L'écriture, la mort, les médias, la politique : les confidences du philosophe Michel Onfray

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L'écriture, la mort, les médias, la politique : les confidences du philosophe Michel Onfray

EXCLUSIF – Dans un entretien au Figaro, l’auteur du récent livre Zéro de conduite, se livre personnellement et rappelle son rapport existentiel aux grands textes philosophiques ainsi qu’à la poésie. Confidences d’un athée social, moine agnostique, homme de gauche conservateur.

LE FIGARO. – Vous avez été victime d’un AVC au mois de janvier. Quels philosophes vous ont accompagné en ces temps d’inquiétude, de fragilité, de fatigue?

Michel ONFRAY. – Il n’y en a pas eu beaucoup et je suis naturellement revenu à Marc-Aurèle, qui m’accompagne depuis longtemps dans les moments de tempête de mon existence, de mon service militaire dans l’infanterie de marine au cancer et à la mort de ma compagne en passant par mes pépins de santé, un infarctus et deux AVC! Car, n’en déplaise à quelques danseurs de salon de la discipline, la philosophie aide à vivre. Sinon, elle ne mérite pas une heure de peine… J’ai donc relu et médité Marc-Aurèle et avec lui les philosophes stoïciens. Les romains, que j’aime depuis si longtemps… J’avais embarqué avec moi une biographie de Caton que j’étais en train de lire dans le train peu avant le collapsus, un personnage que j’aime beaucoup, mais la fatigue m’a empêché une lecture suivie. La forme fragmentaire de Marc-Aurèle convenait mieux. Mais il est vrai que, dans les premiers jours qui ont été de très grosse fatigue, je me suis même contenté d’écouter les yeux fermés un enregistrement des Pensées pour moi-même récupéré sur mon iPhone…

Vous avez frôlé la mort à deux reprises. En quoi cela influence-t-il votre art de vivre?

Je sais que je suis mortel depuis bien longtemps puisque, fils d’un père qui le fut tardivement, j’ai toujours craint cette mort d’un père aimé parce que son âge me donnait l’impression qu’il était plus proche du trépas que les parents de mes copains d’école qui étaient plus jeunes. Voilà pourquoi, sourions un peu, je témoigne de la fausseté du complexe d’Œdipe qui n’a rien d’universel: je n’ai jamais désiré la mort de mon père et encore moins coucher avec ma mère… Dès lors, quand Horace invite à cueillir dès aujourd’hui les roses de la vie parce qu’elle est brève, je sais depuis que j’ai une dizaine d’années qu’il dit vrai. Seule la conscience aiguë de la mort fonde le tragique d’un être qui lui et lui seul peut être hédoniste. Sans le tragique, l’hédonisme est une posture, une imposture. Il est l’avers d’une médaille dont le revers est la mort.

Vous avez publié dans Le Pointun remarquable récit à la Trappe. Avec ou sans la foi, le monachisme (silence, étude, délicatesse, travail manuel) est-il un des derniers refuges de civilisation?

Le monachisme est une lumière dans la tempête, une lueur dans les ténèbres, il est un signe qu’une âme veille, sereine, calme, en paix, tranquille et forte. Adolescent, la vie monacale m’intéressait, et je la souhaitais rude, celle des chartreux par exemple ou des bénédictins qui, eux, laissent une place à l’érudition, mais il me manquait pour cela l’essentiel qui est… la foi – ou la grâce, c’est comme vous voudrez… Mais ma vie depuis quatre décennies est tout entière consacrée à une quête spirituelle qui a exigé un renoncement à ce qui fait beaucoup de la vie dans le monde: le mariage, la paternité, les mondanités, et, disons-le dans un mot qui exigerait de longs développements, les futilités. J’ai renoncé à tout cela avec facilité… Je ne suis pas bien éloigné que ça de mon idéal de jeunesse: une vie tout entière consacrée à obtenir la juste articulation entre la pensée et l’action, la méditation et la pratique, les livres et la vie, la lecture et le quotidien. Est-ce un des derniers refuges de la civilisation? Je ne sais… Du moins c’est l’un des derniers refuges de ce qui fit notre civilisation.

«L’écriture et la lecture… sont constitutives de mon être. Je vis pour écrire ; j’écris pour vivre ; et il me faut lire pour écrire, donc pour vivre.»

Michel Onfray

Cours, publications régulières, interventions médiatiques… votre emploi du temps est impressionnant. Ne craignez-vous pas que vos lecteurs même les plus captifs aient du mal à suivre votre rythme?

Oui, j’en ai bien conscience. J’ai bien conscience aussi que je mets mes éditeurs à la torture… Mais je n’écris pas pour les lecteurs… Si d’aventure, faisons un peu de casuistique, je ne devais plus jamais publier quoi que ce soit à cause d’une cabale des éditeurs, j’écrirais tout de même. L’écriture me permet de mettre de l’ordre dans mes pensées. C’est une diététique existentielle et non une performance culturelle doublée d’une logique marchande… Tout chez moi va, part, revient, converge vers un livre. Je vais fêter mon centième livre en fin d’année, mais je sais que, s’il le fallait, je n’en sauverais sans état d’âme que trois ou quatre, qui sont d’ailleurs des recueils de poésie publiés chez Michel Delorme aux Éditions Galilée – un éditeur rare et précieux…

«Il me semble que si cet AVC m’avait rendu aveugle (et c’est passé pas bien loin de la zone en question…), je me serais jeté du haut de mon cinquième étage sans état d’âme côté cour pour éviter d’entraîner un passant dans ma mort côté rue… Ne plus pouvoir ni lire ni écrire, ça aurait été pour moi ne plus pouvoir vivre.»

Michel Onfray

On vous connaît combatif mais moins contemplatif, pourtant de Cosmos en recueil de poèmes, vous ne perdez rien de la beauté du monde. Avez-vous parfois la tentation de la cabane comme votre cher Thoreau?

J’ai cette tentation depuis très longtemps… Je crois aux idées que je défends et c’est ce qui justifie chez moi une activité que je dirais militante depuis des années et dont vous venez de souligner à juste titre le caractère frénétique: je ne souhaite pas laisser le monopole d’une vision du monde faire la loi contre les gens les plus modestes à l’ère des médias de masse qui endoctrinent à tout-va et des réseaux sociaux qui disent n’importe quoi… Je crois au beau projet de Condorcet qui proposait de «rendre la raison populaire», qui plus est dans une époque folle qui aime tellement rendre la déraison populaire… C’est, à mes yeux, ce qui justifie l’activité philosophique: porter la raison sur les lieux même de la déraison.

Mais j’ai beaucoup donné pour réaliser ce projet depuis des années et, l’expérience aidant, je ne sais que trop qu’il faut toujours payer un jour le bien qu’on fait, parce que le don crée un appel de contre-don chez qui ne sait pas recevoir. Dès lors, ce contre-don devient une dette dont beaucoup croient pouvoir s’acquitter par la méchanceté qui fomente les ruptures avec lesquelles il devient facile de mettre formellement fin à la dette…

L’AVC a été l’occasion pour moi de compter les gens qui m’ont accompagné dans ce moment qui m’a fait longer dangereusement le gouffre pendant quelques jours – une escapade qui a d’ailleurs laissé des traces neuronales dont d’anciens amis ne se sont pas souciés depuis, alors que de récents ennemis retrouvaient mes coordonnées afin de s’offrir ces plaisirs de bord de tombe qui désignent à coup sûr certains détraqués… Pour compter ceux qui auront été là, vraiment, on peut alors disposer d’une seule main qui peut même être mutilée… Un double remerciement au passage, si vous me permettez ce message personnel, pour un texto reçu de Pascal Bruckner sur mon lit d’hôpital, et un autre que je n’oublierai jamais, pour son émouvant contenu, de Régis Debray

Fort de ces nouveaux progrès dans la sagesse, celle des moralistes français que j’aime tant, je suis en train de réaliser concrètement ces jours-ci le projet ancien d’une cabane qui aurait tout de la cellule monacale – mais avec vue sur une mer chaude, au pied d’un volcan…

Que trouvez-vous dans l’écriture: une fièvre, un apaisement, une consolation?

Tout cela… Un plaisir sans nom, une jubilation à nulle autre pareille, un hédonisme sans les déceptions qui l’accompagnent si souvent, un sentiment de plénitude, une occasion de sculpture de soi, une ascèse intellectuelle, ontologique, existentielle s’il me faut sortir les gros mots… L’écriture et la lecture… sont constitutives de mon être. Je vis pour écrire ; j’écris pour vivre ; et il me faut lire pour écrire, donc pour vivre.

Il me semble que si cet AVC m’avait rendu aveugle (et c’est passé pas bien loin de la zone en question…), je me serais jeté du haut de mon cinquième étage sans état d’âme – côté cour pour éviter d’entraîner un passant dans ma mort côté rue… Ne plus pouvoir ni lire ni écrire, ça aurait été pour moi ne plus pouvoir vivre. Il faudra à mes ennemis patienter encore un peu pour qu’ils obtiennent que je me taise totalement…

«Je suis pour qu’on lise Céline et Aragon, Brasillach et Éluard, Maurras et Lénine, Alain et… Sartre ou Beauvoir ! Il nous faut des historiens, pas des épurateurs»

Michel Onfray

Votre essai sur Alain en témoigne, tout comme les polémiques Maurras ou Céline: les zones d’ombre d’écrivains ou de penseurs (Alain dans son journal montre des sympathies hitlériennes et antisémites) épargnent très peu d’entre eux. Comment trouver le point d’équilibre entre l’inventaire biographique légitime, le tri des textes tout aussi légitime et la tentation d’une forme de puritanisme littéraire?

J’avais donné une conférence sur Alain, il y a un quart de siècle maintenant, aux Amis d’Alain à Mortagne dans l’Orne. J’avais utilisé pour ce faire des extraits de son Journal inédit cités dans la biographie qu’André Sernin venait de faire paraître: Alain. Un sage dans la cité. On y lisait des choses terribles, notamment qu’Alain préférait une paix obtenue par une hitlérisation de l’Europe à une guerre antinazie conduite par le général de Gaulle! Les thuriféraires d’Alain m’ont longtemps reproché d’avoir extrait des phrases, de les avoir sorties de leur contexte et d’avoir sali leur héros. Je n’attendais que l’occasion d’une publication de ce Journal alors invisible pour juger du contexte et, s’il y avait lieu, pour rectifier le tir et dire que je m’étais trompé. J’ai beaucoup parlé de ce Journal inédit à des éditeurs avant que l’un d’entre eux ne se décide à le publier. Il m’a proposé une préface, j’ai lu les sept cents pages avec consternation: c’était bien pire que ce que les extraits nous apprenaient. J’ai fait cette préface que l’éditeur a refusée… C’est donc devenu un livre à part entière.

Pour autant, je ne suis pas des néo-épurateurs qui se font une virginité à peu de frais en invitant à de nouveaux bûchers – qui supposent en passant qu’on débaptise des rues: je serai le premier à me battre pour que la rue Alain de Paris reste une rue Alain, idem avec une rue Aragon ou Éluard, eux aussi coupables de complaisances avec le nazisme – je vous rappelle le pacte germano-soviétique… Je suis pour qu’on lise Céline et Aragon, Brasillach et Éluard, Maurras et Lénine, Alain et… Sartre ou Beauvoir! Il nous faut des historiens, pas des épurateurs – même si je n’ignore pas qu’il existe aussi des historiens épurateurs, qui tiennent d’ailleurs le haut du pavé institutionnel… Des contextualisations (de Céline et d’Aragon, d’Alain et de Maurras, etc.) et non des essentialisations (le Collaborateur, l’Antisémite, le Bolchevique, le Pacifiste, etc.). Le néopuritanisme qui sévit actuellement n’aspire qu’à brûler des bibliothèques afin de ne plus autoriser que la lecture de tracts rédigés dans le volapuk de l’écriture inclusive, du genre: Martin.e chez les étudiant.e.s.

» LIRE AUSSI – Michel Onfray: «Alain et Céline ont fait les mêmes erreurs»

Votre dernier livre, Zéro de conduite, décrit le «nouveau monde» comme un monde où la politique serait évacuée. Selon vous, il s’agit d’un théâtre. Est-il pour vous fastidieux ou divertissant?

Tragique… Désespérément tragique… Fin de règne et triomphe du nihilisme. Lors de la libération de Tolbiac, j’ai pu lire (en regardant un journal télévisé) l’un des slogans qui avait été tagué sur toute la longueur d’un amphi: «Le nihilisme plutôt que le capitalisme!» Quand le nihilisme est revendiqué comme bel et bon, nous atteignons son acmé. Or, après le nihilisme, ça n’est plus rien, c’est moins que rien – ce qui, convenons-en, est peu au regard de ce que fut notre civilisation…


 

 

Source:©  L’écriture, la mort, les médias, la politique : les confidences du philosophe Michel Onfray

One Response to "L’écriture, la mort, les médias, la politique : les confidences du philosophe Michel Onfray"

  1. Árturo Áziz
    Árturo Áziz   30 avril 2018 at 13 h 36 min

    Salam Alaikoum ✋

    Répondre

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