Mathieu Laine: «“La Lenteur” de Kundera et l’incroyable retard de la vaccination en France»

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CHRONIQUE – Le chroniqueur invite à lire le premier ouvrage de Kundera paru en français en 1985, qui, juge-t-il, propose des réflexions sur le temps et la vitesse de nature à éclairer le fiasco du début de la vaccination contre le Covid dans notre pays.

Mathieu Laine publie prochainement «Infantilisation, cet État nounou qui vous veut du bien» (Presses de la Cité), en librairie le 21 janvier.


En 2021, le parti pris de cette chronique ne compte pas varier: nous continuerons à lire pour Le Figaro l’actualité à l’aune des grands livres de la littérature. En 2020, le compagnonnage des héros et des pensées de Giono, Joyce, Camus, Ovide ou Roth nous a permis de gagner en recul et en clairvoyance tout en nous nourrissant, en ces temps si pénibles, de la beauté de leurs mots.

Avec l’échec cinglant du démarrage de la campagne de vaccination, un titre s’est naturellement imposé: La Lenteur, de Milan Kundera. Ce livre, le premier écrit directement dans notre langue, mi-roman, mi-essai dans ce style reconnaissable entre mille de notre contemporain tchèque naturalisé français, porte en réalité une réflexion sur le «plaisir de la lenteur» sans pour autant s’opposer à la technique. Mais au gré des récits enchâssés, trouvant leur unité de lieu dans un château offrant à nos esprits l’occasion d’une digression vers Kafka, certaines réflexions de l’auteur sur le rapport au temps et à la vitesse, sur le côté bouffon des dynamiques de pouvoir et sur la société de transparence aident à voir et percevoir ce qui se joue à la fois chez nous et en nous. Parfaits acolytes, les génies de la littérature sont, comme l’avait dit Rimbaud des poètes, de précieux «voyants».

Comme «l’homme penché sur sa mobylette» qui «ne peut se concentrer que sur la seconde présente»«coupé et du passé et de l’avenir»«arraché à la continuité du temps», des pontes de la santé publique, dont beaucoup n’ont plus vu de patients depuis longtemps, ont failli au démarrage d’une campagne de vaccination attendue depuis les premières heures d’une pandémie pourtant comparée à «une guerre». Ils se sont hâtés non à vacciner la population mais à protéger leurs arrières, non à anticiper une stratégie logistique à la hauteur des enjeux mais à ralentir le processus de vaccination pour s’assurer d’un consentement parfois impossible à obtenir chez des personnes très âgées. Ce faisant, ils ont fait triompher la logique précautionniste et bureaucratique sur la dynamique de sauvetage sanitaire, économique et culturel.

Sans les décomptes pays par pays, nous n’aurions pas su. Ce n’est pas pour rien que la haute administration n’aime pas la concurrence : elle est un processus de découverte affichant qui est performant et qui ne l’est pas

Les statistiques sont connues de tous, la France ayant jusqu’alors vacciné 3000 fois moins vite qu’Israël ou le Royaume-Uni et 580 fois plus lentement que l’Allemagne, pourtant soumise aux mêmes contraintes européennes. Et cela s’est vu. Kundera en parle également: «Cher monsieur, nous ne pouvons pas choisir l’époque où nous sommes nés. Et nous vivons tous sous le regard des caméras. Cela fait désormais partie de la condition humaine. Même quand nous faisons la guerre, nous la faisons sous l’œil des caméras. Et quand nous voulons protester contre quoi que ce soit, nous ne réussissons pas à nous faire entendre sans caméras.» Nous y sommes. Sans ces décomptes, nous n’aurions pas su. Ce n’est pas pour rien que cette haute administration n’aime pas la concurrence: elle est un processus de découverte affichant en transparence qui est performant et qui ne l’est pas. Alors que, chaque jour, des personnes, des entreprises et des projets artistiques souffrent ou meurent, aucune leçon des difficultés premières à trouver des surblouses, des tests ou des masques (qu’on finira par avoir en nombre parce qu’une ministre passée par le privé, Agnès Pannier-Runacher, aura réussi à outrepasser les blocages et les pudeurs technocratiques en mobilisant les professionnels de la grande distribution, qui, eux, savent acheter en nombre) n’aura donc été tirée.

Comme sur la mobylette de Kundera, le centralisme pétaradant des bureaucrates, la défiance à l’encontre de tout ce qui n’est pas eux, le refus de s’inspirer des meilleures pratiques tout en s’acharnant avec morgue sur le klaxon d’une précaution devenue maladive nous a menés tout droit vers ce ratage public.

Le politique, saisi par le complotisme et la défiance à la science qui vont de pair avec une société infantilisée où, depuis trop longtemps, l’on ne parle plus au citoyen comme à un adulte doué de raison, a ajouté à ce bicycle chancelant les freins du relativisme. En convoquant des citoyens tirés au hasard plutôt qu’en faisant, à partir de la liste des «idées fausses», la pédagogie de la science et de l’urgence, il fait pousser des bâtons qui finiront dans ses roues.

C’est l’échec de l’État nounou à la française, fort avec les faibles, faible devant l’effort

Cet échec objectif et mesuré par tous, qu’aucune stratégie de communication visant à assumer, dans un premier temps, cette lenteur («ne pas confondre vitesse et précipitation», nous a-t-on dit, quand on ne voyait que rythme d’escargot et certitude d’avoir raison), puis refusant ensuite d’y voir une «course à l’échalote» quand on nous a pressés, nous, de respecter des mesures et des délais d’une radicalité dépassant l’entendement, doit être analysé pour ce qu’il est. C’est l’échec de l’État nounou à la française, fort avec les faibles, faible devant l’effort.

C’est là une spirale tragique, dont l’épidémie n’est que le baromètre, entamée depuis des décennies pour enfanter une manière de gouverner qui cède au mouvement de la foule, s’inquiète de ses propres responsabilités et refuse d’imaginer qu’il est une intelligence chez l’ensemble des citoyens (et non quelques-uns tirés au sort) qui puisse être supérieure à leurs fascicules se détachant du sol par l’effet de dizaines, de centaines et de milliers de pages.

Alors qu’il y a urgence, ce que les juristes appellent «le formalisme de lenteur», celui qui garantit le consentement en imposant un temps de réflexion et de rétractation avant un acte impliquant, n’aurait jamais dû être déployé. Dès lors, et c’est heureux, que la vaccination est libre, tout doit être orchestré pour que chacun, comme l’a dit le président dans ses vœux, puisse être vacciné le plus rapidement possible. Ceux qui hésitent doivent immédiatement céder leur place aux volontaires, quitte à y revenir ensuite.

Comme l’a écrit le jeune et brillant doctorant du MIT Antoine Levy, dans un texte remarquable publié dans Le Figaro«la lenteur de la vaccination française est un symptôme de notre déclassement» . Son papier, qui aura sans doute participé à la réaction vive du président pour accélérer enfin notre stratégie vaccinale, fourmille de recommandations de bon sens. Gageons qu’au moment de la parution de ce texte, le ministre de la Santé l’aura appelé.

Source:© Mathieu Laine: «“La Lenteur” de Kundera et l’incroyable retard de la vaccination en France»

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