Mohammed Dahlan, un Palestinien dans l’ombre de l’accord Israël-Émirats

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Mohammed Dahlan, un Palestinien dans l’ombre de l’accord Israël-Émirats
Mohammed Dahlan, qui se présente comme un «politicien, homme d’affaires et philanthrope», s’est taillé une sulfureuse réputation régionale. STR/AFP

RÉCIT – Exilé à Abu Dhabi, l’ancien chef des services de sécurité de Yasser Arafat est en rupture avec Mahmoud Abbas.

 

À Jérusalem

Neuf ans après son départ en exil, l’ombre de Mohammed Dahlan flotte toujours sur les Territoires palestiniens. Aujourd’hui installé à Dubaï, l’ex-homme fort de la bande de Gaza, banni par Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, est accusé par les hiérarques palestiniens d’avoir aidé son «ami» le prince émirien Mohammed Ben Zayed al-Nahyan (MBZ) à négocier l’accord de normalisation des relations entre les Émirats arabes unis (EAU) et Israël. Son effigie a été brûlée avec celle MBZ en place publique lors de manifestations en Cisjordanie contre le «coup de poignard dans le dos donné par Abu Dhabi au peuple palestinien».

«Dahlan a joué un rôle dans l’élaboration du deal», a estimé Nabil Shaat, l’ancien négociateur en chef de Yasser Arafat et conseiller spécial de Mahmoud Abbas. «Il a agi contre les intérêts de sa patrie et devrait avoir honte», a-t-il ajouté. Jibril Rajoub, le secrétaire général du Fatah, s’est dit, lui aussi, dans une interview à al-Jazeera, convaincu de l’implication de son ancien allié dans l’élaboration de l’accord. Successeur potentiel d’un président de l’Autorité palestinienne âgé de 85 ans et à l’état de santé dégradé, il a rejeté l’éventualité d’un retour, avec l’appui d’Abu Dhabi et de pays du Golfe, de Mohammed Dahlan pour un scrutin présidentiel. «Si Dahlan retourne en Cisjordanie, il sera traduit en justice pour ses nombreuses affaires de corruption», a-t-il affirmé. «Personne ne peut nous imposer qui que ce soit».

L’Autorité palestinienne reproche au pacte israélo-émirien, qui prévoit un gel de l’annexion de la Cisjordanie, d’entériner le principe d’une paix sans le préalable de négociations sur le retour aux frontières de 1967 et d’abandonner l’initiative de paix arabe qui exigeait un retrait complet des Israéliens des Territoires occupés. Elle entend également faire barrage à l’influence de l’ennemi juré de Mahmoud Abbas dont les ambitions sont intactes.

«Mon ami le prince»

Ce week-end, Mohammed Dahlan est apparu comme l’une des rares personnalités palestiniennes favorables au rapprochement entre les EAU et Israël. «Nous rappelons le rôle historique des Émirats arabes unis dans le soutien de la fermeté de notre peuple dans sa lutte pour la liberté et l’indépendance», a-t-il déclaré prudemment dans un communiqué. «Les EAU feront directement pression sur l’Administration américaine et d’autres pour mettre fin au plan d’annexion [israélien, NDLR] et remplacer le plan de colonisation de Trump par des décisions de légitimité internationale et par l’Initiative de paix arabe.» Un discours qui ne passe pas à Ramallah.

Depuis qu’il a mis ses talents au service du prince Mohammed Ben Zayed, l’ancien patron de la sécurité à Gaza, à la mise toujours soignée, se présente comme un «politicien, homme d’affaires et philanthrope». MBZ serait son «frère» et il ne serait pas son «conseiller». Une nuance qui laisse songeur les diplomates en poste dans la région. Les deux quinquagénaires, l’ex-pilote de chasse et l’ancien chef du contre-terrorisme palestinien ont en commun le goût pour le pouvoir, l’action, les coups diplomatiques et les intrigues politico-financières du Moyen-Orient. À Abu Dhabi, Mohammed Dahlan contrôle plusieurs entreprises de construction ainsi que divers business. Le régent d’Abu Dhabi, chef de file des Émirats arabes uni et membre d’une des familles princières les plus riches et puissantes du Golfe, dispose de la manne des pétrodollars ; le natif du camp de réfugiés palestiniens de Khan Younès d’un solide carnet d’adresses et d’entregent.

Peu après le départ en exil de ce dernier, les liens entre Abu Dhabi et l’Autorité palestinienne se sont tendus. Les EAU ont cessé d’être un bailleur de fonds de l’AP. Les fonds sont désormais versés directement à des institutions indépendantes telles les Nations unies, ou à des organisations caritatives. Une aubaine pour Mohammed Dahlan. Il finance alors des projets dans les Territoires palestiniens. Son empreinte financière est particulièrement forte à Gaza, sur ses terres d’origine.

Broyé par le blocus israélo-égyptien et les trois guerres avec son voisin hébreu, le Hamas, qui contrôle l’enclave depuis qu’il en a chassé par les armes en 2007 le colonel palestinien et ses hommes du Fatah, n’a pas d’autres choix que de se tourner vers la charité internationale et des pays comme le Qatar, les EAU ou la Turquie pour survivre et éviter des explosions sociales.

En 2015, le mouvement islamo-nationaliste se réconcilie avec son ennemi sans doute pour mieux combattre l’adversaire commun, Mahmoud Abbas. L’argent commence à couler. Les familles des victimes tuées lors de la guerre entre le Hamas et le Fatah sont, si elles le souhaitent, indemnisées. Mohammed Dahlan fonde, avec des capitaux émiriens, Takaful, une organisation humanitaire d’entraide. «Les billets verts ont servi à alimenter l’unique centrale électrique de Gaza en fioul. Ils permettent de dédommager des fonctionnaires de l’AP qui ne sont plus payés par Ramallah et les frais de scolarité d’enfants de familles en difficulté», raconte un observateur gazaoui. Jalila, l’épouse de Mohammed Dahlan, n’est pas en reste. Son association finance des mariages collectifs pour les couples qui n’ont pas les moyens d’organiser des noces privées. Les jeunes mariés touchent un pactole de 300 dollars. Et dans les hôpitaux, des sommes sont destinées aux traitements de patients atteints de maladies chroniques comme le diabète.

Mohammed Dahlan dont la somptueuse villa de Gaza a été réduite à l’état de terrain vague par les pillards du conflit de 2007, tisse à nouveau sa toile dans l’espoir d’une résurrection politique. Il bénéficie de soutiens fidèles en Cisjordanie et à Jérusalem-Est bien que sa cote de popularité reste, à en croire les sondages, plutôt faible. Son mouvement, le Courant des réformes démocratiques a pignon sur rue dans l’enclave palestinienne. «On le surnomme le “Courant”. Ses militants sont alliés au Hamas et participent aux réunions du Conseil législatif de Gaza. Ils n’ont pas participé au dernier rassemblement consacré à dénoncer l’accord entre Israël et les Émirats», précise un journaliste local.

Intrigues sulfureuses

Emprisonné en Israël à plusieurs reprises pour son appartenance aux jeunesses du Fatah, Mohammed Dahlan, qui parle parfaitement hébreu, a noué des liens étroits avec des hauts responsables sécuritaires israéliens quand il dirigeait l’appareil de sécurité intérieur de Gaza. Il était également un interlocuteur privilégié de la CIA, qui entraînait ses troupes. Les taxes prélevées sur le passage des marchandises entre l’État hébreu et l’enclave palestinienne l’ont enrichi. L’échec de la deuxième Intifada, la défaite militaire face au Hamas et son entrée en dissidence ont provoqué sa chute. Il a été accusé de corruption financière et de conspiration contre la direction de l’AP en Cisjordanie. En 2016, la Cour pénale palestinienne a condamné par contumace Mohammed Dahlan et Mohamed Rashid, l’ex-financier de Yasser Arafat, à des peines de prison ferme.

Comme on ne prête qu’aux riches, l’intrigant s’est taillé une sulfureuse réputation régionale. La Turquie a mis sa tête à prix à hauteur de 700.000 dollars. Il aurait, assure-t-on à Ankara, appuyé via des transferts financiers les militaires auteurs du putsch raté en 2016 contre Recep Tayyip Erdogan. Ce qu’il nie. Il a soutenu le général Sissi en 2013 lors du soulèvement qui a renversé le président Morsi, issu des Frères musulmans. Ce qu’il ne dément pas. Il aurait monté en 2018, avec un ancien de la Légion étrangère française, un groupe de mercenaires retraités des forces spéciales américaines pour commettre des assassinats ciblés de politiciens dans le Yémen en guerre pour le compte d’Abu Dhabi, partie prenante dans le conflit. Mohammed Dahlan, 58 ans, n’a pas fini de faire parler de lui.

Source:© Mohammed Dahlan, un Palestinien dans l’ombre de l’accord Israël-Émirats

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