Luc Ferry: «Les désillusions du progrès»

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CHRONIQUE – À coup sûr, le monde d’aujourd’hui est moins mauvais que dans les années 1930, et même 1950. Que, pour autant, la mondialisation soit heureuse est factuellement faux pour une majorité de nos concitoyens.

L’un des effets de la pandémie aura été de relancer à nouveau frais le vieux débat entre «progressophobes» et «progressophiles», entre ceux qui pensent que la mondialisation libérale est responsable de tous nos maux et ceux qui tiennent au contraire que c’est elle qui nous en sort, elle qui nous a par exemple permis d’élaborer un vaccin en moins d’un an. Mais attention, si vous tentez d’adopter sur ce sujet une position un tant soit peu modérée, vous passerez pour l’imbécile heureux de service.

Si je dis que certaines choses vont plus mal (la montée de l’islamisme, l’atomisation du social, la baisse du niveau scolaire, la perte de souveraineté des États, le déclin du civisme et du rapport au bien commun, la montée de la violence…) mais que d’autres en revanche vont mieux (l’effondrement du communisme et du nazisme, la fin des guerres dans l’Union européenne, des progrès dans la lutte contre le cancer, le droit des femmes, le niveau et l’espérance de vie, bref, pas mal de choses quand même), j’aurai à coup sûr l’air d’un centriste mou.

Il est sans aucun doute médiatiquement plus payant d’enfourcher le cheval du pessimisme antimoderne attendu qu’il tire aujourd’hui le lourd chariot de l’idéologie dominante dans le monde intellectuel. Flirter avec l’image peu flatteuse de l’optimiste, déclarer avec Michel Serres ou Steven Pinker, que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, est plus aléatoire. Mais ce qui est clair, c’est qu’entre les deux radicalités, il n’est point de salut, du moins sur le plan médiatique, le bon sens étant du monde la chose la moins partagée, car la moins distinguée qui soit.

Il y a urgence à retrouver un grand dessein politique, faute de quoi, chez nous comme ailleurs, ce sont les populismes qui à coup sûr prendront le pouvoir.

Qu’est-ce que cela prouve? Que le choix du pour ou du contre dépend moins en la matière d’une argumentation rationnelle que de notre humeur fondamentale face au monde moderne, une humeur qui peut bien sûr, comme dans tout procès, convoquer des témoins à la barre, mais qui, au fond du fond, n’en dépend pas vraiment. Comme y invitait Raymond Aron dans Les Désillusions du progrès, un livre qui analysait déjà les ressorts du pessimisme contemporain, il est bon malgré tout de rechercher les synthèses que les radicaux en général vomissent. Quand je passais l’agrégation de philosophie, pour se moquer de cet hégélianisme aronien, les disciples de la «pensée 68» avaient adopté un adage: «Thèse, antithèse, foutaise!». Amusant, mais fâcheux malgré tout, car n’en déplaise aux déconstructeurs, Aron traçait sans aucun doute les voies de l’intelligence.

Pour prendre l’exemple de l’école, j’ai beau faire, je ne puis m’empêcher d’être à fois «pédago» et républicain: je ne vois pas pourquoi je devrais absolument abandonner l’idéal de démocratisation qui fut celui de René Haby au motif que je suis pour la sélection et le retour aux fondamentaux. Voyez encore le cas de cette Union européenne qui revient dans l’actualité à propos du Brexit. Les progressophiles feront valoir les mérites actuels de l’UE: un plan de relance de 750 milliards dont aucun de nos États n’aurait été à lui seul capable, une Banque centrale qui rachète nos dettes et nous prête à des taux zéro, voire négatifs, une tentative de mise au pas, enfin, des Gafa, grâce à l’action de Thierry Breton. Les progressophobes diront que tout cela n’est que poudre aux yeux, infimes et inutiles progrès par rapport au désastre de l’abolition des frontières par un monstre bureaucratique qui pousse le ridicule jusqu’à interdire l’exportation du camembert au lait cru. Comment ne pas voir que les deux argumentations ont chacune leur part de légitimité?

En quoi, comme Aron, je suis, là encore, pour une synthèse, pour une Europe puissance regroupée autour de dix nations, une Europe capable de réguler les Gafa, de mettre fin au dumping fiscal et social, d’endiguer l’immigration clandestine et de respecter les souverainetés nationales pour la bonne et simple raison qu’en matière de santé, d’éducation ou de protection sociale, nos politiques budgétaires sont 100% nationales et doivent le rester.

À coup sûr, le monde d’aujourd’hui est moins mauvais que dans les années 1930, et même 1950, quand les deux totalitarismes empêchaient une grande partie de l’humanité tout simplement de vivre, quand les dictatures étaient encore plus nombreuses que les démocraties. Que, pour autant, la mondialisation soit heureuse est factuellement faux pour une majorité de nos concitoyens. En quoi il y a urgence à retrouver un grand dessein politique, faute de quoi, chez nous comme ailleurs, ce sont les populismes qui à coup sûr prendront le pouvoir.

Source:© Luc Ferry: «Les désillusions du progrès»

One Response to "Luc Ferry: «Les désillusions du progrès»"

  1. GGg   8 janvier 2021 at 12 h 45 min

    Lors d’une interview sur Europe 1, Luc FERRY a déclaré que les juifs contrairement aux musulmans faisaient une prière pour la république française, peut-être faudrait-il lui rappeler que nous ne sommes pas des immigrants de fraîche date, puisque l’arrivée des juifs en Gaule date de l’époque Gallo-romaine, on peut se poser des questions sachant qu’il a été Ministre de l’Education Nationale.

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