L’Angleterre de « Downton Abbey », la Californie de « Big Little Lies », le Tokyo de « Midnight Diner »… Virée dans les décors de séries

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L’Angleterre de « Downton Abbey », la Californie de « Big Little Lies », le Tokyo de « Midnight Diner »… Virée dans les décors de séries
Dans « Love », les badinages de Gus (Paul Rust) et Mickey (Gillian Jacobs) évoluent dans une Los Angeles réaliste. NETFLIX

Les rues de la Cité des anges, la campagne anglaise surannée, une cantine du quartier de Shinjuku… Dans les meilleures fictions, le lieu de tournage tient souvent le premier rôle. Voyage immobile à travers six d’entre elles.

Quand Gus et Mickey se rencontrent pour la première fois, c’est dans la supérette d’une station-service à Echo Park, quartier cool et résidentiel de Los Angeles. Elle a la gueule de bois et n’a pas pris de quoi payer son café à emporter. Il propose de le lui offrir : elle prend des cigarettes au passage, mais promet de le rembourser.

La quête du portefeuille de Mickey servira de prétexte, dès le deuxième épisode de Love, à une longue promenade dans les rues de la ville, pendant laquelle le couple se parle, se découvre et, déjà, se séduit à coups de confidences (tous deux se remettent d’une rupture récente), de références (de la série B Armé et dangereux aux Griffes de la nuit, tournés à L.A.) et de second degré (« Je viens de Brookings, dans le Dakota du Sud. » « Je connais ! Le mec qui a inventé l’ennui total vient de là-bas. »).

Le Los Angeles de « Love » est réaliste, presque utilitaire, territoire de trentenaires vaguement créatifs, à peine branchés, un peu losers.

C’est le début de nombreuses séquences dans lesquelles les deux personnages s’adonnent à l’un des passe-temps préférés des Californiens : to hang out, traîner ensemble. Parcourir des kilomètres au volant d’une vieille voiture pour le moindre déplacement. Passer un après-midi à disséquer ses problèmes existentiels, avachi sur du mobilier de jardin défraîchi. Prendre part à une fête dans la villa chic d’amis qui ont réussi.

Partager une bière, un barbecue ou un joint autour de la piscine de sa copropriété, avec des voisins qui forment désormais ce qu’on appelle une « communauté » – cette notion si chère aux Américains –, et occasionnellement, pousser jusqu’à l’océan. D’appartements modernes, un brin impersonnels, en diners où savourer un burger, le Los Angeles de Love est réaliste, presque utilitaire, territoire de trentenaires vaguement créatifs, à peine branchés, un peu losers.

Le monde d’Hollywood n’est évoqué que côté pile, figuré par les plateaux de tournage sur lesquels Gus donne des cours particuliers à une enfant star gâtée (génialement interprétée par Iris Apatow, la fille de Judd, cocréateur de la série). Durant les trois saisons de Love, Gus et Mickey se croisent, se brouillent, se perdent pour mieux se retrouver. A l’image de ce fameux « amour » qui donne son titre à la série, la ville semble si immense qu’elle peut faire peur et qu’il est difficile de se l’approprier. A tous les coins de rue, elle suscite pourtant un désir irrépressible, un souffle de vitalité. Et la promesse d’y trouver, peut-être, le bonheur parfait.

Love, de Judd Apatow, disponible sur Netflix.

La campagne anglaise de « Downton Abbey »

Le château de Highclere, où a été tournée la série. Son parc a été aménagé par Capability Brown, le père des jardins anglais.

Il suffit de s’accouder à la fenêtre de l’une des chambres du château de Highclere, qui sert de décor à celui de la famille Crawley dans Downton Abbey, pour s’imaginer immédiatement dans la peau de l’une des héroïnes de la série : chignon travaillé, robe empesée, perdue dans des pensées qui tournent autour du menu du dîner, d’un mariage à organiser ou d’un amant à oublier. Bâti dans sa forme actuelle au XIXe siècle au milieu des impeccables collines des Cotswolds, dans le sud de l’Angleterre, Highclere et son superbe parc aménagé par Capability Brown, père des jardins anglais, sont ouverts aux visiteurs qui peuvent y respirer ce parfum d’aristocratie mi-cuir tanné, mi-herbe coupée qu’a distillé la série.

Au fil des six saisons, le château se transforme, évolue, accueille le téléphone, l’électricité, les automobiles et les coupes au carré.

Des salons vermillon où la vénérable Lady Violet, douairière de la famille Crawley, décoche des flèches perfides à sa belle-fille, aux boudoirs ­pastel de l’étage, les pièces du château, qui s’enroulent autour d’une mezzanine de pierre blanche et d’un monumental escalier, évoquent les romans d’Henry James et d’Edith Wharton, peintres de cet autre temps où l’on croulait aussi bien sous les bibelots que les conventions. Au sous-sol, c’est le domaine des domestiques avec sa pénombre, son cellier, sa cuisine surchauffée. Et ce fameux tableau mural où résonnaient les cloches reliées aux chambres des maîtres, que ces derniers faisaient sonner pour une tasse de thé, un bain à faire couler ou un secret à partager.

Au fil des six saisons de Downton Abbey, le château se transforme, évolue, accueille le téléphone, l’électricité, les automobiles et les coupes au carré. Sans cesse menacé d’être vendu, morcelé, fragilisé par d’impitoyables règles de succession et les difficultés de l’aristocratie à renflouer ses caisses, il est le reflet d’un univers sur le point de disparaître. Les roturiers s’y mesurent peu à peu aux gens bien nés et inventent leur monde d’après.

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C’est peut-être ce qui rend si précieuses les images de Downton Abbey, qui figent Highclere dans un imaginaire romanesque et suranné. Aujourd’hui, le domaine, toujours superbe, est certes administré par une authentique comtesse, Lady Carnarvon. Mais, entourée de ses deux labradors, c’est à coups de recettes de cuisine, de blogs, de conférences et d’événements privés qu’elle s’efforce de le faire rayonner. On en chérit d’autant plus Downton Abbey, sa version fantasmée. Pleine de luxe, de vieilles dentelles et d’oisiveté.

Downton Abbey, de Julian Fellowes, sur OCS.

L’Irlande nature de « Normal People »

Marianne Sheridan (Daisy Edgar-Jones) et Connell Waldron (Paul Mescal), les deux héros de la série « Normal People ».

Lors d’un de leurs premiers rendez-vous, Marianne et Connell, les deux héros de la série Normal People, se rendent là où vont tous les amoureux du monde pour peu qu’ils en aient la possibilité : en face de l’océan, cachés dans les hautes herbes d’une dune toute proche, un jour de (presque) beau temps. Une scène romantique pour une série qui l’est tout autant et qui redonne du corps, du souffle et une belle modernité aux histoires d’amour racontées sur petit écran.

La série nous emmène dans une Irlande un peu brute, mélancolique et rêvée.

Marianne et Connell se rencontrent au lycée : elle est cette fille douée, farouche et complexée, que les garçons se plaisent à harceler. Tous, sauf Connell, beau gosse populaire aux yeux délavés. Ils s’aiment mais, ébranlé par ce coup de foudre qu’il ne parvient pas à assumer, le jeune homme laissera leur relation se briser. Un an plus tard, à la faculté, les rôles sont inversés : alors que Marianne brille au milieu des livres, des fêtes étudiantes et des débats d’idées, Connell peine à s’intégrer.

Désirs changeants, fusion des corps et des esprits, dépression, consentement : Normal People nous convie dans les entrelacs d’une passion complexe et dans l’Irlande de Sally Rooney, l’auteur du roman publié en 2018, dont la série est adaptée. C’est la petite ville de Tubbercurry (2 000 habitants), dans le comté de Sligo, qui a prêté ses traits à Carricklea, une bourgade fictionnelle proche de l’Atlantique, dont Marianne et Connell rêvent de s’échapper. En attendant, ils s’évadent sur la superbe plage battue par les vents de Streedagh Beach que domine Ben Bulben, massif rocheux placide et hiératique dominant la région.

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A Dublin, Marianne et Connell découvrent le prestigieux Trinity College où tout, salles d’études aux boiseries vernies, façades vénérables et bibliothèques design, répond à l’idéal des campus anglo-saxons : créer un cadre favorisant l’épanouissement d’une élite, des meilleurs cerveaux.

Pubs chaleureux, collines verdoyantes, immeubles de brique rouge et accent à couper au couteau : hormis une parenthèse italienne digne du film Call Me By Your Name, la série Normal People nous emmène dans une Irlande un peu brute, mélancolique et rêvée, dont les charmes sont d’autant plus soulignés qu’ils savent, à l’image, rester discrets. Mais offre aussi un voyage dans le temps, vers ces années cruciales où tout n’est que découverte et où l’on se jette sur ce qui blesse comme sur ce qui caresse avec la même avidité. Comme d’une falaise plongeant dans une mer cendrée.

Normal People, de Lenny Abrahamson et Hettie Macdonald, disponible sur Starzplay.

La Californie chic et choc de « Big Little Lies »

Laura Dern incarne dans « Big Little Lies » une riche femme d’affaires de Monterey.

A chaque virage, chaque fenêtre qui s’ouvre et chaque terrasse qui se découvre, c’est le rêve. Routes en lacets qui longent le Pacifique, villas d’architecte suspendues au-dessus des flots, coquets petits cafés à la déco de bois flotté où s’attabler pour persifler sur sa voisine en buvant un latte… Durant deux saisons, la série Big Little Lies a déployé un décor dans lequel on se loverait volontiers.

Ici, pas de yachts où exhiber ses pectoraux sous un ciel bleu cobalt, de voitures de course pour faire crisser l’asphalte.

Située sur la côte californienne à deux heures au sud de San Francisco, la ville de Monterey, où se déroule l’intrigue, est le royaume des beaux, des riches et des puissants. Oublié, le mythique festival de 1967, qui vit défiler Otis Redding, Janis Joplin ou Jimi Hendrix. L’opulence est sage mais bien réelle, chic sans être tout à fait discrète, raffinée sans austérité.

Ici, pas de yachts où exhiber ses pectoraux sous un ciel bleu cobalt, de voitures de course pour faire crisser l’asphalte. Nuages perpétuels obligent, on ne sort jamais sans sa petite laine, pardon, son petit cachemire, et c’est au volant d’un SUV tout confort, de la taille d’un brontosaure, qu’on dépose ses enfants à la maternelle.

A la fin de l’année, la fête de l’école s’organise selon un thème minutieusement choisi : Audrey Hepburn et Elvis Presley, icônes chics, gentils gages de fantaisie. On y lève des fonds pour de nouveaux bâtiments, on y sirote quelques cocktails, et on pose sur un tapis rouge en rivalisant sur la qualité de son déguisement. En apparence, Madeline, Celeste, Bonnie, Jane et la faussement peste Renata, les héroïnes de la série, mènent à Monterey des vies douces et indolentes, entre jobs tranquilles pour certaines (administratrice du théâtre local, prof de yoga), goûters de charité et maternité envahissante.

Mais il suffit de jeter un œil derrière leurs rideaux immaculés pour découvrir les mensonges, cachotteries, traumas et autres mesquineries qui parasitent leur vie et explosent dans un ultime acte de violence à la fin de la première saison. Les décors de Big Little Lies donnent envie de parcourir la côte en décapotable et d’y explorer chaque anse, chaque baie, chaque plage.

Mais, en y regardant de plus près, celles-ci agissent surtout comme le reflet des états d’âme des personnages. Rudesse du sable froid à marée basse sur lequel se retrouve Jane après avoir été violée. Falaises déchiquetées comme l’esprit de Celeste, brutalisée par son mari. Petite crique où les héroïnes viennent sceller un pacte et enterrer pour toujours un secret. Tout n’est pas que luxe et volupté, à Monterey.

Big Little Lies, de David E. Kelley, disponible sur OCS.

Les saveurs tokyoïtes de « Midnight Diner »

Attablés au comptoir du Midnight Diner, les personnages se racontent en savourant des plats succulents.

Une fois passé le générique, vous ne les reverrez plus : chaque épisode de Midnight Diner : Tokyo Stories (adaptation du génial manga de Yaro Abe La Cantine de minuit, paru en France aux éditions du Lézard Noir) s’ouvre sur les néons de Tokyo, ses rues surpeuplées, son flot de voitures et de piétons. Et s’éloigne peu à peu, à coups de plans de plus en plus rapprochés, vers une petite gargote située dans une ruelle de Shinjuku.

Le patron des lieux, que ses clients appellent le Maître, n’y travaille qu’à la nuit tombée. Chaque soir, de minuit à sept heures du matin, il y sert surtout sa spécialité, du tonjiru, soupe miso au porc, accompagnée de bière ou de saké. Mais agrémente ses menus selon ses ingrédients, les envies et les fringales de ses clients. L’endroit est un izakaya, restaurant minuscule et sans tables pouvant accueillir une poignée de convives autour du comptoir. Les langues se délient à mesure que les palais sont flattés et les estomacs rassasiés.

Emmenés par la voix off du Maître, on pénètre dans les bureaux, les chambres, le passé des personnages.

La clientèle reflète la diversité du quartier : une employée timide, tricoteuse émérite, raconte ses peines de cœur au vieillard à casquette vissé presque chaque nuit sur son tabouret, autour d’un tonteki, plat de porc sauté. Un comique troupier se dispute un pogo, une saucisse de poisson, avec son ex-assistant devenu acteur célèbre. Un jeune couple résout les difficultés d’un mariage international (elle est coréenne, il est japonais) autour d’un omuraisu, une omelette au riz.

Trois commères donnent leur avis sur chaque situation en sirotant leur ochazuke, un bol de riz arrosé de thé. Des employés de bureau côtoient un réalisateur de films terrifié par son propre tournage, et un travesti, propriétaire du restaurant, passe une tête de temps à autre. Du murmure des oignons qui dorent à la vision de ramen au curry, on peut presque sentir le goût des sauces, des épices, et la sensation de la bière, ensuite, qui rafraîchit.

Mais ce n’est pas uniquement par ses plats que la série fait voyager. Emmenés par la voix off du Maître, on pénètre dans les bureaux, les chambres, le passé des personnages. A chaque épisode sa petite histoire ; seuls les habitués tissent un fil rouge au long des saisons. Midnight Diner se picore comme autant d’assiettes de prunes marinées (umeboshi) ou d’ailes de poulet. Comme une balade au Japon dont on savoure, des années après, les souvenirs épars de visages, d’anecdotes et de sensations. On est transporté à chaque image, chaque récit, chaque bouchée de udon.

L’exotisme nordique de « The Killing »

Dans « The Killing », l’inspectrice Sarah Lund, incarnée par Sofie Grabol.

Il y a toujours quelque chose de pourri au royaume du Danemark. The Killing, l’une des séries-phares du pays, diffusée entre 2007 et 2012, en offre encore la preuve. Durant trois saisons, elle a vu son héroïne, l’inspectrice Sarah Lund, se débattre avec des histoires de meurtres, de viols ou de terrorisme. Nuits interminables, violence extrême et plafond bas : tout ce qui a fait le succès du « nordic noir », le polar scandinave, est là. Signe particulier de The Killing : elle explore l’impact des crimes sur trois sphères, celles de la police, des politiques et des familles des victimes, le plus souvent des jeunes femmes. Les lieux emblématiques des deux premières ne font que contribuer à l’atmosphère d’oppression généralisée.

Les foyers des familles offrent à peine un peu de répit : bibelots, plantes vertes et dessins d’enfants ont l’air figés dans le deuil, le chagrin et la torpeur.

Du commissariat quasi brutaliste de Copenhague à sa mairie de style néoromantique en passant par l’imposant Parlement danois, tout impressionne, écrase, tient en respect. Même les immenses fenêtres, ainsi conçues pour capter un maximum de lumière, font paraître les personnages encore plus petits.

De toute façon, dans The Killing, la ville n’est souvent filmée que de nuit. Quand on en sort, c’est presque pire : c’est dans le port, les parcs et une campagne sinistre, tout en plaines ouvertes et bois obscurs, qu’on a le plus de chances de tomber sur un cadavre. Les foyers des familles offrent à peine un peu de répit : bibelots, plantes vertes et dessins d’enfants, accumulés comme pour garder un peu de chaleur, ont l’air figés dans le deuil, le chagrin et la torpeur.

Au milieu du labyrinthe, Sarah Lund tente de faire la lumière. Impassible, pragmatique, aussi douée pour écouter ses (bonnes) intuitions qu’incapable d’exprimer ses émotions, elle est le pilier de la série. On dit que l’actrice, Sofie Grabol, a abordé le rôle comme s’il s’agissait d’un personnage masculin. Une approche soulignée par sa queue-de-cheval approximative, et une absence de bijoux comme de fond de teint. Impossible, cependant, de parler de « no look » en la voyant : son vieux pull shetland, rongé aux coudes et un peu petit, est devenu l’emblème de la série. Et synthétise peut-être, à lui seul, l’exotisme étrange de The Killing : quelque chose de rude, dans lequel on se plaît à frissonner.

Ombres, espaces clos et gros pull en laine ont été transposés en 2011 à Seattle, dans la version ­américaine de The Killing. Une adaptation réussie, et pourtant : c’est l’originale qui fascine. Un théâtre d’ombres où il ne fait pas bon être une petite sirène, et dans lequel trop de mystères ­surnagent.

The Killing, de Soren Sveistrup, rediffusion sur Arte tous les jeudis à 20 h 55 (disponible sur Arte.tv).

Source:© L’Angleterre de « Downton Abbey », la Californie de « Big Little Lies », le Tokyo de « Midnight Diner »… Virée dans les décors de séries

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