Pascal Bruckner : «L'argument écologique dépanne l'orateur en manque d'idées»

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Pascal Bruckner.

 

 

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Le lien établi par Emmanuel Macron entre le réchauffement climatique et le terrorisme est un sophisme, démontre l’écrivain.

LE FIGARO.- Que vous inspire la libération de Mossoul?

«L’État islamique n’est pas fini. Il va muter comme un virus et continuer à frapper dans les zones où il sévit : Égypte, Afrique sub-saharienne, Afghanistan, etc»

Pascal BRUCKNER.- C’est un événement symbolique de très grande importance. Il marque la restauration de la fierté irakienne après la débâcle de l’armée nationale en 2014. Celle-ci avait abandonné la ville à l’État islamique presque sans combattre. À l’époque, les djihadistes, rappelons-le, étaient arrivés aux portes de Bagdad. Or c’est l’armée irakienne reconstituée qui, avec l’aide de la coalition, a libéré Mossoul. Ce succès couronne un effort considérable de préparation militaire et de courage individuel face à des ennemis qui se battent comme des zombis, avides de mourir. Mais l’État islamique n’est pas fini. Il va muter comme un virus et continuer à frapper dans les zones où il sévit: Égypte, Afrique subsaharienne, Afghanistan, etc. Le terrorisme islamiste accompagnera tout le siècle à venir, car il est le symptôme d’un islam malade, incapable de se réformer, comme l’avait bien vu le philosophe tunisien Abdelwahab Meddeb en 2004.

L’éradication de l’État islamique en Irak et en Syrie, si elle est menée à son terme, suffirait-elle à convaincre chrétiens d’Orient et Yazidis de demeurer sur leur terre natale?

La survie matérielle et spirituelle des chrétiens d’Orient et des Yazidis reste incertaine. Comme nous l’avait dit l’archevêque de Mossoul, à Qaraqosh, en novembre dernier, ils n’ont plus confiance dans leurs voisins musulmans. En 2014, à mesure que l’État islamique avançait, certains d’entre eux les ont agressés ou ont pillé leurs maisons. De façon plus générale, l’allergie de l’islam envers les monothéismes qui l’ont précédé s’est renforcée dans tout le Moyen-Orient. Déjà, depuis les années 1950, il n’y a plus de Juifs. Et désormais, nombre de chrétiens d’Orient, qui vivent sur ces territoires depuis deux mille ans, songent à partir. De surcroît, toute la zone est dévastée. Un plan Marshall est nécessaire. Une force d’interposition militaire paraît aussi indispensable pour garantir la sécurité des populations civiles, en particulier des minorités religieuses. La défaite des islamistes ne signifie pas, hélas, la victoire d’un islam modéré et tolérant, qui a plus de chances d’apparaître un jour en Europe et surtout en France.

«Le réchauffement climatique est un fait, le transformer en un principe d’explication générale, en clé universelle des phénomènes humains n’a aucun sens»

Que penser du propos d’Emmanuel Macron liant réchauffement climatique et terrorisme?

Il y a une autonomie du terrorisme. Le réchauffement climatique est un fait, le transformer en un principe d’explication générale, en clé universelle des phénomènes humains n’a aucun sens. L’argument écologique devient un couteau suisse: il dépanne en toutes circonstances l’orateur en manque d’idées. Qu’était Adolf Hitler?  Une sécheresse prolongée. Joseph Staline? Des orages de grêle en Sibérie. Le génocide tutsi? Une saison des pluies excessive. Le but de ces justifications par le climat est toujours de disculper l’islam et de l’exonérer de ses égarements. Voulez-vous vaincre Daech? Plantez des éoliennes et manger bio. En quoi décarboner l’économie française ou diminuer la part du nucléaire dans la production d’électricité peut-elle saper la détermination de fanatiques à perpétrer des assassinats en Europe? On nage en plein délire causaliste. Soutenir que la fonte des glaciers est directement responsable de l’existence d’Aqmiau Sahel en poussant les paysans ruinés à la rejoindre, ce n’est pas plus sérieux. Le terrorisme islamiste a des origines avant tout théologiques et culturelles. Il faut oser les voir et les nommer, au lieu de chercher des subterfuges pour se rassurer. La reductio ad climatum fait penser à la servante dans Le Malade imaginaire qui, déguisée en médecin, se moque de son maître en s’écriant«le poumon!» chaque fois qu’il lui décrit les symptômes les plus variés.

«Les hommes ne sont pas des petits pois qu’on transvase d’une boîte à une autre. Ils ont une mémoire, une culture. L’Europe doit trouver une réponse à la fois ferme et humaine»

Autre sujet de préoccupation en ce début d’été: la crise des migrants…

Les Grecs et les Italiens qui habitent dans les régions où affluent les migrants réagissent avec beaucoup de noblesse. Il n’y a pas de violences ou de pogroms contre les arrivants. Cela nous semble tout naturel, mais si un phénomène analogue se produisait sur un autre continent, les réactions des autochtones ne seraient peut-être pas si pacifiques. Il faut ici distinguer deux choses: ce qui relève de l’humanitaire et qui est le fait des particuliers et des associations ; et ce qui relève de la politique. Dès que ces migrants arrivent sur notre territoire, nous en sommes moralement responsables. Il appartient aux pouvoirs publics de leur garantir hébergement et sécurité dans l’attente d’une décision, si une demande d’asile est déposée. Les gestes de solidarité individuelle envers ces étrangers désorientés sont parfaitement légitimes. Pour autant, il est impensable de garantir un droit à l’accueil aux centaines de milliers voire aux millions de candidats à l’exil, comme le veulent certaines belles âmes alors que l’explosion démographique de l’Afrique subsaharienne est devant nous. Les États providence européens ne peuvent fonctionner qu’avec un nombre limité d’ayants droit, au risque d’exploser. Il est insupportable que dans le cas des déboutés du droit d’asile, seuls un dixième des décisions de reconduite à la frontière soient effectives. Ce chiffre signifie qu’on s’assoit sur les lois. Les immigrés légaux qui ont accompli toutes les démarches exigées sont les cocus de ce processus. De surcroît, ceux qui soutiennent une politique d’ouverture totale ne sont jamais ceux qui voient se concentrer les migrants autour de leur domicile, comme à Calais. Les hommes ne sont pas des petits pois qu’on transvase d’une boîte à une autre. Ils ont une mémoire, une culture. L’Europe doit trouver une réponse à la fois ferme et humaine, distinguer les réfugiés politiques des migrants économiques, accueillir les premiers (au besoin en leur assurant un retour ultérieur chez eux), mais refouler les seconds. Enfin posons la question qui fâche: en ouvrant les frontières de façon indiscriminée à tous les candidats, ne sommes-nous pas complices d’une nouvelle traite qui voit prospérer négriers et passeurs et vident les sociétés d’origine de leurs cerveaux et de leur jeunesse? Les humanistes au grand cœur ne sont-ils pas, malgré eux, les nouveaux esclavagistes du XXIe siècle?


* Dernier ouvrage paru: Un racisme imaginaire. Islamophobie et culpabilité  (Grasset, 2017, 272 p., 19 €).

Source :©  Le Figaro Premium – Pascal Bruckner : «L’argument écologique dépanne l’orateur en manque d’idées»

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