appelais de mes vœux depuis 30 ans », déclare Mgr Alexis Leproux, président du Collège des Bernardins (Paris). Car entre son ancienne version incomplète et les autres bibles accessibles au jeune qu’il était, il n’était pas facile de s’y retrouver. Et sœur Marie-Raphaël, moniale du monastère d’Hurtebise en Belgique, qui a contribué à la traduction, de reconnaître que cela devrait enrichir l’expérience de la lecture – même si de nombreuses autres éditions existent, dont certaines sont elles aussi annotées.

« La parution de cette nouvelle Bible liturgique avec notes est bien sûr une bonne nouvelle, mais il faut savoir la situer par rapport aux autres, pour bien l’appréhender », observe Corinne Lanoir, professeure d’Ancien Testament à la Faculté de théologie protestante de Paris, et coauteur, notamment, de Le Salut vient des femmes (CRER Bayard, 2017).

« A chacun la sienne en fonction de sa sensibilité, de sa confession. Ou plutôt les siennes »


« Elle rejoint le corpus des Bibles chrétiennes liturgiques ou pastorales, également constitué de la Bible de Maredsous (de la communauté bénédictine du même nom), de la Bible en Français Courant, de la Bible Parole de Vie très accessible pour un lecteur débutant…, poursuit-elle. Si l’on cherche une Bible de travail, on se tournera plutôt vers celle de la Pléiade qui propose un volume pour les écrits intertestamentaires, celle de Bayard plus littéraire, ou encore celle de Jérusalem, d’Osty, la TOB (Traduction œcuménique de la Bible), la Nouvelle Bible Segond d’étude d’inspiration protestante, ou encore la Bible d’Alexandrie (la fameuse Septante) en train de paraître en plusieurs volumes… » Les différentes éditions pourraient également être classées selon leur orientation confessionnelle, œcuménique, ou non confessionnelle.

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« A chacun la sienne en fonction de sa sensibilité, de sa confession, poursuit la théologienne. Ou plutôt les siennes, car il est bon de les confronter pour progresser, en liberté, dans la compréhension d’un texte qui ne se livre pas aisément. La Bible elle-même affiche cette résistance au sens, en proposant plusieurs versions d’un même épisode. C’est le cas avec les deux récits de création dans le Livre de la Genèse, sans parler des Evangiles offrant un éclairage différent sur la figure de Jésus. »

Si « les poèmes ont toujours de grandes marges blanches », écrivait Paul Eluard (Donner à voir), c’est également le cas de la Bible – pour accueillir diverses traductions, interprétations et notes. Et d’après Corinne Lanoir, « c’est un travail que chaque génération doit refaire inlassablement. »

La Bible traduction liturgique avec notes explicatives, Editions Salvator, 2020, 59 €

Source:© Pourquoi traduire à nouveau la Bible ?

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