Patrick Artus : «Une nouvelle crise financière est possible dans les prochaines années» 

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Patrick Artus : «Une nouvelle crise financière est possible dans les prochaines années» 

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – L’économiste Patrick Artus publie Discipliner la finance, un essai dans lequel il analyse les raisons qui pourraient conduire à nouvelle crise financière.


Patrick Artus est chef économiste chez Natixis, auteur de nombreux livres d’économies remarqués. Il a récemment publié Discipliner la finance (Odile Jacob, 2019).


FIGAROVOX.- La question revient de manière récurrente dans le
débat public mais, concrètement, une crise financière est-elle possible
dans les années à venir?

Patrick Artus : «Une nouvelle crise financière est possible dans les prochaines années» 
– Crédits photo : Odile Jacob

Patrick ARTUS.- Une crise financière est certainement possible
dans les prochaines années puisque la taille de la finance continue à
augmenter (si on ajoute actions, obligations et crédits, on parvient à
400 000 milliards de dollars pour la taille de la finance). Les chocs
financiers ont donc la capacité de déstabiliser l’économie réelle, ce
qui à son tour aggrave les chocs financiers.

En pratique, quels facteurs peuvent faire advenir cette crise: la
hausse des taux d’endettement mondiaux, les bulles spéculatives, le
shadow-banking?

Pour savoir quelle partie de la finance est dangereuse aujourd’hui,
il faut décomposer la finance entre ses différentes composantes. La
dette privée des pays de l’OCDE a reculé depuis la crise de 2009, ainsi
que la taille du crédit bancaire dans ces pays ; les dettes intérieures
et extérieures des pays émergents autres que la Chine ont progressé ; la
dette intérieure de la Chine et la dette publique des pays de l’OCDE
ont énormément progressé.

Une crise venant de l’endettement privé ou des banques des pays de
l’OCDE est donc peu probable. La dette de la Chine est en réalité peu
inquiétante, car elle est la contrepartie de l’énorme épargne des
chinois, qui est essentiellement prêtée à l’intérieur de la Chine en
raison des contrôles sur les sorties de capitaux. Le “shadow banking”
(financement non bancaire de l’économie) est en réalité très fortement
réglementé, puisqu’il comprend l’assurance – vie, les fonds
d’investissement (OPCVM et private equity).

Les emplois industriels peu complexes sont déplacés des pays riches vers les pays pauvres.

Il reste donc comme sources essentielles d’inquiétude les dettes
publiques des pays de l’OCDE et les dettes extérieures des pays
émergents.

Quelles sont les composantes de la finance qui ont continué à
grossir malgré la crise de 2008? Pourquoi la finance continue-t-elle,
plus généralement, de grandir?

Ce qui précède permet alors de comprendre pourquoi la finance
continue de grandir. Il a fallu, depuis 10 ans , financer des dettes
publiques en forte hausse, des pays émergents qui avaient des déficits
extérieurs chroniques ; il a fallu transformer l’épargne massive des
chinois en financements de l’économie.

Croyez-vous à l’existence de cycles économiques perturbant la
stabilité de l’économie mondiale, à l’instar de certains économistes
actuels?

Quels sont alors les chocs qui pourraient redéclencher une crise de la finance?

La première remarque est que, en ce qui concerne les pays émergents,
cette crise existe depuis 25 ans. Les pays émergents subissent une
alternance continuelle de période où ils attirent des capitaux étrangers
et des périodes où ces capitaux se retirent, ce qui conduit à des
oscillations totalement déstabilisantes des taux de change et des taux
d’intérêt de ces pays.

La seconde remarque est que la crise la plus grave viendrait des
dettes publiques des pays de l’OCDE s’il y avait un retour de
l’inflation. Le retour de l’inflation, dû par exemple à des marchés du
travail redevenant plus favorables aux salariés, ferait monter fortement
les taux d’intérêt et conduirait à une crise de solvabilité budgétaire
des pays ayant des dettes publiques élevées (États-Unis, Royaume-Uni,
France, Italie, Espagne, Japon…)

On observe aujourd’hui une “déglobalisation” de l’économie réelle.

La guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis peut-elle faire advenir cette crise?

Beaucoup d’observateurs pensent aujourd’hui que la guerre commerciale
entre les États-Unis et la Chine peut déclencher une crise. Il faut
relativiser cette affirmation: si les États Unis taxent à 25 pour cent
200 milliards de dollars de produits chinois il s’agit d un choc de 50
milliards de dollars ; si les taux d’intérêt montent de 1 point aux
États-Unis, le coût de la dette publique pour le Trésor des États-Unis
est accru de 200 milliards de dollars. Les chocs d’inflation et de taux
d’intérêt sont donc bien plus graves.

Qu’entendez-vous par «déglobalisation»?

On observe aujourd’hui une “déglobalisation” de l’économie réelle au
sens où les entreprises reviennent de chaînes de valeur globales,
mondiales (la production est éclatée entre tous les pays de la planète)
vers des chaînes de valeur régionales. Le commerce entre les continents
diminue donc puisque les entreprises d’une part voient que les chaînes
de valeur globales sont trop complexes et d’autre part sont soumises à
une forte pression pour produire plus près des acheteurs finaux de biens
(les États veulent un contenu local important).

Vous expliquez que la globalisation a permis de réduire la
pauvreté dans les pays émergents, mais rappelez qu’elle a transféré la
production des pays développés vers les pays émergents, et réduit
l’emploi industriel dans les pays développés… Ce processus n’a-t-il pas
eu aussi des incidences politiques? Comme la montée du populisme via le
déclassement?

Les effets de la globalisation des économies réelles étaient
prévisibles. Quand on ouvre les échanges entre les pays riches et les
pays pauvres, les emplois industriels peu complexes sont déplacés des
pays riches vers les pays pauvres.

Il faudrait corriger tout ce qui conduit à une croissance inutile de la taille de la finance.

Ceci réduit la pauvreté dans les pays pauvres mais conduit à la
«bipolarisation» des emplois: les emplois intermédiaires disparaissent
et sont remplacés un peu par des emplois sophistiqués et beaucoup par
des emplois peu qualifiés dans les services aux ménages. Cette
bipolarisation des emplois est une cause évidente du malaise politique
et social, avec la disparition progressive des emplois de la classe
moyenne.

Peut-on penser une réorganisation du système financier
international pour pallier a ces risques de crise, et réellement
«discipliner la fiance»?

Si on revient sur le risque de crise financière, comment le réduire? Il faudrait corriger tout ce qui conduit à une croissance inutile de la taille de la finance: endettement extérieur croissant des États-Unis, alors que les États-Unis sont un pays riche qui ne devrait pas attirer l’épargne du Reste du Monde ; politiques monétaires très expansionnistes, qui poussent à utiliser excessivement l’effet de levier ; liberté de circulation internationale des capitaux même pour les capitaux spéculatifs qui déstabilise les pays émergents.


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Etienne Campion

Journaliste au FigaroVox.

Source:© Patrick Artus : «Une nouvelle crise financière est possible dans les prochaines années» 

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