Line Renaud, une vie à roman ouvert

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Line Renaud, une vie à roman ouvert

PORTRAIT – La chanteuse fête, avec un large cercle d’amis, ses 90 ans, le 2 juillet, à Paris. L’ex-« Mademoiselle from Armentières » qui conquit les États-Unis n’a rien perdu de son entrain ni de son pouvoirde séduction. Rencontre avec une femme d’exception.

Lumière. Une lumière unique. Celle de ses yeux bleus, d’un bleu si rare, d’un bleu clair et intense, ses yeux ou plutôt ce regard. Aussi tendre et doux que transperçant. Lumière, celle qui émane de tout son être, comme une imperceptible aura qui éclaire et protège. Lumière, c’est le mot qui vient lorsque l’on pense à elle, le mot qui s’impose lorsqu’on la retrouve. Line Renaud fête le 2 juillet ses 90 ans! Elle en rit! Comment y croire? «Un anniversaire, je ne l’ai jamais calculé comme du temps en moins, mais comme un bonheur en plus.»

L’été règne sur Paris et, rue de la Gaîté, ce jour-là, on devine une activité, inusitée en plein après-midi, du côté de Bobino. Deux énormes camions de régie stationnent à proximité, des câbles sont tendus au-dessus de la chaussée, du monde va et vient devant l’entrée, en contrebas. On répète une émission qui sera diffusée le 3 juillet sur l’antenne de France 2. Sur un écran, au-dessus du plateau: «Line, Bon anniversaire». Le point sur le «i» a la forme d’un cœur. Tout le monde l’a sollicitée, mais c’est à son ami Stéphane Bern, qui présentera l’émission, qu’elle a dit oui. Et elle se prépare…

Dans la salle elle-même, a été installée une grande table, avec sa nappe blanche, ses assiettes et couverts pour une dizaine de personnes, ses verres qui scintillent. C’est au milieu de cette vaisselle d’apparat, légèrement repoussée sur les côtés, que le metteur en scène et réalisateur, les assistants ont posé leurs documents. Assise avec eux, Line Renaud, extrêmement attentive, écoute, avec un sérieux d’écolière, les indications que lui donnent les hommes de l’art. Aucun détail ne lui échappe. Elle aime la précision, la perfection.

Voici que surgit Mimie Mathy, escortée de son mari et d’un ami, gardes du corps débonnaires aux crânes chauves. Retrouvailles, embrassades. Sur la scène, des jeunes gens s’essaient à une chorégraphie bien réglée, jouant avec des chaises. C’est le tour de l’ange gardien. Elle chante Toi ma p’tite folie. Les prompteurs sont une sécurité, elle connaît les paroles et les distille de tout son grand cœur. Line applaudit dans un sourire radieux et s’éclipse pour se prêter, avec son indéfectible générosité, au jeu de l’entretien.

Des radiocrochets, en cachette

En face, au Montparnasse, s’achève la représentation de l’après-midi d’Un fil à la patte, de Feydeau. Catherine Jacob, qui joue la baronne émoustillée par son futur gendre, vient saluer cette aînée qu’elle admire tant. La gentille serveuse n’en revient pas: Line Renaud, si belle, si humaine et simple. Accessible, présente, attentive. Joyeuse.

«J’ai des motivations de jeune fille!», dit-elle, au cœur d’une longue conversation. Entendez qu’elle garde, intacts, l’énergie, l’appétit, l’audace de la petite fille et de l’adolescente qu’elle fut. On la voit, cette enfant aux cheveux blond foncé qui chantait déjà. Jacqueline Enté, dont le papa, camionneur, est trompettiste dans la fanfare du village et la maman, secrétaire sténodactylo. Grand-Mère tient un bistrot. Jacqueline a le sens du rythme, elle aime chanter, danser. Plus grande, elle tente, en cachette, des radiocrochets. Le jour où elle gagne, elle est bien embarrassée et prétend avoir trouvé l’argent offert au premier prix dans la rue… Maman veut tout porter au commissariat? Autant avouer… Dès lors, elle est libre. Elle passe une audition à l’Opéra de Lille avec les chansons d’un certain Louis Gasté. Elle ne le connaît pas, elle aime ses textes, ses mélodies. Premier engagement important dans l’orchestre de Michel Varlop. «Il ne faut pas oublier qu’alors j’avais un accent très prononcé et cet accent du Nord n’était pas du tout à la mode…On le moquait. Il aura fallu Dany Boon et Bienvenue chez les Ch’tis pour que cet accent soit accepté…» Elle rit. «Un très fort accent!»

« Je suis protégée »

Elle s’amuse de ces souvenirs. «Je ne suis pas nostalgique. Ma mère me le disait: Regarde devant, mais pas en arrière! J’ai toujours, naturellement, été ainsi. Ce qui ne veut pas dire que j’oublie les lieux, les personnes, les événements. Tout est présent, mais rien n’entrave.» Elle aime. Les autres, le public qui le lui rend bien, s’émeut de la voir, de la croiser, de l’apercevoir. La popularité ne l’a jamais abandonnée. C’est comme si elle avait été portée, sa vie durant. «Je suis protégée», confie-t-elle, s’étonnant encore de ce parcours extraordinaire et de toutes les preuves, de tous les miracles, les petits et les grands, qui sont comme les petits cailloux de mica d’un destin exceptionnel. La fraîcheur de sa mémoire sidère. Tout est coloré, vif. Les tragédies comme les joies.

Protégée le jour où elle rentre avec son cousin Pierrot, après le brevet. Il l’a eu, pas elle. Ils font le chemin à bicyclette, d’Armentières à Nieppe, où elle habite. Il va deux kilomètres plus loin, chez lui. Il pose son vélo. Un avion anglais mitraille une ambulance allemande. L’adolescent meurt sur le seuil de sa maison. Elle a 12 ans. Elle passe sous les roues d’énormes poids lourds allemands, sa bicyclette est broyée. Pas elle. Plus tard, sa famille est réfugiée dans une ferme.

«Le tour de France debout, comme de Gaulle»

Elle paresse dans un pré en admirant les vaches et la douceur du soir. Un V1 lancé vers l’Angleterre s’écrase dans l’herbe, à deux pas de la jeune fille. «Comment ne pas penser que tout cela tient vraiment du miracle?» Il y en a d’autres, joyeux, fertiles. Trois jours, en septembre 1945, elle a 17 ans, aux Folies Belleville, aujourd’hui disparues. Loulou Gasté, dont elle avait interprété les chansons dès sa première audition importante, à Lille, est dans la salle. On connaît la suite. Il sera son Pygmalion. Elle est naturellement disciplinée, il la conduit à oser plus, lui trouve son nom, Line Renaud. Il préserve le plus important, sa voix claire et fruitée, cette émission naturelle délicieuse. Pas de cours de chant qui formateraient ce don heureux. Et quelques joyaux. Line triomphe. Avec Ma cabane au Canada, prix Charles-Cros 49, ils font une tournée avec caravane et Simca décapotable en rondins de bois. La France découvre le joli minois de sa chanteuse, debout dans la voiture. «On connaissait ma voix. Mais peu de gens avaient eu l’occasion de me voir», glisse-t-elle, amusée. «J’ai fait le tour de France debout, comme de Gaulle.» Vedette américaine d’Yves Montand à l’Étoile, elle fait des émissions de radio avec Maurice Chevalier. En 1950, année de son mariage, elle est à l’ABC et enchaîne les succès: Le Chien dans la vitrine («Combien ce p’tit chien dans la vitrine?»), Ma petite folie («Toi, ma p’tite folie, mon p’tit grain de fantaisie»).

Elle sera « Mademoiselle Merveilleuse »

Plus tard, en 1954 alors qu’elle chante au Moulin Rouge, Loulou la dépose et met vingt minutes à se garer. Dans l’entrée du théâtre, il croise un groupe d’Américains. Il reconnaît Bob Hope. «Hello!» Ils étaient douze et voulaient assister au spectacle, mais il n’y avait plus de place. Chance, la table réservée par l’ambassade du Venezuela n’est pas occupée ce soir-là. «Je n’avais pas besoin de parler français pour comprendre», lui dit la star hollywoodienne au sortir du tour de chant. «Would you like to go to America?» Et il l’engage pour cinq «Bob Hope shows»! Mademoiselle of Armentières, déjà très connue en Grande-Bretagne, traverse l’Atlantique. À l’époque, il y a 80 millions de téléspectateurs pour les soirées Bob Hope! Elle sera «Mademoiselle Merveilleuse». Le puissant producteur Jack Warner voudra qu’elle signe un contrat de sept ans. «J’avais déjà un engagement pour tourner La Madelonsous la direction de Jean Boyer. On pouvait renoncer. L’Amérique, c’était tentant. Nous avons réfléchi, Loulou et moi, et j’ai dit non. Nous savions bien que Hollywood cherchait un Maurice Chevalier au féminin. J’aurais gagné beaucoup d’argent. Mais si j’avais fait cela, j’aurais été prisonnière du studio, j’aurais connu l’alcool, la solitude, la chirurgie esthétique. Je serais une has been…»

Une rue à son nom à Las Vegas

Cela ne l’a pas empêchée de mener des revues à Las Vegas, des années durant. «Et c’est moi qui ai choisi de m’arrêter. J’ai eu raison.» Aujourd’hui, elle a sa rue là-bas: «Il n’y a que moi et La Fayette», glisse-t-elle, pas peu fière. Le Japon l’adule et elle demeure, dans son pays, la plus populaire des artistes, des femmes. Elle est l’une des personnalités qui aura fait le plus pour les malades du sida, en s’engageant de toutes ses fibres. Allant jusqu’à la tribune de l’ONU. Pas de regrets. Tout juste concède-t-elle comment, à ses débuts, elle a dû subir l’agressivité de Piaf. «Elle était vraiment très méchante avec moi», avoue-t-elle. Mais sans aucune aigreur. Cela, c’est vraiment loin. Elle en sourit. Au théâtre, au cinéma, à la télévision, elle n’a connu que de beaux rôles, des triomphes. «Je ne me rendais pas compte que j’étais jolie. J’aurais pu faire plus tôt du cinéma.» Elle vient de tourner Meurtre à Brides-les-Bains avec Emmanuel Rigaud pour France 3. «Je suis une ancienne reporter de guerre dont le mari, directeur des thermes, a été assassiné. Il avait été mis en cause autrefois dans une affaire d’eau empoisonnée. Elle enquête.» En septembre, pour un téléfilm d’Arte, elle interprète le rôle-titre d’Huguette de Gaël Morel.

Ladislas Chollat, qui l’a dirigée sur scène dans Harold et Maude et dans Chère Mathilde, a composé pour Un jour, un destin un numéro très riche d’archives. À ne pas rater. On reverra certainement cette séquence télévisée où, ravissante et piquante, elle présente, au côté d’Aimée Mortimer, son filleul de music-hall, un jeune homme timide qui chante Laisse tomber les filles. «Il avait 17 ans, des yeux d’un bleu unique. On le croyait fils d’un Américain. C’était Johnny.» Elle pense à lui, à ceux qu’elle aime pour jamais, Loulou, sa maman, Thierry Le Luron, Jean-Claude Brialy, tant d’autres.

Déjà, il est l’heure de son cours de chant. Car Line Renaud n’est que travail et discipline. À la Jonchère, très bien entourée par son équipe de fidèles, David, Marie-Annick, Jacques, Jacinta, Luis. Elle répond à son copieux courrier, contemple son jardin, observe ses cinq petits chiens qui s’amusent, lit beaucoup. Elle ne s’endort jamais avant 3 heures du matin. Elle regarde les chaînes d’information en continu. Au matin, le ciel est bleu.


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Line Renaud, une vie à roman ouvert

Armelle Héliot 

Journaliste

Source :© Line Renaud, une vie à roman ouvert

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