Liban : pourquoi la crise ne fait que commencer

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Liban : pourquoi la crise ne fait que commencer

DÉCRYPTAGE – L’arrivée à Paris du premier ministre libanais est une étape dans la crise au Liban, un pays perméable aux fractures politiques régionales.

DÉCRYPTAGE – L’arrivée à Paris du premier ministre libanais est une étape dans la crise au Liban, un pays perméable aux fractures politiques régionales.

Le Liban est depuis son indépendance en 1943 exposé aux vicissitudes de la géopolitique compliquée du Moyen-Orient, en commençant par la création de l’État d’Israël qui s’est traduite par un afflux massif de réfugiés palestiniens sur son sol jusqu’à la récente guerre en Syrie, en passant par l’occupation israélienne de son sud…

Depuis 2005, et l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafic Hariri qui marque de façon spectaculaire la fin de la phase de la tutelle syrienne instaurée au pays du Cèdre à la fin de la guerre civile de 1975-1990 avec le couvert international, l’instabilité institutionnelle est chronique. Elle traduit la perméabilité totale du pays aux guerres plus ou moins froides que se livrent les puissances régionales et internationales au Moyen-Orient. Le Liban commençait à retrouver un semblant de «normalité» institutionnelle depuis le compromis qui a permis l’élection de Michel Aoun il y a un an et la formation du gouvernement de Saad Hariri. La démission de ce dernier fait voler en éclats cet équilibre fragile – plutôt favorable à l’axe Iran-Hezbollah – et soumet à nouveau le pays au bras de fer par procuration entre Riyad et Téhéran dans la région.

•Saad Hariri va-t-il maintenir sa démission?

L’intervention de la France tire l’Arabie saoudite d’un mauvais pas, en lui permettant officiellement de démentir l’accusation selon laquelle elle retient en otage le premier ministre libanais, comme l’en accusent le président Michel Aoun et le Hezbollah, et que les autorités libanaises envisageaient de porter devant le Conseil de sécurité de l’ONU. On ignore toutefois si Saad Hariri, qui se rend à Beyrouth mercredi, pour la Fête de l’indépendance du 22  novembre, va maintenir sa démission ou engager des négociations pour revenir dessus, comme il l’a laissé entendre. Le mystère qui continue d’entourer les motivations exactes du coup d’éclat saoudien complique l’analyse des scénarios possibles. D’autant que l’impact de sa démission surprise a eu des effets contradictoires: d’un côté, l’humiliation du leader du Courant du futur porte durablement atteinte à son image, au point que certains prédisent la fin de sa carrière politique. De l’autre, le regain de popularité dont il est l’objet, savamment encouragé par le Hezbollah, qui a joué à son avantage la carte du patriotisme bafoué des Libanais, est potentiellement un nouvel atout pour lui. Il est donc possible que le chef de l’État accepte la démission de Saad Hariri et le charge illico de former un autre gouvernement, si ce dernier a un feu vert saoudien en ce sens.

À défaut, il faudra qu’émerge une nouvelle personnalité sunnite en mesure d’assumer la fonction réservée à cette communauté, selon les usages libanais. «Nous ne sommes pas des moutons», avait vertement déclaré le ministre de l’Intérieur, Nouhad Machnouk, en réponse à l’hypothèse d’un remplacement de Saad par son frère aîné Bahaa que Riyad semble avoir voulu pousser auprès du clan Hariri. Mais la marge d’autonomie par rapport à Riyad est très limitée voire inexistante pour quiconque voudrait prétendre au leadership sunnite au Liban. Et l’Arabie saoudite a clairement fait comprendre qu’elle n’était plus prête à laisser le champ libre au Hezbollah au Liban.

•Pourquoi les Libanais sont-ils si inquiets?

Même les critiques les plus virulents du Hezbollah – dénoncé comme un État dans l’État, doté d’une puissance militaire autonome – en conviennent: «couper les mains» de l’allié de l’Iran au Liban et dans la région est bien plus facile à promettre qu’à faire, sans menacer l’ensemble du pays. Le parti est très solidement implanté dans la population chiite, qui représente environ le tiers des Libanais, à travers un réseau autonome de services sociaux, tout en étant représenté au Parlement et au gouvernement. D’où l’inquiétude qui a saisi les Libanais dès que ces mots inhabituellement durs ont été prononcés par Saad Hariri, lors de l’annonce de sa démission le 4 novembre. D’autant qu’ils concordent avec le durcissement de ton des États-Unis envers l’Iran, en écho à celui d’Israël.

L’idée qui prévalait ces dernières années au Liban était que les effets de dissuasion réciproques sont suffisamment forts pour inciter le Hezbollah et Israël à éviter tout risque d’embrasement. La montée en puissance de l’Iran dans la région, et notamment la façon dont évolue le conflit syrien – les forces pro-iraniennes, dont le Hezbollah, ont pris pied, à la frontière israélienne – couplée au changement de dynamique impulsé par Donald Trump, qui a décidé de remettre partiellement en cause l’accord nucléaire avec Téhéran, crée une nouvelle donne. Et il n’en faut pas plus pour imaginer un scénario de guerre israélienne contre le Hezbollah sous couvert américano-saoudien. Sachant que Tel-Aviv ne fait plus mystère de son offre de coopération avec les pays du Golfe pour contrer la montée en puissance de l’Iran, leur ennemi commun. De l’avis de tous les experts, une telle guerre serait bien plus meurtrière pour le Liban que celle de 2006 et la probabilité qu’elle déclenche une déflagration régionale serait grande.

•L’Arabie saoudite pourrait-elle jouer de l’arme économique?

Liban : pourquoi la crise ne fait que commencer

Lors de son intervention télévisée le 12 novembre, Saad Hariri a clairement laissé entendre que le Liban avait tout intérêt à rester dans les bonnes grâces de l’Arabie saoudite étant donné l’importante communauté libanaise qui vit dans le royaume, également l’un des plus gros clients des maigres exportations libanaises. Au total, entre 300.000 et 400.000 Libanais (pour une population résidente d’environ 4 millions) sont établis dans les pays du Golfe. Cette diaspora, couplée à d’autres sur tous les continents, est un poumon financier essentiel pour le Liban: les capitaux qui entrent dans le système bancaire, dont une bonne partie de remises des expatriés, sont indispensables au refinancement de la dette colossale de ce petit pays très peu productif. Menacer de fermer ce robinet est en soi un signal négatif pour le modèle financier libanais déjà qualifié d’insoutenable par les organisations internationales. Au-delà de ses aspects économiques, c’est une nouvelle fois la vulnérabilité de l’État libanais lui-même que met ainsi en lumière cette crise, comme le souligne le spécialiste du Moyen-Orient Peter Harling, qui compare le Liban à un «avion sans pilote».

La classe politique libanaise est passée maîtresse dans l’art d’instrumentaliser les tensions géopolitiques pour polariser l’opinion publique selon des lignes de clivages confessionnelles et perpétuer ainsi sa mainmise sur des institutions étatiques asservies à des objectifs clientélistes. «Nous devons briser les chaînes qui lient le parrain extérieur au zaïm libanais (chef en arabe) et ce dernier aux membres de sa communauté pour rétablir les bases d’une citoyenneté véritable», revendique un activiste, lors d’une réunion entre plusieurs mouvements de contestation, nés de la crise des poubelles de l’été 2015, qui envisagent d’entrer plus résolument dans l’arène politique à l’occasion des législatives de 2018.

•Comment peut évoluer l’attitude du Hezbollah?

C’est probablement parce qu’il paraît plus fort que jamais au Liban, après avoir en partie gagné son pari militaire à haut risque en venant au secours de Bachar el-Assad en Syrie, que le Hezbollah est redevenu la cible directe de l’Arabie saoudite.

Riyad dénonce en particulier son soutien aux houthistes yéménites qui ont lancé un missile sur la capitale saoudienne: une déclaration de guerre, selon les autorités du royaume. Et sur la scène libanaise, les tenants de la ligne dure contre l’Iran n’ont cessé de reprocher à Saad Hariri son choix de cohabiter avec le parti chiite, accusé d’avoir assassiné son père, Rafic Hariri, et d’impliquer le Liban malgré lui dans l’expansionnisme iranien. Un compromis dont le Hezbollah est le seul gagnant estiment-ils, citant notamment en exemple le rapprochement avec les autorités syriennes initié par le chef de la diplomatie libanaise.

Pour l’instant, le chef du parti chiite a choisi de temporiser. Car la protection des institutions libanaises dont il bénéficie jusque-là – notamment pour limiter l’effet des sanctions financières américaines à son encontre – est de plus en plus fragile.

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