L'EGYPTE AVANT 1956 !

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L’ EGYPTE D’AVANT 1956

Pour aiguiser un peu plus ta nostalgie de ton pays natal… 

Contrairement à ce qui a été écrit précédemment par une malencontreuse erreur, ce texte a été écrit par un Juif d’Egypte bel et bien vivant, et nous souhaitons une longuet et heureuse vie jusqu’à 120 ans. Nous nous excusons pour cette lamentable erreur et prions l’auteur de nous en excuser. Nous publions ci-dessous la version intégrale de son texte.

 


 

Rappelles –toi de te souvenir… par Sam Mezrahi octobre 2005

C’était il y a plus de 50 ans et je me souviens… Pourtant, longtemps je me suis constamment efforcé de ne pas me souvenir..

Ne pas regarder en arrière, aller de l’avant, me reconstruire après l’exode…Oublier un passé qui m’avait tourné le dos.

S’inventer un avenir, tenter de trouver de nouvelles racines, en effaçant les anciennes pour ne pas flancher.

Surtout ne pas trébucher et rouvrir des blessures sentimentales dont on ne sait jamais le degré de cicatrisation.

Me voici au seuil de mes soixante ans et je me sens le courage de m’abandonner à la douce nostalgie du temps de mon enfance.

Je pensais mes souvenirs estompés mais ils me reviennent en sarabande, par bribes, avec leurs senteurs avec leurs sons, les bruits et les odeurs dans le désordre comme un flash-back dont la mise au point floue se fait par degrés plus précise.

C’est d’abord les quelques années qui ont immédiatement précédé notre expulsion d’Egypte en décembre 1956, à la suite de la guerre du canal de Suez, qui me reviennent.

J’avais 7 ou 8 ans, et je revois l’Egypte pays de ma naissance et de ma prime enfance.

Avec le ciel au Caire, le ciel d’avant la construction du grand barrage d’Assouan, d’une incroyable pureté qui prenait toutes les nuances de bleus depuis l’aurore jusqu’au crépuscule.

Les nuages très rares, la pluie presque inconnue et les nuits étoilées.

 

Je regardais parfois avec ma sœur et les copains de mon âge, depuis le parking à voitures du Héliopolis Sporting Club, au loin,  l’écran muet du  Palace,  le cinéma de plein air  qui projetait des films américains en technicolor où nous allions parfois en famille manger du Sémit et gaibna avec un Pepsi pendant l’entracte. (petit pain rond au sésame  accompagné d’un morceau de fromage dans un papier huileux)

Et je me rappelle du Héliopolis Sporting club qui me paraissait immense avec ses jardins pleins de fleurs de toutes sortes, bien entretenus comme les Anglais savaient les agencer dans leurs colonies quand ils disposaient d’une armée de jardiniers rémunérés en monnaie locale.

Car la livre égyptienne ne partageait avec la livre anglaise que le nom.

C’est là que j’ai appris à nager dans sa piscine de plus de 30 mètres, ses plongeoirs élevés, et les tables et parasols disposés tout autour où nous nous faisions servir les après-midi, des collations délicieuses, les bains nous ayant ouvert l’appétit

Et les terrains de tennis, tous en terre battue avec des ramasseurs de balles à disposition, enfants de nos âges qui n’avaient jamais connu l’école mais courraient pieds nus pour nous servir, sans qu’à l’époque je puisse comprendre ce que cette injustice avait de choquant.

J’ai souvenance des brises légères qui emportaient des parfums de jasmin, de bougainvilliers  et de roses dans l’air attiédi des soirées estivales de Ras el Bar, village de maisons en torchis, de huttes et de cabanes situé dans le delta du Nil ou nous passions les vacances d’été entre la mer Méditerranée et le fleuve.

Et les Locomadis  délicieuses friandises grecques que les vendeurs à la sauvette distribuaient le long des plages aux cris de ‘’Kiiiriac Konkanti Pistachi !! avec des glaces italiennes élastiques et les limonades (gazouzas) ou Spathis

Il me revient aussi les litanies chantantes des  vendeurs ambulants à Héliopolis, que nous hélions depuis notre balcon de la rue des Pyramides.

Souvenirs gustatifs surtout, mais c’est dans ces ages là que se forme le goût et les dégoûts.

Le vendeur de jus de réglisse, sa bonbonne en verre munie de son petit robinet accrochée sur sa poitrine avec une lanière de cuir, se servait de deux timbales comme de castagnettes pour se faire entendre au loin avec son cri  ( héérr è sousss).

La canne à sucre ( assab) fraîche liée en fagots dans une petite charrette, le vendeur qui avec son couteau enlevait l’écorce dure pour nous donner le cœur tendre de la tige que nous mâchonnions ravis sur le balcon, le jus de canne dégoulinant sur le menton.

Et les portions d’Amar el Din (pâte d’abricot séchée) dont nous faisions des cornets dans lesquels nous glissions un glaçon pour ensuite en sucer la pointe.

Et notre friandise de choix, le ‘’Caca chinois’’ (bâtons de réglisse jaune) acheté dans un étalage de fortune au bas de la maison, que nous dégustions assis au balcon en regardant  le soleil couchant qui se fixait un instant sur la pointe des Pyramides au loin, du coté de Guizèh dans le poudroiement des sables du désert…ou était-ce le soleil levant je ne sais plus.

Je me souviens des vendeurs de figues de barbarie ( tin choki) et leurs charrettes à bras qui mettaient à rafraîchir leur marchandise hérissée de piquants sur des pains de glace et nous les épluchaient à mains nues pour quelques millièmes de piastre. Dire que certains d’entre eux portaient en pendentif le trésor d’une pince à épiler pour extraire les piquants qui se glissaient sous leurs ongles !

Je revois les fruits de mon enfance, cultivés, je devrais dire élevés,  sans autres engrais que le limon fertile du Nil, irrigués de façon ancestrale par son eau qui prenaient tout leur temps pour mûrir réchauffés par le soleil brillant d’Egypte.

Leur goût incomparable que je n’ai jamais retrouvé bien que j’aie depuis, sillonné toutes les latitudes

Les melons d’Ismaïlia jaunes, gros et oblongs à la pulpe blanche et douce, qu’on servait préparés en tranches dans leur peau si fine qu’ils étaient difficilement exportés même dans les régions limitrophes.

J’ai encore en bouche après plus de 50 ans la saveur des dates noires fraîches, les Balahs Ame’hate dont la peau fine se retirait sur un simple pincement des doigts,

Je me souviens  des palmiers dattiers altiers qui ponctuaient le passage du tram sous nos fenêtres et que nous apercevions depuis notre balcon avec encore des dates rouges, les Zargloul, plus sèches que les noires ou marrons mais pas moins délicieuses.

Qui se rappelle les fameuses mangues Alphonse douces sans âpreté, à la pulpe orangée sans filaments, qu’on mangeait coupées en deux à la petite cuillère, dont je n’ai plus rencontré l’équivalent ni en Afrique ni en Asie ni aux Indes ?

Les grenades qu’on écossait rouges avec leur pédoncule blanc pour nous les préparer dans un bol d’eau de fleur d’oranger, les figues de toutes espèces, oblongues ou rondes, vertes, marrons ou brunes, les Batikh, pastèques énormes rouges et juteuses dont on faisait frire et salait les pépins pour les offrir en apéritif…

Les goyaves, fruit négligé de ce coté ci de la Méditerranée, les bananes sucrées, les oranges petites mais très juteuses, et ce fruit oublié que nous appelions les oranges amères, qui servait à faire des confitures comme la marmelade anglaise.

Il y avait aussi les mandarines aux larges tranches, Youstafandi, les raisins de toutes les couleurs noirs, rouges, verts parfois sans pépins (erab benati) et les  abricots (maichemaiche) que je remangerais, faile maichemaiche, c’est à dire aux calendes grecques  … 

Je repense à la saveur des légumes, des tomates odorantes et fermes, les courgettes qu’on cuisinait souvent farcies de riz et de viande hachée, relevées d’oignions et de tomates, le fameux Mahchi Kossa,  les aubergines, les cornes grecques (Bamia) que je cite pour mémoire mais que je n’ai jamais apprécié,  les laitues aux longues feuilles craquantes et blanches avec leurs cœurs si délicieux, de la taille d’une grosse carotte, et les petits concombres acidulés.

Pour tuer le temps à l’heure des bavardages de fin d’après-midi, dans les cafés bruyants, on grignotait les pépins de pastèque noirs, ou blancs de tournesol et de courge , le lébb, qu’on recrachait élégamment par terre, les pistaches grillées (fostok) , les olives noires et vertes ( zétoun) accompagnées de fromage blanc salé, les cacahouètes à la fine pellicule, (foul soudani) , les termès jaune et fades qu’on servait dans de l’eau pour en attendrir la peau et enfin toutes sortes de légumes marinés de la tradition, les mekhalèls, que les adultes picoraient avec leur Zebib (Arak) ou leur bière Stella, le tarbouche de guingois et la chicha au bord des lèvres, certains égrenant de petits chapelets d’ambre en jouant au tric-trac (backgammon) ou aux dominos.  

Les rues étaient encombrées et sales, mais pleines de vie et d’activité, rythmées par les klaxons incessants des voitures américaines ou anglaises qui répondaient aux vociférations et insultes des âniers et charretiers d’un autre âge, Aimchi Ya Ibn el Charmouta !

Et les dîners avec le pain Chami blanc et léger qu’on prenait pour saucer sans façons, dans le plat central, la Tahina (sauce blanche de sésame à l’huile), le Hommos au pois-chiche ou le Babaghanouch aux aubergines.

Je me souviens aussi  de ces aubergines lentement poilées à l’huile (bétingan merra’ade), la molloghéya soupe verte servie avec du riz blanc et du poulet cuit, si délicieuse malgré son aspect répugnant pour les non-initiés.

Il y avait aussi le Foul médammès plat national égyptien, les grosses fèves marron baignant dans leur jus avec de l’huile d’olive, du jus de citron, du cumin et des œufs durs, agrémenté d’oignon blanc et, le secret pour lui donner sa consistance et sa couleur, une poignée de lentilles jetées pendant la cuisson.

Ces mêmes lentilles jaunes dont on faisait aussi une soupe délicieuse le Aattze

Les Falafels (Ta’méya) larges et plates qu’on trouve aujourd’hui partout, pâles succédanées, de New York à Londres en passant par Amsterdam ou Paris, les Kobébas arrosées de Tahina, avec des tomates coupées en petits dés qu’on fourrait dans le pain Chami ou le pain Baladi et les Koftas à l’oignon et au persil ou les Béléhates souvent en sauce accompagnées de pommes de terres poilées (batata séfrito)….

Pour les desserts nous avions le choix, les Sambousecks , les Ménénas fourrées aux dates, les Konafas aux pistaches ou à la crème de lait fraîche, (eichta) les baklawas farcies de fruits secs ou les Atayefs arrosées de sucre liquide, surtout pas de miel, les Asabigh bé Loz , pâte feuilletée fourrée aux amandes, enfin plus simple mais notre régal, la Halawa ou la confiture de roses avec de la eichta

Car le lait en ce temps là était frais, ni traité ni pasteurisé, vendu par des laitiers qui faisaient leur tournée en carriole tirée par un âne. Avec une louche ils puisaient au Rotoli ( mesure) et remplissaient nos sceaux Safihs spéciaux en étains aux couvercles vissés. Mais ce lait délicieux donnait à profusion une lourde crème onctueuse et douce qui servait pour les desserts.

Les jours de fête nous allions chez Groppi au Caire, puis  à Héliopolis où il venait d’installer une succursale, manger des glaces ou des gâteaux occidentaux, éclairs au chocolat ou millefeuilles, quand ce n’était carrément la virée, chez Mansoura installé lui aussi à Héliopolis.

On me dit que Mansoura est à présent installé à Brooklyn ou il fait le bonheur de la diaspora égyptienne et les délices des américains 

A Ras El Bar c’était les Fétiras du Fatayeri, sorte de pizzas sucrées qu’on se délectait de manger avec les mains.

Les ballades sur le Nil à bord de la felouque de mon oncle Léon, avec son marin, le‘’barquier’’ comme on disait, traduction libre de l’arabe Marakbi,  qui me prêtait la barre franche de bois rugueuse de temps en temps ou me demandait de faire contre poids, assis en rappel à l’extérieur du pont sur une large planche arrimée solidement au bastingage. Ya Bakhtak ! Quelle chance tu as !

Et ma fierté lors de ma première traversée du Nil aller-retour à la nage en largeur à 7 ans… et les bains de mer au milieu des dauphins car les dauphins peu farouches étaient encore très présents de ce coté de la Méditerranée.

A Ras El Bar il y avait aussi le circuit en teuf-teuf sorte de petit train sans rails aux voitures découvertes qui sillonnait les plages en actionnant son klaxon pour inviter à la promenade… et aussi les ballades à cheval ou en dromadaire, parfois à dos de chameau ou simplement en croupe sur les ânes toujours présents et bons à tout faire.

En ce temps là, en Egypte les réfrigérateurs étaient plus que rares, d’ailleurs leurs moteurs importés étaient souvent en panne avec les à-coups imprévisibles de la distribution électrique locale, mais il y avait les glacières que les marchands ambulants alimentaient en pains de glaces, qu’ils montaient dans les étages sur leurs larges épaules pour quelques piastres.

Evidement on ne connaissait pas les congélateurs, toutes les marchandises alimentaires étaient du jour, achetées sur les marchés permanents de plein air ou chez les vendeurs ambulants.

Il y avait aussi des mouches qu’on balayait nonchalamment avec les chasse- mouches de crins de cheval ou les tue-mouche en forme de tapettes qui écrasaient mouches, moustiques ou fourmis sur les tables servies sans que personne n’y trouve à redire.

L’air chaud des appartements ne connaissait pas l’air conditionné, les ventilateurs fixés au plafond le brassaient dans un doux murmure mais les persiennes restaient closes pendant la belle saison jusqu’à la tombée du jour pour tenter de combattre la chaleur soporifique des étés Egyptiens.

Pourtant les constructions d’alors savaient encore prendre en compte le climat et ménager des courants d’air.

L’eau  que nous buvions venait des Gargoulettes ( Olla, cruche en argile) disposées dans les coins et qui en suintant, en transpirant, lui maintenaient une fraîcheur étonnante

Les spectacles de marionnettes (Aragoze) se donnaient sous nos fenêtres pour quelques piécettes lancées depuis les étages, ou bien délivrées dans de petits paniers accrochés avec des ficelles qu’on déroulaient depuis les balcons,

 

 Il y avait aussi des programmes alternés comme le montreur de singe, ou les chanteurs et danseurs de rues, avec leurs pipeaux et leurs tambourins (Tarabokkas), leurs turbans et leurs cannes agitées autour de la danse du ventre de danseuses dénudées et gracieuses.

A cette époque outre le français ou l’anglais selon le choix parental du modèle éducatif, nous parlions tous l’arabe car nous étions élevés par nos nourrices égyptiennes ( nos Daadas) qui ne s’exprimaient que dans cette langue.

Je me souviens même de la comptine que me chantait la mienne pour m’endormir, (Tahalili ya bata ouna maly hé, shilili el chaineta ….)

Le bus de l’école venait nous chercher le matin à 6h45 pour nous emmener au Lycée Franco-égyptien près de l’aérodrome d’Al Maza car on travaille tôt en Egypte pour éviter la chaleur de l’après midi ; mais c’est une chaleur sèche  qui, bien que supérieure à celles que j’ai pu rencontrer en Afrique de l’Ouest ou en Asie, n’est pas aussi éprouvante car dénuée de cette humidité qui vous colle à la peau.

Et nous revenions vers 13h30 déjeuner légèrement pour nous préparer à la sacro-sainte sieste d’une heure ou une heure et demie,  suivie par les devoirs à faire et ensuite, yalla bina, les jeux, les rires avec ma sœur, toujours maternelle à mon égard bien qu’âgée de seulement deux ans de plus que moi, les parents, les cousins Jacot et Didi Marcos, les voisins, les amis…

Pas de télévision bien sûr, ni même de radios intempestives, le téléphone était un luxe, simplement de temps en temps, le chant apaisant des muezzins appelant à la prière et rythmant nos journées cinq fois par jour.

Et je revois Alexandrie, l’élégance majestueuse de sa Corniche, sillonnée de calèches découvertes, ( arabiyya hantour)  avec la récompense suprême de s’asseoir près du cocher,les plages populaires de Sidi Bichr et de Mandara ou celle plus élitiste de Agami  beaucoup moins fréquentée car plus éloignée, plus dangereuse avec ses courants qui picotaient les pieds des baigneurs et son sable éclatant de blancheur d’une texture si légère.

On pénétrait sans appréhender le froid pour se baigner  dans les eaux de la Méditerranée qui sont chaudes sous ces latitudes, et nous passions des heures à jouer sur les plages sous le regard bienveillant des parents et amis qui nous surveillaient du coin de l’œil.

J’ai de vagues souvenirs de la Cité des Tentes, aux pieds des Pyramides, où les riches Egyptiens invitaient leurs amis pour un pique-nique à la bédouine, assis sur des tapis disposés à profusion face aux monuments millénaires, pour des discussions où les mouvements de mains avaient autant d’importance que la voix,

Il était aussi de bon ton de prendre le thé ( Chaiye) à l’anglaise ou le Café turc (Ahoua) qu’on commandait moyennement sucré (Mazbout) au Mena House, l’hôtel de luxe sur la route de Guizèh, face aux sables du désert.

Et je me souviens quand arrivait le Khamsin (Cinquante) le vent chaud du désert qui tous les ans soufflait quelques cinquante jours entre mai et juin et recouvrait la ville comme un brouillard d’une fine pellicule de sable, il fallait calfeutrer fenêtres et portes pour tenter, généralement sans succès, d’endiguer le sable qu’il transportait et qui s’infiltrait partout.

Les Egyptiens vivaient alors en bonne intelligence avec les autres communautés, les coptes, descendants de l’époque pharaonique qui étaient chrétiens, les Grecs orthodoxes, les Arméniens, les Turcs descendants de l’empire ottoman qui avait longtemps été la puissance tutélaire du pays, les Syriens, musulmans ou catholiques, comme du reste les Libanais, les Soudanais (péjorativement appelés Barbari) souvent employés aux taches subalternes et quelques français et anglais fixés là pour maintenir une présence après s’être disputés le protectorat de l’Egypte du temps de Mohamed Ali et s’être activés pour soutenir Montgomery contre Rommel pendant la seconde guerre mondiale.

Les juifs avaient leur quartier spécifique, La Harte El Yehoud, dans le quartier des affaires du Mouski proche également du profond Bazar du Khan Khalil, mais ils se mêlaient, sans se distinguer, à tous les autres.

Les différences étaient acceptées, et loin de provoquer des affrontements, permettaient un enrichissement, chacun se servant chez l’autre de ce qu’il y avait de remarquable dans sa pratique religieuse, sa culture ou ses traditions.  Je me souviens de mes parents, me disant pour marquer une fatalité, Rabaina Kébir.

En ce temps là l’Egypte était le phare culturel du monde arabo-musulman, ses films, comédies musicales, romances ou drames étaient diffusés partout dans le monde ou l’on parle arabe, et les acteurs jouissaient d’une popularité qui dépassait et de loin les frontières.

Faten Hamama, Naguib el Rihani sorte de Raimu et Ismayil Yassin sosie de Fernandel ,Choukoukou, et la sublime Samia Gamal comédienne mais surtout danseuse du ventre inégalée.

Ses chanteurs et chanteuses, Om Kalsoum , Farid el Atrach Habdelwohab, ou le jeune Abdel Halim Haffez (Toba , toba ) étaient écoutés dans le monde entier et je suis resté, encore aujourd’hui, très sensible au charme de ces films populaires et de ces mélodies sentimentales.

Les fêtes religieuses des uns et des autres étaient respectées par tous, Ramadan, Kippour, Noël et notre préférée Cham el Nassim, la fête du printemps, pleine de fleurs et de bruits puisque les enfants étaient exceptionnellement autorisés à se répandre dans les rues en faisant claquer des pétards.

Il y avait peu de femmes voilées dans les villes, la religion pourtant omniprésente était bonne enfant, et la verve des Egyptiens, qui sont véritablement les méridionaux du monde arabe, pouvait se donner libre cours avec humour, insolence et légèreté.

Je garde aussi vivace le souvenir de la Citadelle ou les Mameluks avaient été exterminés par surprise un siècle plus tôt, qui était un lieu de visite obligatoire pour les écoles, où on nous montrait l’empreinte encore gravée sur la pierre d’un cheval avec lequel son cavalier s’était précipité du haut des remparts pour tenter d’échapper au piège.

Et nous aussi nous fûmes pris par surprise.

La piteuse campagne du canal de Suez en 1956 a mis fin brutalement à cette douceur de vivre, les gouvernements français de Guy Mollet et anglais d’Anthony Eden n’ont pas mesuré les effets collatéraux de cette guerre avortée.

Le président américain Eisenhower,  sur injonction des Soviétiques a finalement imposé de rebrousser chemin alors que les troupes franco-anglaises avaient pénétré dans le pays et se trouvaient à une centaine de kilomètres de la capitale.

Dans la foulée, Alatoul, Nasser a expulsé la plupart des non musulmans qui vivaient là depuis des générations, en spoliant leurs biens, sans préavis, sans compensation et sans états d’âme. (Alla faine ?)

Le temps a passé sur ces évènements, avec le recul on peut considérer que les changements étaient inscrits, inéluctables, et même s’ils ont été trop brutaux, nous eûmes, pour la plupart, de la chance dans notre malheur, la chance d’en réchapper sans avoir subi les atrocités qui sont devenues communes aujourd’hui. Hamdoulaila !

Je garde ma tendresse au peuple égyptien, qui s’est montré en la circonstance fidèle à lui-même, jamais sanguinaire et généralement ennemi de la violence quand il n’y est pas poussé par de faux prophètes.

Cela ne m’empêche pas de me souvenir de mes premières larmes dans l’avion des réfugiés de la Suissair qui emportait ma famille vers Genève, quand l’hôtesse de l’air m’a donné mon premier verre d’eau de l’exode, une eau minérale pétillante, au goût inconnu et désagréable pour l’enfant de dix ans que j’étais, j’ai alors pensé en larmes ‘’ tout va changer, même boire de l’eau sera une épreuve’’.

Bientôt j’aurai soixante ans, finalement dans le voyage de la vie, je fus un passager émerveillé, navigant involontaire, ni maître du vent ni maître des voiles, sans connaître le but, la destination ni le port, en route pour la route, le voyage pour le voyage.

La guerre du canal de Suez en 56 a marqué le début du voyage, j’avais 10 ans.

Je n’avais jusqu’alors connu que l’Egypte et son Histoire, le sommet des Pyramides était l’horizon que je contemplais de ma fenêtre d’Héliopolis, et ma vie s’écoulait au rythme des eaux du Nil qui coulent paresseuses au Caire pour aller épouser la Méditerranée que le grand fleuve prend entre ses deux bras à Damiette et Rosette.

Que reste-t-il de ma jeunesse ?  Il reste l’Egypte, bien sûr, immortelle et à jamais magnifique dans mon souvenir !    

 

16 Responses to "L’EGYPTE AVANT 1956 !"

  1. Anonyme   26 octobre 2020 at 18 h 25 min

    MERCI POUR NOUS AVOIR RAPPELE CE MAGNIFIQUE EGYPTE D’ANTAN. NOUS LE REVIVONS CHAQUE JOUR HEUREUX D’AVOIR VECU NOTRE JEUNESSE DANS CE PARADIS.

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  2. Anonyme   26 octobre 2020 at 18 h 40 min

    Je préfère ne pas me souvenir. Je ne vis pas dans le passé comme beaucoup de gens aiment stoiquement le faire. L’Egypte c’est fini, ils
    nous ont séquestré, expulsé, saisi de tout ce que nous possèdions et nous devons encore nous souvenir?
    C’EST VRAIMENT TRES STUPIDE.

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  3. Anonyme   27 octobre 2020 at 8 h 57 min

    souvenir merveilleux, et un rappel oublié et remis en surface… je le laisse a mes petits enfants. merci

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  4. Anonyme   27 octobre 2020 at 16 h 42 min

    c’est toujours agreable de se rappeler de beaux moments, des gouts et des odeurs de notre enfance, on ne peux pas l’oublier ou le rayer, ca fait partir du disque dur de notre cerveau.

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  5. Anonyme   28 octobre 2020 at 11 h 33 min

    Ce “papier” n’est pas signé par son auteur, ni par la personne qui l’a transféré. On voudrait en savoir davantage. Merci de nous éclairer.
    Si ce n’est pour se souvenir -amèrement- du passé en Egypte, cela peut instruire nos enfants sur la situation des presque derniers Juifs égyptiens ou d’Egypte, tel un document d’histoire.

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  6. bardavid esther   28 octobre 2020 at 19 h 01 min

    nous etions en bon terme avec les voisins arabe et greque sans probleme.je suis venue avec ma famille a 14 ans en israel et de temps a autre je pense a notre passe.merci pour tous les details donne.

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  7. Anonyme   28 octobre 2020 at 23 h 28 min

    De tous les Juifs des pays arabes, s’est surtout les Juifs d’Egypte qui sont restes sans rancune, malgre les sequestres/emprisonnements/expulsions etc. comme l’ecrit plus haut “anonyme”. C’est que la vie etait trop belle, et comme l’a ecrit Suzy Eban dans son article-memoire “A Cairo Childhood”: la vie coulait comme des moments successifs de loisirs ininterrompus. Ceux qui ont soufferts ce sont nos parents, qui ont vu leur monde crouler en une nuit. Ce que nous avons tous gagne, c’est cette riche culture cosmopolite bien ancree en chaque juif d’Egype, que personne ne pourra nous prendre, et que nous avons inculque a nos enfants.

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  8. אן יעקב   31 octobre 2020 at 13 h 23 min

    זה עבר היסטורי של ילדות במציאות שחלפה ואיננה עוד..נשאר בזיכרוני בתי הספר הצורפתיים כמו קולג’ דה
    י
    פרר בתי ספר איטלקים אנגלייםל
    עם תעודות מוכרות באירופה… וכל זה התחיל אחרי חפירת תעלות סואץ …אבל החינוך המצרי המקומי היה על הפנים והאצולה המצרית שלחה את ילדיה ללמוד בבתי ספר זרים מצד אחד כ שהיה משטר מושחט מצד שני שלא הכיר בסוציאליזם ולא בדמוקרטיה ה שרצו לקדם את העם המצרי..אלה. נשפטו והוכנסו בבתי סוהר…לא היה חופש אלא דמוי חופש עם הרבה עוני סבל ושחיטות את כל זה החריף עם השנים….לזכור ולשכוח..

    י

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  9. Anonyme   5 novembre 2020 at 8 h 43 min

    Richard Hassid ( depuis la France)
    J’ai revécu le plus extraordinaire voyage grâce à ce long récit………
    Dieux sait le voyages que j’ai pu
    Réalisé dans ma vie ( 74 ans aujourd’hui) mais vraiment j’avais oublié ou presque toute cette enfance vécue dans cette Egypte………..
    Mil merci

    Répondre
  10. Anonyme   1 janvier 2021 at 18 h 02 min

    Souvenirs d’ enfance, jamais oublies. Les parfums, le climat, la famille unie. Oui, trop de souvenirs, on ne peut ps oublie ce qui est ancre dans notre cerveau depuis notre enfance

    Josette miriam

    Répondre
  11. Anonyme   1 janvier 2021 at 19 h 03 min

    comme il a été dit nous avons quitté l’Egypte mais elle ne nous a pas quitté. Je suis __
    malgré tout imprégné par sa saveur et son humour avec l’espoir qu’il tienne bon devant
    la chape de plomb qui recouvre ce pays.

    Assy

    Répondre
  12. Agami   2 janvier 2021 at 9 h 28 min

    Un retour à mes sources puisque j’ai quitté l’Egypte à 13 ans. Vous me remettez en mémoire mon enfance avec ces mots d’arabe qu’on ne peut pas oublier et que je délecte de temps en temps à prononcer.
    Merci pour ce retour à mes souvenirs. C’est un plaisir que de vous lire.
    Juliette Politi Agami

    Répondre
  13. Viviane Ryser (Green)   3 janvier 2021 at 11 h 53 min

    Un grand MERCI pour ce moment de lecture qui nous replonge dans nos origines.
    A maintes reprises, j’ai tenté d’en faire de même, j’ai démarré dans mes écritures, les idées grouillaient dans ma tête sans jamais parvenir à m’exprimer.
    J’habitais jusqu’à notre départ (13 ans en décembre 1956)en centre ville du Caire, nous vivions l’été soit à Alexandrie chez ma tante, soit à Agami. Malgré cela, avec ce récit fort bien écrit et complet, j’ai retrouvé les parfums et les images de mon enfance.
    C’est bien mieux que ce que j’aurais fait et je présente toute ma reconnaissance à l’auteur de ce merveilleux texte …

    Répondre
  14. Anonyme   3 janvier 2021 at 21 h 09 min

    Bien sûr … nous sommes très triste de ne plus vivre dans le pays de notre naissance , néanmoins réjouissons nous de savoir que ce pays sans nous est dans une terrible situation … pauvreté , saleté et tristesse . Ce maudit nasser a ruiné ce pays . Qu’ il brûle toute l’ éternité en enfer . Nous avons tous réussi à nous reconstruire , créer des entreprises , nous enrichir a nouveau … ce dont ils seraient incapables .

    Répondre
  15. Anonyme   8 janvier 2021 at 15 h 36 min

    Je suis retournée en Egypte en 1991 avec ma mère qui désirait revoir les endroits de son enfance, et je me suis guérie de toute la nostalgie que je traînais depuis notre départ en 1958. Je n’Ai rien retrouvé de mon enfance. Je raconte à mes petits-enfants ce que vous avez si bien décrit, mais cela n’a quant impact émotionnel pour eux. Merci.

    Répondre
  16. Anonyme   12 janvier 2021 at 0 h 26 min

    C’estSam Mezrahi l’auteur de ce texte écrit il y a 15 ans Sam né en 1945 a aujourd’hui 75 ans et vit en Fràce à Paris Ce texte est un court extrait de ses souvenirs

    Répondre

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