«Le bilan de la vente d’Alstom est catastrophique pour l’emploi et pour notre souveraineté» 

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«Le bilan de la vente d’Alstom est catastrophique pour l’emploi et pour notre souveraineté» 

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN -Ancien cadre
dirigeant d’Alstom, Frédéric Pierucci a passé plus de deux ans dans des
prisons de haute sécurité américaines au moment où General Electric
rachetait la branche Énergie du groupe français. Dans un entretien
fleuve, il éclaire l’actualité de son histoire et explique les raisons
qui ont conduit à la récente annonce d’une suppression de 1050 emplois
sur le site de General Electric à Belfort.


Frédéric Pierucci est un ancien cadre dirigeant d’Alstom. Sa vie a
basculé en avril 2013 lorsqu’il fut arrêté à New York par le FBI, afin
que la justice américaine puisse faire pression sur Patrick Kron, le PDG
d’Alstom, pour qu’il cède le fleuron français a son concurrent
américain General Electric. Il relate cette affaire dans
«Le piège américain, l’otage de la plus grande entreprise de déstabilisation économique témoigne» (JC Lattès, 2019).


«Le bilan de la vente d’Alstom est catastrophique pour l’emploi et pour notre souveraineté» 
– Crédits photo : JC Lattès

FIGAROVOX.- General Electric France a annoncé ce 28 mai la
suppression de 1050 emplois sur le site de Belfort, l’ancien site
d’Alstom spécialisé dans les turbines à gaz, alors même que le groupe
avait formulé la promesse de créer 1000 emplois en rachetant Alstom
énergie en 2014, une transaction rocambolesque dont vous avez été l’un
des acteurs et sur laquelle nous reviendrons. Quelle analyse faites-vous
de cette annonce?

Frédéric PIERUCCI.- Il faut d’abord comprendre comment est
structuré le site de Belfort, qui comporte plusieurs entités de
production. L’entité concernée par la suppression des 1050 emplois est
celle des turbines à gaz, qui a été vendue par Alstom à General Electric
en 1999. Il ne s’agit donc pas de la branche Énergie vendue en 2014 à
ce même General Electric dans les conditions que l’on connaît depuis…

La décision de suppression de ces 1050 postes participe d’une
nécessité d’adapter les capacités de production au marché, ce que tout
industriel doit bien évidemment faire, surtout dans une industrie
cyclique. Cette nécessité d’adaptation de ses capacités de production
par General Electric n’est pas en soi-même choquant, ce qui l’est
cependant est le manque d’anticipation, le cynisme et la tromperie mis
en place autour d’une opération que tout le monde savait inéluctable.
Pour bien comprendre tout cela, il faut analyser la bérézina
industrielle qu’a été en 2014 le démantèlement du groupe Alstom avec la
complicité de l’État français et de certains hauts dirigeants politiques
de l’époque qui, au lieu de préserver ce fleuron industriel de la
prédation de General Electric, ont préféré céder aux pressions
américaines en vendant un des piliers de notre indépendance énergétique
que la France avait mis un demi-siècle à construire et qui suscitait
l’envie de beaucoup de nos concurrents étrangers.

Pour General Electric, le but était d’acheter la compétence d’Alstom, sans quoi elle risquait une crise plus grave encore.

Pour résumer, en 2014, General Electric était le leader mondial
incontesté dans les turbines à gaz alors qu’Alstom Énergie l’était dans
le nucléaire, l’hydraulique et le charbon. Pour General Electric, le but
était d’acheter la compétence d’Alstom dans ces domaines, anticipant la
chute du marché des turbines à gaz. Sans cette acquisition d’Alstom
Energie en 2014, la situation de General Electric serait encore bien
plus grave car elle aurait subi, sans rééquilibrage possible sur
d’autres activités – notamment le nucléaire – la profonde crise du gaz
actuelle. C’était un enjeu de survie.

Car, depuis, le marché mondial des turbines à gaz s’est effondré. La
situation actuelle à Belfort n’est donc nullement due à une mauvaise
décision de General Electric d’acheter Alstom Énergie comme certains
voudraient le faire croire. Sans ce rachat, la situation de General
Electric serait encore pire car, par exemple, sur le site de Belfort,
l’activité nucléaire héritée, elle, du rachat de 2014, se porte plutôt
bien, et c’est elle principalement qui assure une pérennité au site.

Le sujet est quelque peu technique, mais, pour aller à l’essentiel:
le marché des turbines à gaz est divisé en deux: celui du 50 Hz (75% du
marché mondial), et celui du 60 Hz (25%). Historiquement, l’usine
américaine de General Electric fabriquait uniquement des turbines 60 Hz,
et Belfort des turbines 50 Hz. Mais à la fin des années 2000,
l’entreprise a connu un pic de commandes de turbines à gaz, et General
Electric en a alors profité pour transférer une partie de la production
(et donc du savoir faire) des turbines 50Hz de Belfort aux États-Unis.
Pour faire face à l’effondrement du marché des turbines à gaz depuis
2013, General Electric a déjà supprimé l’année dernière presque un tiers
de ses effectifs dans son usine de Greenville en Caroline du Sud ainsi
que sur d’autres sites européens en Allemagne et en Suisse. L’usine de
Belfort avait pu éviter cette première vague de restructuration grâce à
l’accord négocié en 2014 par l’ancien ministre Arnaud Montebourg lors du
rachat d’Alstom Énergie par General Electric et qui «sanctuarisait» le
site français, pendant trois ans, jusqu’au 31 décembre 2018.

Dès lors, plus rien n’empêche General Electric France de passer à la
deuxième étape de cette restructuration de ses capacités de production
de turbines à gaz: supprimer un grand nombre d’emplois sur son site de
Belfort. Il était donc évident pour tous les spécialistes du secteur et
les dirigeants du groupe que le plan social adviendrait. Le point
d’interrogation était d’en connaître l’ampleur. J’avais d’ailleurs déjà
alerté par écrit sur ce point des début janvier 2019 le cabinet du
ministre de l’Économie dans une lettre demandant le support de l’État
pour racheter à General Electric la partie nucléaire du groupe.

Avant cette suppression de 1050 emplois, la promesse d’en créer autant était-elle selon vous tenable?

On ne vend pas une entreprise aussi stratégique qu’Alstom contre une
promesse de créer 1000 emplois qui n’engage que celui qui y croit.
Quatre ans après, on feint de se réveiller avec la gueule de bois car
non seulement ces 1000 emplois n’ont bien sûr pas été créés, mais plus
de 1000 vont disparaître. Entre-temps, un savoir-faire unique dans des
technologies de pointe comme celle des turbines Arabelle qui équipent
toutes nos centrales nucléaires est passé dans les mains de General
Electric.

Cet entêtement à essayer de défendre
l’indéfendable et à tenter vainement de masquer l’erreur stratégique de
la vente de 2014 empêche l’exécutif d’analyser objectivement la
situation actuelle.

L’amende de 50 millions d’euros infligée par l’État français à
General Electric pour ne pas avoir tenu la promesse de créer ces 1000
emplois est une dérisoire goutte d’eau, certainement d’ailleurs
provisionnée par General Electric, à côté des 12,35 milliards d’euros du
prix de la vente. Très vite, nous réaliserons que nous avons été
bernés. Dès octobre 2017, General Electric annonce la suppression de 350
postes sur un total de 800 sur le site de Grenoble, spécialisé dans les
turbines pour les centrales hydroélectriques. Puis en juin 2018,
General Electric annonce finalement qu’il ne tiendra pas sa promesse de
1000 emplois créés. Libéré de ses obligations sociales à partir de fin
2018, General Electric met en place dès début 2019 un plan de départs
volontaires visant environ 280 emplois au sein de la division nucléaire
(encore appelée «Alstom Power Systems») via un programme de
rupture conventionnelle collective (RCC) et un «plan senior». Puis vient
maintenant ce nouveau plan social visant 1050 suppressions de postes.

Le bilan global est donc catastrophique pour l’industrie française,
pour l’emploi et pour notre souveraineté industrielle dans le domaine
stratégique qu’est la production d’électricité nucléaire. Que dans ce
contexte prévisible, de hauts représentants de l’État osent encore
prétendre que l’opération de vente d’Alstom Energie à General Electric
était une bonne opération est non seulement scandaleux mais démontre
d’un jusqu’au-boutisme indécent dans la tentative de justifier les
erreurs passées. Cet entêtement à essayer de défendre l’indéfendable et à
tenter vainement de masquer l’erreur stratégique de la vente de 2014
empêche l’exécutif d’analyser sereinement et objectivement la situation
actuelle, et retarde toute tentative de reconstruction pourtant plus que
nécessaire de nos capacités industrielles dans ce domaine.

Pour ce qui reste de l’industrie française dans la production
d’électricité, il y a donc deux urgences. Une urgence sociale: le
secteur des turbines à gaz avec ces emplois en jeu à Belfort. Et une
urgence stratégique: le secteur des turbines vapeur pour les centrales
nucléaires, les fameuses turbines «Arabelle» produites aussi sur le site
de Belfort. Ce dernier secteur, bien que faisant l’objet d’un plan de
départs volontaires depuis le début de cette année, se porte plutôt
bien. Ce secteur du nucléaire, pour lequel je suis en train de monter un
tour de table afin d’essayer de le racheter à General Electric, englobe
la partie la plus stratégique des actifs vendus en 2014, à savoir la
maintenance de tous les turbo-alternateurs équipant nos 58 centrales
nucléaires (produisant 75% de l’électricité consommée en France), la
fabrication des turbines «Arabelle» et l’ingénierie des îlots
conventionnels pour les nouvelles centrales nucléaires.

Hugh Bailey, nommé Directeur général
de General Electric France le 22 avril, était conseiller pour les
affaires industrielles d’Emmanuel Macron au ministère de l’Économie .

Alstom avait acquis un avantage technologique très important sur ces
principaux concurrents qu’étaient Siemens ou Hitachi dans ce domaine.
Non seulement les turbines «Arabelle» vont équiper les futures centrales
nucléaires utilisant les réacteurs français de Framatome (ex-Areva)
comme celles développées en Angleterre à Hinckley Point par EDF, mais
aussi les futures centrales basées sur la technologie de réacteurs VVR
russes, grâce à une joint-venture avec Rosatom. Cet élément est
essentiel pour permettre à la France de continuer à pouvoir proposer à
l’exportation des centrales nucléaires complètes basées sur une
technologie française, sans avoir à demander l’aval de Washington…

Que le secteur soit pérenne n’enlève rien au fait que nous n’en
soyons plus propriétaire et qu’il constitue une urgence stratégique pour
la souveraineté de notre industrie nucléaire.

En résumé, ce qui sauve partiellement le site de General Electric à
Belfort, c’est sa partie nucléaire héritée d’Alstom en 2014, qui reste
très compétitive sur le marché. Il s’y trouve une technologie de pointe
qu’on nous enviait alors que nous n’étions pas en position dominante sur
le marché des turbines à gaz. Donc la fable qui nous a été vendue en
2014 comme quoi Alstom Énergie était trop petit, numéro trois et en
retard, était mensongère: General Electric serait aujourd’hui encore
plus faible qu’Alstom Energie étant donné son orientation à l’époque,
quasi mono-produit sur le marché des turbines à gaz ou ils étaient
certes leader, mais qui s’est complètement effondré depuis!

Cédric Perrin et Michel Zumkeller,
sénateur et député du Territoire de Belfort, comme certains
observateurs, suggèrent que le gouvernement a pu s’entendre avec General
Electric France pour annoncer le plan social après les élections
européennes…

Il faut arrêter de prendre les Français et plus particulièrement les
employés de Belfort pour des idiots. Cela paraît évident à toute
personne qui suit ce dossier. Hugh Bailey, nommé Directeur général de
General Electric France le 22 avril, était conseiller pour les affaires
industrielles d’Emmanuel Macron au ministère de l’Économie lorsque ce
dernier a piloté la vente de la branche Énergie d’Alstom à General
Electric. On rejoue l’histoire du pompier pyromane.

C’est donc un secret de polichinelle, et il est normal que les
commentateurs se posent cette question. Hugh Bailey, Directeur général
depuis un mois, semble être aussi arrivé pour contrôler la communication
relative au plan de départ. Par ailleurs, nombreux sont ceux qui ont su
se recaser à différents postes haut placés après le rachat d’Alstom par
General Electric, en venant notamment du secteur public.

Dès que je refuse de jouer la taupe
pour la justice américaine, on refuse ma libération sous caution, le
lendemain. Libération sous caution qui avait été accordée à Bernard
Madoff ou O. J. Simpson…

Je pourrais vous faire la liste, mais elle est très longue. Je vous renvoie pour cela à l’excellent documentaire «Guerre Fantôme » qui décrit le scandale d’État qu’a été la vente d’Alstom à General Electric.

Est-il possible de sanctionner General Electric pour ces suppressions d’emplois?

General Electric a payé les 50 millions d’euros d’amende pour ne pas
avoir respecté les 1000 embauches… Ils ne payeront rien pour 1000
suppressions d’emplois. Ce n’était pas dans l’accord initial.

Venons-en à votre histoire, que vous racontez dans le livre «Le piège américain»,
pour mieux comprendre la situation actuelle. Cadre dirigeant d’Alstom,
vous avez été arrêté le 14 avril 2013 en arrivant à New-York par le FBI
sur l’ordre du ministère de la Justice américain (Department of Justice-DOJ) …

On m’arrête à mon arrivée à JFK en avril 2013, avant de me passer les
chaînes aux pieds et aux mains, comme un détenu du grand banditisme.
Dès les premières minutes de mon entretien, le procureur m’informe
qu’Alstom est sous enquête depuis trois ans pour enfreinte à la loi
américaine sur la lutte contre la corruption (Foreign Corrupt Practice Act-FCPA) , que l’entreprise ne coopère pas et qu’ils ont perdue patience. Pourquoi moi?

Je suis arrêté car je suis proche de Patrick Kron, PDG d’Alstom. Mais
surtout pour une autre raison: j’avais été nommé pour diriger la
division chaudière d’Alstom et la stratégie publique était de créer une
joint-venture à 50/50 en mariant la division
que je dirigeais avec celle de notre grand concurrent chinois «Shanghai
Electric». Et en tant que patron d’Alstom chaudières, j’ai piloté le
transfert du siège à Singapour et avais été nommé pour diriger
l’alliance future. Sauf que ce rapprochement avec les Chinois n’a pas du
tout plu à notre grand concurrent américain General Electric qui
convoitait Alstom depuis des lustres. Voilà pour l’évènement
déclencheur.

J’arrive en août 2012 à Singapour, en novembre 2012 je suis mis en
examen, sans que je le sache. Car le DOJ avait peur que, connaissant ma
mise en examen, je me réfugie en France et lui échappe. Ils ont donc
attendu que j’arrive aux États Unis pour m’arrêter, et je suis tombé
dans la gueule du loup un 14 avril 2013.

S’ensuit un scénario de film…

Dès que je refuse de jouer la taupe pour la justice américaine, on
refuse ma libération sous caution, le lendemain. Libération sous caution
qui avait été accordée à Bernard Madoff ou O. J. Simpson… C’est de
l’intimidation pure: une magistrate refuse ma libération sous caution,
les Marshals me mettent des chaînes aux pieds et aux mains et me
transfèrent dans un fourgon blindé vers une des pires prisons de haute
sécurité américaine, Wyatt dans le Rhodes Island. Nous sommes en avril
2013…

L’accusation des Américains porte sur des faits de corruption qui
remontent à 2003 et 2004 en Indonésie, dont vous assumez la connaissance
rapidement…

Sur ce contrat, Alstom avait embauché deux consultants. Je
connaissais leurs existences car en tant que directeur commercial je
devais intégrer leurs coûts dans ma feuille de prix. C’était une
pratique courante de faire appel à des consultants pour obtenir des
contrats chez Alstom. Et c’était une pratique courante qu’une partie de
la rémunération des consultants termine certainement en versement de
pot-de-vin. Mais je n’étais ni en charge de la sélection des
consultants, ni de leur approbation. Chaque contrat de consultant devait
être approuvé au plus haut niveau de l’entreprise: il fallait treize
signatures pour approuver n’importe quel contrat.

Une magistrate refuse ma libération
sous caution, les Marshals me mettent des chaînes aux pieds et aux mains
et me transfèrent dans un fourgon blindé vers une des pires prisons de
haute sécurité .

Il s’agissait là, selon vous, de faire pression sur Patrick Kron, PDG d’Alstom…

Dès que j’ai été arrêté s’est institué un conflit entre l’employeur,
Alstom et Patrick Kron, et l’employé, moi, qui essayais de faire valoir
que je n’étais qu’un maillon non décisionnaire dans la chaîne et que
j’avais suivi scrupuleusement tous les processus. À ma décharge existait
aussi un rapport d’audit commandité par Alstom à un cabinet d’avocats
sur le projet en question, qui me blanchissait. J’ai demandé en vain à
Alstom une copie de ce rapport, on ne me l’a jamais donné.

Alstom ne m’a d’ailleurs jamais communiqué aucun document pour
m’aider, comme par exemple les e-mails internes, les chartes
d’organisation, les documents signés par d’autres prouvant que les
processus internes avaient été suivis, etc. Ils savaient très bien qu’en
m’aidant, cela impliquerait d’autres personnes jusqu’au plus haut
niveau de l’entreprise qu’ils voulaient bien sûr protéger. J’étais
littéralement dépourvu de toute aide.

Mais à partir du moment où je suis arrêté et emprisonné, Patrick Kron
comprend qu’il doit coopérer, car il est le prochain sur la liste à
risquer de finir dans les prisons de haute sécurité américaines à côté
de psychopathes et autres tueurs à gage. Donc, d’un statut de
non-coopération avec le département de la Justice américain, il est
passé à un statut de complète coopération avec ce même département. Je
suis dès lors passé pour pertes et profits aux yeux d’Alstom. Patrick
Kron comprend dès lors que la seule solution pour lui de s’en sortir
personnellement est simple: vendre Alstom à General Electric. Et il
prend contact avec eux via son fidèle lieutenant, Grégoire
Poux-Guillaume, dès l’été 2013.

Avez-vous eu des nouvelles de Patrick Kron depuis votre libération?

Je n’ai eu aucun contact avec lui mais je suppose que tout va très
bien pour lui. Il a quitté l’entreprise avec un bonus de 4 millions
d’euros et une retraite chapeau de 10 millions d’euros, est à la tête du
fond de private equity «Truffle Capital»…

Arnaud Montebourg, au moins, a
compris ce qu’il se passait, en faisant le lien entre l’affaire
judiciaire déclenchée aux États-Unis contre Alstom et le rachat d’Alstom
par General Electric.

Il est aussi membre des conseils d’administration de Lafarge et de
Sanofi. Je rappelle qu’il a, au nom d’Alstom S.A. qu’il dirigeait depuis
2003, plaidé coupable en décembre 2014, d’avoir payé 75 millions de
dollars de pots-de-vin pour gagner 4 milliards de contrats et engranger
296 millions de profits, la très grande majorité de ces pots-de-vin
ayant été payés pendant son mandat de PDG. À ma connaissance, aucune
enquête n’a été ouverte contre lui en France malgré ce plaider-coupable.
Tant mieux pour lui, je ne souhaite vraiment à personne ce qui m’est
arrivé. Mais je rappelle tout de même, qu’en France, le Parquet national
financer a ouvert une enquête pour des costumes…

Mais l’État français a tout de même tenté de résister…

Il n’y a pratiquement pas eu d’opposition, seul Arnaud Montebourg
est monté au créneau tout en restant impuissant. Reste que, lui au
moins, a compris ce qu’il se passait, en faisant le lien entre l’affaire
judiciaire déclenchée aux États-Unis contre Alstom et le rachat
d’Alstom par General Electric. Je lui accorde beaucoup de crédit
là-dessus. Nous sommes un an après mon incarcération, en avril 2014,
quand les Américains continuent à me détenir pour faire pression sur
Alstom et s’assurer que la vente se conclue.

Ce n’est donc qu’après une année passée en prison que vous avez
compris que votre incarcération était liée au rachat d’Alstom par
General Electric?

Oui. Alors que mon avocat avait négocié avec le procureur du DOJ ma
sortie de prison au bout de 6 mois (donc en octobre 2013) en échange de
mon plaider-coupable, les autorités américaines ne m’ont pas libéré. Si
on ne m’a pas laissé sortir, c’est parce que dans mon dos commençaient
les négociations avec General Electric et il fallait me garder pour
maintenir la pression sur Patrick Kron jusqu’à ce que le marché se
conclue. Pendant très longtemps je n’ai pas compris pourquoi j’étais
encore en prison.

Le gouvernement américain a par
exemple injecté 139 milliards de dollars dans General Electric en 2008
pour sauver l’entreprise de la crise des subprimes.

Puis je découvre de la télévision de ma cellule ce qu’il se passe:
Bloomberg annonce le 24 avril 2014 que General Electric va racheter
Alstom… Cela fait un peu plus d’un an que je suis en prison.

Puis le 19 décembre 2014, une assemblée générale des actionnaires se
tient à Paris: les actionnaires votent pour la vente d’Alstom à General
Electric, tandis que le même jour aux États-Unis est signé le
plaider-coupable d’Alstom. Des deux côtés, tout est synchronisé, le DOJ
signe le plaider-coupable d’Alstom juste après le vote des actionnaires
approuvant la vente de 70% d’Alstom à General Electric…

Quel fut le rôle d’Emmanuel Macron dans la vente?

Mon principal constat est que le gouvernement français a complètement
manqué de vision stratégique et industrielle en 2014. Le rôle
d’Emmanuel Macron est ambigu. D’un côté, Emmanuel Macron déclarera
devant la commission des affaires économique de l’Assemblée Nationale le
11 mars 2015, en réponse à une question du député Daniel Fasquelle: «À
titre personnel, en effet, j’étais moi-même persuadé du lien de cause à
effet entre cette enquête (celle du DOJ) et la décision de M. Kron,
mais nous n’avons aucune preuve… Je ne dirai pas que ma conviction
intime ne rejoint pas la vôtre sur certaines de vos interrogations
».

D’un autre côté, un an plus tôt, au printemps 2014, en plein débat
national sur le sujet et alors qu’il était secrétaire général adjoint de
la présidence, il s’était opposé à Arnaud Montebourg et avait plaidé
clairement pour la non-intervention de l’État français dans la vente en
expliquant que «nous ne sommes pas légitimes pour intervenir, nous ne sommes pas dans une économie dirigée, on n’est pas au Venezuela».
Je rappelle que le gouvernement américain, que l’on peut difficilement
accuser d’être vénézuélien, a par exemple injecté 139 milliards de
dollars dans General Electric en 2008 pour sauver l’entreprise de la
crise des subprimes. Sans cette intervention massive, c’est peut-être
Alstom (ou un autre concurrent) qui aurait racheté General Electric.
Maintenant, en tant que président de la République, Emmanuel Macron est
bien obligé d’intervenir sur le sujet des licenciements massifs à
Belfort comme l’a démontré la horde de communicants se penchant sur le
malade depuis quelques jours.

La finale de la Coupe du monde, vous
l’avez vue dans un bar ou sur votre canapé, je l’ai vue dans le fond
d’une prison américaine avec des criminels du monde entier.

Quelles sont les preuves de cette collusion entre la direction
d’Alstom de l’époque, donc Patrick Kron, General Electric et le DOJ,
aboutissant à cette affaire que l’on connaît?

Les preuves sont dans mon livre et n’ont d’ailleurs pas été remises
en cause depuis sa sortie en janvier. L’une d’elles porte par exemple
sur le prix de vente. En juin 2014, General Electric sort de sa poche un
argument massue pour faire basculer la décision en sa faveur, contre
l’option de rachat par Siemens. General Electric et Alstom expliquent
que le premier prendra en charge la future amende du second au titre des
poursuites enclenchées par le DOJ contre Alstom pour enfreinte au FCPA (Foreign Corrupt Practices Act).
À l’époque, le montant de l’amende est inconnu puisqu’il ne sera révélé
que six mois plus tard, soit fin décembre 2014. Des estimations allant
jusqu’à 1.5 milliards de dollars circulent dans les journaux. Mais quel
patron peut obtenir de son conseil d’administration de signer un tel
chèque en blanc sans connaître le montant de l’amende, qui pouvait
varier de plusieurs centaines de millions d’euros? Pour en connaître ne
serait-ce qu’une estimation, il fallait bien sûr participer aux
négociations entre Alstom et le DOJ , ce que General Electric finira par
reconnaître en février 2015. Malgré cela, Jeffrey Immelt, le patron de
General Electric dit qu’il paiera…

Ils étaient donc de mèche avec le département de la justice pour
prendre un tel engagement. Siemens, le groupe allemand, était au
contraire lui déjà passé sous les fourches caudines de la justice
américaine au titre du FCPA, en ayant payé 800 millions de dollars
d’amende en 2008. Cet épisode avait d’ailleurs valu à son ex-CEO
emblématique Heinrich Von Pierer, de devoir dédommager Siemens à hauteur
de 5 millions d’euros. Autre pays, autres mœurs… General Electric
savait donc très bien que Siemens ne pourrait pas s’aligner sur leur
offre en reprenant le passif d’Alstom sur ce point.

Mais ce qui est le plus choquant tient au fait que payer l’amende de
quelqu’un d’autre est de toute façon illégal, à moins bien sûr de
racheter l’intégralité de l’entreprise, ce qui n’était ici pas le cas.
Mais le département de la justice ne dit rien en juin 2014, alors que
cette déclaration conjointe de General Electric et d’Alstom pour écarter
Siemens était publique. General Electric remporte donc la mise en juin
2014 et la même semaine, le DOJ me libère. Ce qui devait ensuite
arriver, arriva! Six mois après, en décembre 2014 lors de l’assemble
générale des actionnaires, Patrick Kron finit par annoncer qu’il s’est
trompé en juin 2014 et que la justice américaine l’a informé que General
Electric ne peut pas régler l’amende, finalement fixée à 772 millions
de dollars, pour le compte d’Alstom. Le tour est joué! Et pour boire le
calice jusqu’à la lie, au lieu d’ajuster le prix d’achat du montant de
l’amende, celui-ci reste le même que celui négocié en juin (il sera
ajusté pour d’autres raisons)! Les actionnaires d’Alstom paient donc
cette amende deux fois!

La justice veut faire un exemple : je suis condamné à 30 mois de prison. Je dois donc retourner en prison pour environ un an.

En utilisant un autre mécanisme avec la complicité du DOJ, décrit
dans mon livre, General Electric obligera P. Kron et le gouvernement
français (Emmanuel Macron en l’occurrence) à aller défendre eux-mêmes
devant la Commission européenne la vente d’une entreprise française
stratégique par une entreprise américaine…Chapeau bas!

Pendant ce temps, vous êtes en cellule. D’abord 14 mois d’avril 2013 à juin 2014…

Sauf que je ne suis pas jugé: technique classique pour que je ne
parle pas. Normalement, d’après la façon dont fonctionne le système
judiciaire américain, j’aurai dû connaître ma sentence trois mois après
avoir plaidé coupable, soit au plus tard en Octobre 2013. Or le DOJ n’a
pas voulu clore mon dossier pendant plus de quatre ans, de juillet 2013 à
septembre 2017. C’est même moi qui ai dû demander à être jugé.

Ayant effectué 14 mois de prison au lieu des six négociés par mon
avocat, celui-ci m’avait convaincu que le prononcé final de ma peine ne
serait qu’une formalité et que je serai donc condamné aux 14 mois déjà
effectués. Mais en septembre 2017, la juge, que je vois pour la première
fois en quatre ans et demi de procédure, constate que je suis la
première personne jugée pour enfreinte au FCPA (Foreign Corrupt Practices Act)
dans l’État du Connecticut depuis que la loi existe, soit 1977. La
justice veut faire un exemple: je suis condamné à 30 mois de prison. Je
dois donc retourner en prison pour environ un an.

Votre premier pénitencier était celui de Wyatt, à Rhodes Island, d’avril 2013 à juin 2014.

Une prison de haute sécurité, avec des criminels de carrière, des
tueurs à gage, des braqueurs de banques, quelques cols blancs et autres
petits dealers. J’occupe rapidement un dortoir de 54 personnes. Le «Pod
A», un dortoir aux conditions de vie et d’hygiène terribles, avant
d’être transféré quatre mois plus tard dans un quartier de haute
sécurité. Dans une cellule de deux: je ne peux même pas sortir dans une
cour pendant 9 mois…

Vous rencontrez un certain «Jacky» dans cette prison?

Jacky, le dernier membre vivant de la French Connection, qui
parle un peu français pour avoir passé quatre ans en prison chez nous
bien qu’étant americano-italien, demande à ce que je sois près de lui.
Il parlait français et m’a aidé. C’était quelqu’un d’extrêmement
intelligent: il a fait 36 ans de prison et connaissait donc la loi sur
le bout des doigts. Il m’a appris comment le système américain marchait,
je n’y connaissais rien et mon avocat ne m’en disait rien. Il m’a
appris énormément de choses et m’a intégré dans la prison.

J’ai dû me faire intégrer, mais en
restant précautionneux, car il y a beaucoup de taupes potentielles à
l’intérieur, ce qui aurait pu me porter préjudice s’ils parlaient au
département de la justice

Cela fonctionne par ethnie: il y a les blancs, les noirs, les
hispaniques… et j’ai intégré le clan des blancs. Ce qui fut très
appréciable pour mon intégration. Un de mes nouveaux «amis de
circonstance», «Jimmy le Grec», était aussi une énorme pointure du
trafic de drogue, extrêmement connu sur la côte Est des États-Unis… Un
personnage haut en couleur: sa femme, qui résidait dans la même prison
que nous, a écrit la série «Orange is the new black».

Il y avait beaucoup de bagarres en prison, mais aussi des suicides,
des viols ou des tentatives de meurtre. Beaucoup de gens savent qu’ils
ne sortiront pas… D’un autre côté il y a aussi beaucoup de solidarité,
d’entraide et de partage.

J’étais dans le clan des blancs mais j’ai eu beaucoup d’amis noirs et
mexicains, on se parlait et s’entraidait. En réalité, les deux grands
camps, c’étaient les matons, d’un côté, les prisonniers de l’autre…

Comment les autres prisonniers vous voyaient-ils?

Au début j’ai dû me faire intégrer, mais en restant précautionneux,
car il y a beaucoup de taupes potentielles à l’intérieur, ce qui aurait
pu me porter préjudice s’ils parlaient au département de la justice pour
abaisser leurs peines. Il fallait être sur ses gardes tout le temps.
Mais j’ai dû en tout cas dire assez rapidement pourquoi j’étais là et
surtout que je n’y étais pas pour pédophilie. J’ai réussi à passer au
travers des gouttes de la violence, en restant sur mes gardes en
permanence, même si j’ai été pris à partie quelques fois.

Je sors ensuite de prison en juin 2014, contre une caution de 1,5
million de dollars mise en place grâce à deux amis américains qui ont
accepté de mettre leur maison en caution. En septembre 2014, je rentre
en France et je monte rapidement Ikarian, mon cabinet de conseil en
compliance. En effet, pendant ces 14 mois, j’ai étudié en détail pour me
défendre toute la jurisprudence sur le Foreign Corrupt Practices Act.
Je prends alors mon bâton de pèlerin pour sensibiliser sur ces sujets
notamment les députés français afin de faire évoluer la loi
anticorruption française et protéger ainsi mieux les entreprises
françaises des prédations américaines.

Avec un groupe d’amis, nous organisons par exemple le 26 novembre
2015 à l’Assemble nationale un colloque intitulé «Après Alstom, à qui le
tour?», au cours duquel je ne peux malheureusement pas paraître
publiquement car je ne suis pas encore jugé.

Le lendemain de l’envoi du manuscrit
à notre éditeur, mon co-auteur Matthieu Aron se fait cambrioler chez
lui : on prend son ordinateur qui contenait le manuscrit…

Puis après trois ans de liberté, je retourne en octobre 2017 pour un
an en prison, cette fois, en Pennsylvanie: de nouveau dortoir de 72
personnes (censé en héberger au maximum 49), conditions similaires, mais
des détenus tous étrangers.

Je demande tout de suite à bénéficier de l’accord bilatéral entre la
France et les États-Unis de transfèrement de prisonnier afin de pouvoir
effectuer ma peine en France. Bien que je remplisse tous les critères,
le DOJ refuse mon transfèrement. Car au même moment, une commission
d’enquête parlementaire sur le rachat d’Alstom par General Electric
s’ouvre à Paris et le DOJ ne souhaite pas me voir auditionné par nos
députés. Le président de la commission, le député Olivier Marleix ainsi
que la vice-présidente Natalia Pouzyreff, font néanmoins le trajet de
Paris à la Pennsylvanie pour m’auditionner en prison, prenant le
prétexte d’une visite consulaire.

À quelle date quittez-vous le système carcéral?

Le DOJ finit par accepter mon transfèrement quand l’enquête fut
finie. La finale de la Coupe du monde, vous l’avez vue dans un bar ou
sur votre canapé, je l’ai vue dans le fond d’une prison américaine avec
des criminels du monde entier. Mais je sais que la sortie est proche:
c’est toujours plus facile lorsque l’on sait qu’on va sortir. Quand je
suis transféré en France, en septembre 2018, je passe quelques jours à
la prison de Villepinte avant d’être remis en liberté.

Quand avez-vous écrit votre livre «Le piège américain»?

Dès le premier jour d’incarcération, j’ai commencé à écrire. Ensuite
j’occupais mes journées à écrire et à lire, en faisant comme si j’allais
au travail dès 8 heures du matin. J’ai eu l’obsession de comprendre la
jurisprudence et ce qui m’arrivait. Si on analyse cette jurisprudence on
voit très bien que le FCPA est avant tout une arme de guerre
économique. J’écris plus de 2000 pages qui seront ensuite condensées en
400. C’est pour cela que je le publie rapidement après ma sortie.

Nous finissons d’écrire le livre avec Matthieu Aron un vendredi de
novembre 2018 et nous envoyons le manuscrit le soir à notre éditeur JC
Lattes. Le lendemain, Matthieu Aron se fait cambrioler chez lui: on
prend son ordinateur qui contenait le manuscrit… Certains voulaient
manifestement savoir ce qu’il y avait dans le livre avant qu’il ne
sorte.

«La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec
l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre
économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs
les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage
sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans
mort apparemment et pourtant une guerre à mort
.». François Mitterrand lui-même avait cerné les enjeux du problème.

Réunissons un tour de table d’investisseurs afin de faire une proposition de rachat à General Electric.

À l’heure actuelle, quelles sont vos préconisations pour le site de Belfort et l’avenir d’Alstom?

L’important est aujourd’hui de savoir ce que nous ferons pour faire face aux deux urgences que j’ai citées plus haut: l’urgence sociale à Belfort sur les turbines à gaz et l’urgence stratégique sur le nucléaire pour recouvrer notre souveraineté industrielle dans ce domaine. Ces deux sujets méritent que les partis politiques enterrent la hache de guerre et se concertent pour apporter aux Français des solutions pérennes. C’est en tout cas, le sens de ma démarche, complètement apolitique, de monter un tour de table afin de racheter à General Electric l’activité nucléaire. Suite aux annonces de son nouveau PDG Larry Culp, tous les spécialistes savent que General Electric, qui fait face à un mur de dette, a décidé de reconcentrer son activité «Power» en priorité sur ses produits historiques que sont les turbines à gaz. L’activité «Vapeur» où se logent les activités nucléaires, est donc en train d’être préparée pour être vendue. Le gouvernement français détient une «golden share» dans cette activité nucléaire (GEAST), lui permettant d’avoir son mot à dire sur un éventuel repreneur. Au lieu d’attendre, soyons pour une fois proactif en réunissant un tour de table d’investisseurs afin de faire une proposition de rachat à General Electric. C’est le sens de ma démarche depuis bientôt six mois que je travaille sur ce projet avec une équipe de professionnels connaissant parfaitement le métier et étant à même de reprendre avec les équipes existantes, cette activité au demeurant profitable. Je ne désespère pas de rallier le gouvernement français à cette cause. Peut-être que l’actualité, malheureusement dramatique à Belfort, aidera enfin à cette prise de conscience et à l’action.


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«Le bilan de la vente d’Alstom est catastrophique pour l’emploi et pour notre souveraineté» 

Etienne Campion

Journaliste au FigaroVox.

Source: «Le bilan de la vente d’Alstom est catastrophique pour l’emploi et pour notre souveraineté» 

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