L'Encyclopédie dans l'œil des censeurs

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L'Encyclopédie dans l'œil des censeurs

CATASTROPHE ANNONCÉE, SUCCÈS ASSURÉ (3/6) – En 1759, l’Encyclopédie est mise à l’index tandis que le Conseil du roi ordonne sa destruction. Mais Denis Diderot a plus d’un tour dans son sac.

On n’imagine pas Diderot en désespéré. Dans son portrait par Van Loo, il affiche une humeur badine. Dans son buste par Houdon, son regard est sûr. De Langres, sa ville natale, au boulevard Saint-Germain, ses statues maculées de fiente de pigeon semblent autant de vanités ironiques. Et puis il y a ses fictions, souvent enjouées d’apparence, telles Les Bijoux indiscrets, Le Rêve de D’Alembert, Le Neveu de Rameau ou Jacques le fataliste et son maître.

Et pourtant, désespéré, Denis Diderot (1713-1784) l’a été à plusieurs reprises. Et particulièrement durant sa plus formidable entreprise, cette Encyclopédie dont il aura au final non seulement rédigé plus de 5000 articles mais encore dirigé la conception au quotidien durant plus de vingt ans. Dix-sept volumes de textes et onze d’illustrations. Il avait signé pour dix en 1750.

Neuf ans après rien n’était joué. Ce mouvement des Lumières qui s’arrogeait le droit de dire le monde et ses lois au détriment de la parole monarchique et cléricale ne brillait encore que d’une lueur fragile. Les premières passes d’armes avaient certes été gagnées, le nombre des souscripteurs croissait. Du côté des rédacteurs, en dépit du retrait d’un d’Alembert passé de la codirection à la simple responsabilité des articles de mathématiques, et d’un Rousseau brouillé, l’équipe s’était étoffée. Et pouvait se prévaloir de soutiens prestigieux, de Voltaire à la Pompadour en passant par Buffon ou feu Montesquieu. Mais le succès était largement dû au scandale.

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«Abandonner l’ouvrage, c’est tourner le dos sur la brèche et faire ce que désirent les coquins qui nous persécutent.»

En 1759, au moment où le tome 7 est mis sous presse et où l’affaire paraît enfin devenue rentable, les Jésuites ne lâchent rien. Abraham Chaumeix sort une réfutation en huit tomes et Élie Fréron, fondateur de L’Année littéraire (journal surnommé L’Âne littéraire par Voltaire), réactive les accusations de plagiat, récurrentes depuis le début de cet immense travail de compilation.

L'Encyclopédie dans l'œil des censeurs

De Ferney, Voltaire encourage son «frère Platon» – alias Diderot – à décocher ses flèches depuis un autre poste, moins exposé. Il l’invite à prendre le large et demande le retour de ses papiers écrits pour le tome 8. Diderot hésite, temporise, puis tranche. «Abandonner l’ouvrage, c’est tourner le dos sur la brèche et faire ce que désirent les coquins qui nous persécutent.» Il entend appliquer «ce qui convient à des gens de courage: mépriser nos ennemis, les poursuivre, et profiter, comme nous l’avons fait, de l’imbécillité de nos censeurs». Bref, face à la mitraille, il se tient droit dans ses bottes.

À Versailles, depuis le coup de couteau donné par le déséquilibré Robert-François Damiens à Louis  XV – premier attentat contre un roi de France depuis celui commis par Ravaillac en 1610 – les tensions sont quotidiennes. Jésuites contre philosophes: le Bourbon convalescent a d’abord renvoyé tout le monde dos à dos. Puis soucieux de se concilier à nouveau les faveurs de l’au-delà, il a dénoncé «la licence effrénée des écrits qui se répandent dans le royaume». Leurs responsables encourent la mort ou les galères à perpétuité. Ces peines n’ont rien de théorique.

Parmi les écueils ayant failli faire couler l’Encyclopédie, le plus dangereux est apparu brusquement. Du jour au lendemain s’est mis à circuler à Paris De l’esprit, un brûlot anonyme, antireligieux et antimonarchique passé entre les mailles des censeurs idiots ou corrompus. Aussitôt, il a été attribué à Diderot. Il est en fait dû à Claude-Adrien Schweitzer, dit Helvétius, maître d’hôtel de la reine. Directeur de la Librairie et à ce titre censeur en chef, Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes s’est rendu compte de la bévue de ses agents. Mais il est trop tard: le Vatican s’est étranglé. Le pape a demandé au roi plus de sévérité. De l’esprit a été lacéré puis brûlé au pied du grand escalier du Palais. Plus que jamais, par capillarité, l’Encyclopédie sent donc le soufre.

«Si le gouvernement se mêle d’un pareil ouvrage, il ne se fera point (…) Une encyclopédie ne s’ordonne pas»

C’est d’abord le Parlement de Paris qui retire au groupe de libraires, producteurs et diffuseurs, leur autorisation exclusive d’imprimer. Puis il suspend la vente et attendant la décision royale d’interdiction. C’est chose faite le 8 mars 1759. Le parti dévot croit avoir gagné. On en est au mot «Gythinne», il reste encore au moins huit tomes d’écrits à produire, les 4000 souscripteurs doivent être remboursés. L’un des ouvrages les plus importants de la littérature universelle va-t-il finir mort-né? C’est compter sans Diderot qui a plus d’un tour dans son sac.

À 45 ans, ce caractère fort n’a pas l’intention de voir capoter une entreprise qui donne du travail à des centaines de personnes et, plus généralement, participe à l’amélioration des conditions de vie du plus grand nombre. En outre, personnellement, il n’entend pas voir sa carrière s’écrouler. Depuis le début, il travaille en réseau. À la manière des articles de l’Encyclopédie connectés ensemble par le jeu des renvois, Diderot s’appuie sur une solidarité diffuse mais exponentielle. Cette horizontalité de l’écriture comme des rapports sociaux ne le rend pas obéissant. Comme aujourd’hui à l’heure du triomphe de l’Internet, cette liberté est préférée fût-ce au prix de ses abus. Les relations entre les êtres et les choses s’en trouvent radicalement changées. «Si le gouvernement se mêle d’un pareil ouvrage, il ne se fera point (…) Une encyclopédie ne s’ordonne pas», avait prévenu le fils du coutelier de Langres dans son article manifeste intitulé Encyclopédie.

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Il y a dix ans, lors de son incarcération à Vincennes à cause de sa Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, thèse matérialiste et athée, il s’était réclamé de la très influente Mme du Deffand, avait demandé grâce auprès du vieux chancelier d’Aguesseau qu’il comptait pour ami, avait supplié le garde des Sceaux, s’était repenti auprès du lieutenant général de police de ses «intempérances d’esprit». Cette fois c’est une autre chose. Du moins peut-il toujours compter sur Malesherbes, le fils du successeur de d’Aguesseau. Comme en 1752, celui-ci l’invite secrètement à mettre sa personne et ses papiers en lieu sûr. Pour donner le change, il recommande de laisser à la police les exemplaires de gravures lorsqu’elle perquisitionnera.

Diderot et les encyclopédistes. Gravure colorisée d'après Meissonier.
Diderot et les encyclopédistes. Gravure colorisée d’après Meissonier. – Crédits photo : Albert Harlingue/© Albert Harlingue / Roger-Viollet

Le sort des derniers sept volumes de textes en chantier est confié à neuf experts. Finalement permission tacite est laissée de continuer à œuvrer en France car on craint une délocalisation en Suisse ou en Hollande. Le 30 mars, une réunion a eu lieu chez le principal investisseur, le libraire Le Breton. Contre d’Alembert et la plupart des chevilles ouvrières, Diderot y arrête la stratégie. «Nous nous mîmes à table à quatre heures du soir. On fut gai, on but, on rit, on mangea ; et sur le soir, la grande affaire s’entama. J’expliquai le projet de compléter le manuscrit (…). Nous l’examinâmes par tous ses côtés ; on prit des arrangements ; on s’encouragea ; on jura de voir la fin de l’entreprise ; on convint de travailler les volumes suivants avec la liberté des premiers au hasard d’imprimer en Hollande ; et l’on se sépara.» Turgot, Morellet ou encore Marmontel ont jeté l’éponge. Mais le dernier carré est décidé.

Le 3 septembre un bref pontifical de Clément XIII, lu dans toutes les églises, condamne huit ouvrages matérialistes au premier rang desquels figure l’Encyclopédie. C’est trop tard. Pour contenter les souscripteurs inquiets, la diffusion des volumes de planches, moins sensible, a été autorisée. Elle s’effectuera à partir de janvier 1762. Entre-temps Diderot père est décédé. «Voilà le dernier coup qui me restait à recevoir, écrit alors le fils à un ami. Je n’aurai vu mourir ni mon père ni ma mère. Je ne vous cacherai point que je regarde cette malédiction comme celle du ciel.» Cette fois, il n’ironise pas.

Passé cette année noire, la suite sera émaillée d’autres coups durs. Mais depuis ce 8 mars 1759 l’aventure est pérennisée. Les libraires y gagneront l’équivalent de ce que gagnerait une famille d’ouvriers parisiens durant près de quatre mille ans. Et les progrès, une accélération fulgurante.

Chronologie

1749 – Diderot purge trois mois de prison. Sa Lettre sur les aveugles qui relativise tout lui vaut les foudres de la censure. L’Encyclopédie n’est encore qu’en chantier.

1752 – L’article Certitude soutient que tous les miracles peuvent être expliqués rationnellement. Le Conseil du roi interdit les deux premiers tomes déjà parus.

1759 – Le roi décrète la destruction par le feu des sept volumes imprimés. Le pape met l’œuvre à l’index. Il faut rembourser les souscripteurs.

1965 – «Ce qui se passe et se fait aujourd’hui a son origine profonde dans la pensée et dans l’action des hommes de l’Encyclopédie», écrit l’historien Jacques Proust.


L'Encyclopédie dans l'œil des censeurs

Eric Biétry-Rivierre – Grand Reporter Arts

Source :© L’Encyclopédie dans l’œil des censeurs

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