Le prêche polémique de l'imam de Toulouse

Home»A LA UNE»Le prêche polémique de l’imam de Toulouse
Le prêche polémique de l'imam de Toulouse

ENQUÊTE – La traduction officielle de ses propos, accusés d’antisémitisme et d’antisionisme, pourrait amener le religieux à être poursuivi.

L’affaire Mohammed Tataï pourrait rebondir. Cet imam de Toulouse, de nationalité algérienne, a été accusé le 29 juin d’avoir proféré des propos antisémites et antisionistes dans un prêche en arabe remontant à décembre 2017. La traduction officielle – et assermentée – de l’enregistrement de l’ensemble de la prédication incriminée vient d’être livrée, vendredi dernier, au procureur de la République de la Ville rose.

Sur cette base indiscutable, la justice pourra qualifier les faits et prendre les mesures qui s’imposent. «Mais pas avant le courant du mois d’août prochain», selon le parquet de Toulouse. L’autorité judiciaire avait été saisie par le préfet de la Haute-Garonne au motif d’une possible «incitation à la haine». L’Union des étudiants juifs de France (UEJF), suivie par la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme), avait déposé plainte pour «incitation à la haine raciale».

Traduction littérale

Devant la confusion qui a entouré cette affaire, Le Figaro a fait établir une traduction littérale de l’enregistrement vidéo du 15 décembre 2017 à la mosquée de Toulouse par un professeur universitaire arabisant, incontestable spécialiste de l’islam. L’enregistrement ne reprend que le passage publiquement disponible (sous-titré en anglais, sur le site américain nemri.org, spécialisé dans la veille de discours antisémites) où l’imam Tataï s’exprime dans un arabe classique et dialectal maghrébin.

«Il n’y aura pas un juif derrière un arbre ou une pierre sans que cet arbre ou cette pierre ne dise : Ô musulman, ô serviteur de Dieu, ce juif est derrière moi, viens le tuer»

Voici la première partie: «[Le Prophète] nous a dit, pendant une bataille meurtrière, une bataille décisive: “Le jour du jugement n’arrivera que lorsque les musulmans auront combattu les juifs, et il n’y aura pas un juif derrière un arbre ou une pierre sans que cet arbre ou cette pierre ne dise: Ô musulman, ô serviteur de Dieu, ce juif est derrière moi, viens le tuer – excepté l’arbre du Gharad qui est parmi les arbres des juifs” [formule eulogique rituelle]. C’est un hadith rapporté par le bien-aimé imâm Muslim. Cette prophétie est présente chez les chrétiens et chez les juifs.»

» LIRE AUSSI – Prêche controversé: le maire de Toulouse demande une clarification

Le passage dont il est question ici est ce qu’il faut bien appeler un «classique»… Il est extrait de l’un des six recueils de hadiths effectivement attribués à Sahih Muslim, un maître mondial de l’islam. Cet imam vécut entre 821 et 875 – soit deux siècles après la mort de Mahomet, en 632 – et accomplit un travail de compilation en six volumes, devenus l’une des références courantes des paroles et actes du prophète Mahomet relatées par les hadiths, à ne pas confondre avec le Coran.

Plaisanterie confuse

Mais l’imam Tataï ne s’est pas arrêté là. Commentant la décision du président américain Trump, annoncée le 5 décembre 2017, de transférer l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, il a aussitôt ajouté cette phrase: «Le premier ministre israélien se trouvant chez lui, la presse a rapporté qu’il a dit: “Nous allons célébrer l’accord de Balfour et dans trente et un ans nous célébrerons le centenaire de l’édification de l’État d’Israël. Je vous promets que nous serons toujours là.” Puis il a dit – et ça, c’est amusant, c’est amusant – qu’il craint que l’État d’Israël ne dépasse pas l’âge de 76 ans, ce qui est dit dans leurs propres prophéties. Et ainsi aujourd’hui, lorsque leur président est mort il y a deux ans, une de leurs célébrités a dit: “Les gens ne sont pas venus pour l’enterrement de Perès, mais pour l’enterrement d’Israël.”»

Certes confuse, la plaisanterie se moque toutefois clairement de l’avenir de l’État d’Israël, qui a effectivement fêté ses 70 ans en avril dernier. Les deux citations, l’une évoquant la fin du monde, à condition qu’il n’y ait «pas un juif» sur la terre, et l’autre sur la durée de vie de l’État d’Israël, sont liées dans le prêche.

Mea culpa

Contacté à cinq reprises, l’imam Tataï n’a jamais répondu à la sollicitation du Figaro. Résidant en France depuis trente ans, il s’exprime mal en français et utilise un traducteur. Il a toutefois accordé, le 5 juillet, une interview à La Dépêche du Midi où il expliquait: «le Prophète met en garde les fidèles face à un conflit contre les juifs, qui est justement un signe avant-coureur de l’Apocalypse. Comme dans les autres hadiths qui annoncent la fin du monde, ce qui est décrit, c’est précisément ce qu’il faut éviter.» Il s’est ensuite justifié: «Les extrémistes prennent les extraits qui les arrangent et les utilisent hors contexte pour servir leurs intentions néfastes. Il est donc important de bien expliquer ces textes pour éviter qu’ils ne s’en emparent. Ma mission, c’est de traiter de ces textes sensibles, de manière apaisée et dans l’esprit d’un islam modéré.»

«Dans l’ensemble du prêche cité, je répète à cinq reprises que ceci ne vise ni le judaïsme en tant que religion, ni le peuple juif»

Et de faire son mea culpa: «Je présente mes excuses à toute personne qui a pu être angoissée par ces mots. Notamment parmi nos amis israélites.» Ajoutant cette précision que personne, pour l’heure, ne peut vérifier, faute d’un enregistrement complet, mais qui est depuis vendredi dernier aux mains de la justice: «Dans l’ensemble du prêche cité, je répète à cinq reprises que ceci ne vise ni le judaïsme en tant que religion, ni le peuple juif.»

» LIRE AUSSI – Céline Pina:«Quand le gouvernement reste muet face à l’appel au meurtre d’un imam»

Affaire à suivre, donc. Mais l’imam Tataï, formé à l’université al-Azhar en Égypte, qui jouissait d’une relativement bonne image à Toulouse, se trouve aujourd’hui très isolé. Son principal soutien, la Mosquée de Paris, lui tourne désormais le dos. Le 12 juillet, le recteur, Dalil Boubakeur, a publié à grand bruit un communiqué sans équivoque: «Devant l’ampleur prise par la polémique suscitée par les propos de l’imam Tataï de Toulouse et les malentendus sur notre position, nous tenons à réaffirmer notre condamnation ferme et sans équivoque des termes utilisés par cet imam lors de son prêche tenu en décembre 2017. Nous condamnons très fermement ses propos relatifs à un hadith […] Un hadith qui n’avait pas lieu d’être exhumé de son oubli.» Un recteur qui était invité, le 14 juillet, par le président Macron, à la tribune officielle du défilé.

Contexte local ultrasensible

«Les malentendus» sur la position de la Grande Mosquée n’ont pas manqué, en effet. Il se trouve que la mosquée de Toulouse, sans être membre de la Fédération de la Grande Mosquée de Paris, lui est «affiliée». Son nouvel édifice (3000 places) a d’ailleurs été inauguré le 23 juin sous le patronage officiel (cartons d’invitation et affiches) de la Grande Mosquée de Paris. Elle était représentée par Mohamed Ouanoughi, qui y salua une mosquée «symbole de la tolérance», et par Abdallah Zekri. Abouabdallah Ghoulam-Allah, président du Conseil supérieur islamique d’Algérie, était également présent. Un pays qui a participé aux 6 millions d’euros nécessaires à la construction de la nouvelle mosquée Empalot de l’imam Tataï, dont le logo affiche les mots «cercle du dialogue civilisationnel».

Des liens effectivement confirmés par la «convocation» de l’imam Tataï, le 2 juillet, par Dalil Boubakeur, pour lui demander de s’expliquer sur son prêche. À l’issue de la rencontre, le recteur de la mosquée de Paris avait toutefois passé l’éponge sur les propos de l’imam en saluant sa «bonne foi» et lui avait accordé son soutien parce qu’«il a toujours appelé dans ses prêches au respect de toutes les communautés religieuses, et en particulier de la communauté juive, qu’il évoque constamment en termes favorables et avec qui il entretient d’excellents rapports».

«C’était l’un de mes amis et c’est une forme de trahison»

Ce qui était vrai, mais qui ne l’est plus. Frank Touboul, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) de Midi-Pyrénées, explique à propos de Mohammed Tataï: «c’était l’un de mes amis et c’est une forme de trahison. Il a même tenté d’instrumentaliser, au début de la crise, le rabbin Matusof, qui le connaît depuis trente ans, alors que ce dernier n’était pas encore informé de la polémique. Moi-même, j’étais à l’inauguration de la mosquée, et je l’ai même défendu au début de la polémique en attendant les traductions.»

Un fin connaisseur de la situation religieuse à Toulouse conclut: «Cinq ans après la tuerie, par Mohamed Merah, de l’école juive Ozar Hatorah, le contexte local est ultrasensible. Avec 40.000 musulmans, cette communauté représente 10 % de la population. La communauté juive, elle, est très bien organisée et ne va pas laisser passer la chose. Contrairement à ce qu’il affirme, l’imam Tataï n’est pas un habitué du dialogue. Il n’est jamais venu, par exemple, au conseil de la laïcité de la mairie. Il est de formation classique, mais c’est identitaire fermé.»


La rédaction vous conseille :


Le prêche polémique de l'imam de Toulouse

Jean-Marie Guénois

Journaliste – Rédacteur en chef chargé des religions

Source : © Le prêche polémique de l’imam de Toulouse

Leave a Reply

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Social Media Auto Publish Powered By : XYZScripts.com
fr_FRFrançais
en_USEnglish fr_FRFrançais