Lettre ouverte à Juan Carlos, par Laurence Debray

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Lettre ouverte à Juan Carlos, par Laurence Debray
«Les Espagnols ont oublié que, grâce à vous, l’Espagne est le seul pays européen à ne pas avoir souffert de pénurie de pétrole lors des chocs pétroliers des années 70», écrit Laurence Debray à l’adresse de Juan Carlos. JAIME REINA/AFP

EXCLUSIF – La biographe de l’ancien roi d’Espagne vient de publier dans le quotidien El Mundo, un texte dans lequel elle rappelle aux Espagnols tout ce qu’ils doivent au monarque qui vient de s’exiler, rattrapé par les scandales. Nous reproduisons sa vigoureuse mise au point historique et politique qui n’épargne personne.

Estimada Majestad, Estimado Don Juan Carlos,

Je vous écris par cette voie car vous êtes parti sans laisser d’adresse…

Vous avez donc décidé de filer par la porte de derrière, de renouer avec l’exil de votre enfance, pour sauver les meubles, ne pas encombrer votre fils, ne pas affaiblir la Couronne. Tout cela à cause d’une femme de vingt-six ans votre cadette, bien trop bavarde et manipulatrice, et des histoires présumées de pots-de-vin aux sommes astronomiques. En tant que française, ayant grandi sous Mitterrand qui avait deux familles, et ayant côtoyé trop d’hommes politiques à la vie personnelle dissolue, je ne peux pas vous reprocher d’avoir eu des maîtresses. Et vous avez une réputation de Bourbon à tenir, en digne descendant de Louis XIV!

Mais votre cœur ne vous a pas dicté le choix le plus sage. La vieillesse vous a poussé à jouer avec le feu, au lieu de jouer aux cartes tranquillement à la maison, entre votre admirable épouse et vos adorables petits-enfants, avec la satisfaction d’avoir mis le pays sur le droit chemin de la démocratie. «Familles, je vous hais! Foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur», disait André Gide. Vous aussi, vous haïssez le huis clos du palais.

Avec sa maîtresse Corinna zu Sayn-Wittgenstein.
Avec sa maîtresse Corinna zu Sayn-Wittgenstein. DPA/MAXPPP

Vous y avez passé de trop longues années de solitude sous Franco, sous surveillance, sans autre choix que d’attendre votre heure et de compter vos alliés et vos ennemis. L’appel de l’aventure l’a emporté sur la prudence et la bienséance. Mais humilier publiquement l’irréprochable reine Sofia vous sera toujours imputable: les Espagnoles ont souffert avec elle de votre manque de tact et de discrétion. Et dès lors que votre vie privée a déteint sur votre fonction de chef d’État, vous êtes à mes yeux condamnable.

Vous avez cumulé les égarements. Les Espagnols ont oublié que, grâce à vous, l’Espagne est le seul pays européen à ne pas avoir souffert de pénurie de pétrole lors des chocs pétroliers des années 70. Vous avez personnellement négocié avec le roi d’Arabie saoudite, votre «frère» arabe, la livraison de barils à un prix préférentiel. On dit que vous auriez alors peut-être touché un peu pour ce service rendu à la nation mais dans l’Espagne franquiste, où la corruption était généralisée, cela passa inaperçu. Ce fut la première tentation à laquelle il fut difficile de résister, et qui a sans doute ouvert la porte à d’autres, encore plus malheureuses.

Les relations entre monarchies restent impénétrables. Seule certitude: la solidarité entre familles royales constitue une diplomatie efficace – envoyer par exemple des cadeaux extravagants pour affirmer sa puissance ou rendre service… D’ailleurs, les chefs du gouvernement doivent être contents de passer leurs vacances d’été dans une villa à Lanzarote qui vous a été offerte par votre ami intime le feu roi Hussein de Jordanie. Vous ont-ils au moins remercié? Les bonnes manières se perdent…

Mais vous, l’animal politique qui avez si bien perçu les attentes des Espagnols en 1975, vous n’avez pas compris qu’ils attendent désormais de la transparence, de l’exemplarité et surtout une cohérence entre le discours officiel et les actes. Ils sont las de la corruption qui concerne trop de partis et d’hommes politiques… lesquels se révèlent d’ailleurs moins prompts à démissionner que vous. La dignité ne les effleure que rarement.

Juan Carlos soupçonné d’avoir reçu 100 millions d’euros du roi Abdallah d’Arabie saoudite.
Juan Carlos soupçonné d’avoir reçu 100 millions d’euros du roi Abdallah d’Arabie saoudite. Juan Medina/REUTERS

À ce titre, il est curieux que Pablo Iglesias, dont la relation avec le Venezuela de Chávez est connue, et dont le parti, Podemos, est soupçonné d’abriter une caisse noire, soit le plus véhément contre vous. L’introspection ne doit pas être son fort. De même, il y a vingt ans, les entreprises pour lesquelles vous avez décroché des contrats étaient ravies. On les entend peu commenter votre affaire. Avec la pandémie qui frappe l’économie espagnole, elles seraient pourtant sûrement heureuses que Pedro Sánchez ou le roi Felipe leur ouvrent de nouveaux marchés à l’international.

Mais je ne vous écris pas pour vous faire la morale, une morale qui évolue selon les époques, et la vôtre est révolue.

Après avoir incarné «le moteur du changement», modernisé l’Espagne – sans vous, y aurait-il eu Almodóvar et la Movida? -, réussi à intégrer l’Espagne à la Communauté européenne qui n’en voulait pas, assuré au pays des heures glorieuses – je me souviens encore avec émotion de l’inauguration de l’Expo’92 et des JO -, restauré la place de l’Espagne sur la scène internationale – le discours écrit par Jorge Semprún que vous avez lu dans votre français parfait à l’Assemblée nationale cristallise l’excellence espagnole -, vous avez raté votre sortie de scène. Vous avez renoué avec le destin tragique de vos ancêtres: votre grand-père est mort à Rome et votre père ne fut jamais roi.

Une de vos failles est d’avoir manqué. Manqué d’affection et manqué d’argent. Alors que vos frères et sœurs partaient enfants s’installer à Estoril, avec vos parents, vous avez été abandonné dans un internat suisse aussi strict qu’austère. Pire: au nom de la Couronne, votre père exilé au Portugal vous a envoyé à l’âge de 10 ans en Espagne sous l’égide de Franco, l’ennemi qui barrait la route au trône. On vous a volé votre enfance au nom de la monarchie.

Votre père était financièrement dépendant de largesses de quelques aristocrates et Franco ne s’est pas montré généreux à votre égard. Même la consommation de sodas vous était rationnée! Vous n’avez pas été gâté ; à vos débuts, l’argent vous a même manqué. Hélas, pour compenser, vous aimez ce qui brille. Votre discours d’exemplarité est resté lettre morte jusqu’à ce que votre fils le concrétise. En cela, vous aurez réussi votre succession. Vous n’êtes en revanche pas très attaché au protocole monarchique. Je suis habituée aux dorures des palais de la République française et au cérémoniel pompeux, car on a certes coupé la tête au roi mais on a quand même gardé le décorum.

Je vous ai fait part de ma surprise de vous voir parfois débarquer sans être annoncé. «C’est vrai que le président de la République française vit plus comme un roi que moi!», avez-vous reconnu dans un éclat de rire. Une vitalité incroyable se dégageait de vos éclats de rire. Vous preniez soin de cacher vos douleurs liées à vos opérations de la hanche. Chaque mouvement était douloureux mais n’entamait en rien votre bonne humeur, votre sens de l’humour et votre courtoisie.

Vous ne cherchiez pas à vous forger une légende, juste profiter de la vie, des amis, de la voile, votre passion héritée de votre père

Laurence Debray

Peut-être est-ce là que réside la grandeur? Toujours modeste dans votre action politique, je devais sans cesse vous rappeler que vous étiez le héros du documentaire que je préparais alors. «Je n’ai fait que mon devoir» répétiez-vous sans jamais vous mettre en avant dans le processus de transition, reconnaissant d’avoir pu compter sur des alliés, de vrais hommes d’État: Adolfo Suárez, Torcuato Fernández-Miranda, Santiago Carrillo, Felipe González, Alfonso Guerra. Ils sont devenus rares ; ce n’est plus guère à la mode…

Lorsque je vous ai retrouvé aux lendemains de votre abdication en 2014, nous déambulions dans la Zarzuela à la recherche d’un bureau. Votre fils avait investi les lieux et personne n’avait prévu un petit coin pour vous. Situation cocasse. Vous étiez en polo et mocassins, souriant, soulagé que tout cela soit enfin terminé. Vous avez reconnu que Letizia était une très bonne mère, et vous étiez confiant en Felipe. Vous n’imaginiez pas être mis sur la touche si radicalement et si rapidement. Vous retrouvant huit mois plus tard au Palais royal, j’ai constaté que vous aviez enfin un nouveau bureau. Je vous ai dit: «Ils sont tendus à la Zarzuela depuis votre départ!» et vous avez bien ri.

Un rire amer, cette fois: de celui qui avait compris que son expérience du pouvoir ne serait pas requise par la nouvelle génération. Mais votre entrain a vite pris le dessus. Vous m’aviez tellement répété «je n’aime pas le pouvoir», que vous sembliez ravi de savourer pour la première fois la liberté. Vous ne cherchiez pas à vous forger une légende, juste profiter de la vie, des amis, de la voile, votre passion héritée de votre père. L’image la plus touchante que je garde de vous est votre sincère émotion, lorsque je vous ai demandé: «Quels sont les pires souvenirs de votre règne?» Vous avez répondu: «Ce sont les 800 victimes du terrorisme.» Des larmes coulaient, de tristesse et d’impuissance.

Majesté, patientez. Regardez Churchill, qui perdit les élections au lendemain de la guerre. Ou de Gaulle, évincé par Mai 68. Ils sont depuis entrés dans la légende. Aujourd’hui, de gauche comme de droite, ils se réclament tous de leur héritage respectif. Dans quelques décennies, une autre génération d’Espagnols se souviendra de vous comme l’homme qui incarna la réconciliation, la modernisation, la démocratie. Peut-être même qu’ils vous remercieront. En attendant, l’opprobre est amer. Finalement, votre destin aura toujours été hors du commun.

Auteur de Juan Carlos d’Espagne (Perrin, 2013, réédité en 2019) et du documentaire Moi, Juan Carlos, roi d’Espagne (2016).



Source:© Lettre ouverte à Juan Carlos, par Laurence Debray

3 Responses to "Lettre ouverte à Juan Carlos, par Laurence Debray"

  1. Cid Stockler   23 août 2020 at 16 h 42 min

    Mme. Debray, je vous remercie pour votre affectuese lettre a notre roy.
    Seulement que sa sortie du pays lui a été imposé par le gouvernement et impulser par une presse avide de sang.
    C’est bien triste, je suis d’accord.

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  2. Anonyme   24 août 2020 at 23 h 05 min

    jolie lettre ..qui je pense merite reflexion ..avant de juger une personne ..serai ce juan carlos …tout humain fait des erreurs …la plupart des espagnols aujourdh’ui n’ont pas connu le franquiste ..la democratie est installe dans leur pays ..normal bien sur …quand juan carlos est arrive au pouvoir …ce n’etait pas si simple d’y arriver ..et pourtant il l’a fait …pas seul bien sur …mais grace a lui l’espagne est une democratie ….

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  3. UZAN   26 août 2020 at 17 h 17 min

    j’ai trouvé cette lette extrêmement touchante claire sans aucune affêterie,disant des vérités,qui font MAL certes,mais A côté de cela,de la reconnaissance au Roi Juan Carlos,de tous les bienfaits qu’il a accompli,pour le bien de son peuple!!!!Comme l’on dit,une fois qu’il sera parti,vers un monde meilleur: on se souviendra de lui Et de tout ce qu’il a accompli!!!!!!!!

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