La longue marche des Saoudiennes vers l’égalité

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La longue marche des Saoudiennes vers l’égalité

En deux ans et sous l’impulsion du palais royal, la condition des femmes a connu une vraie révolution, à commencer par l’autorisation de conduire qui entrera en vigueur en juin. Mais les résistances restent fortes.

Participer à une course à pied en plein air, assister à un concert de jazz en direct, suivre un match de football depuis les tribunes, prendre un café en terrasse : pendant des décennies, ces activités anodines sous d’autres latitudes ont été interdites aux Saoudiennes. Au nom du wahhabisme, l’interprétation de l’islam ultrarigoriste qui a rang de religion d’Etat dans le royaume, ses habitantes étaient peu ou prou bannies de l’espace public. C’est chose révolue.

Depuis le lancement, il y a bientôt deux ans, de Vision 2030, le plan de réformes économiques et sociales de Mohammed Ben Salman, le prince héritier et homme-orchestre du pays, la place des femmes dans la société saoudienne croît à toute vitesse.

Même si elles restent assujetties au port de l’abaya, le voile noir intégral, et demeurent dépendantes de l’aval d’un tuteur masculin – père, mari ou frère – pour de nombreux actes de la vie courante, comme se marier ou voyager, les Saoudiennes ont obtenu en quelques mois un éventail de droits d’une ampleur inédite.

« Suis-je bien en Arabie saoudite ? »

« Mon fils est récemment revenu des Etats-Unis où il a passé trois années d’études, raconte Hoda Al-Helaissi, une membre du Majlis al-Choura, l’assemblée consultative du royaume. Nous sommes allés à un spectacle qui était ouvert aux deux sexes, l’ambiance était très détendue. Nous sommes ensuite allés dans un restaurant, où certaines femmes avaient retiré leur voile. Mon fils n’en revenait pas. Il ne cessait de poster des photos sur Snapchat en écrivant : Suis-je bien en Arabie saoudite ?” »

L’avancée la plus marquante est, bien sûr, le droit de conduire pour les femmes, qui sera effectif à compter du mois de juin. L’interdiction qui leur était faite de prendre le volant, archaïsme unique au monde devenu emblématique de la monarchie, a été levée par un décret du roi Salman, publié en septembre 2017. Des permis de conduire pourront désormais être délivrés aux Saoudiennes, sans autorisation préalable de leur tuteur et la présence d’un homme dans les véhicules conduits par des femmes ne sera pas requise.

Cette mesure devrait permettre aux femmes d’acquérir davantage d’autonomie et de postuler donc plus simplement à un emploi. Jusqu’à aujourd’hui, l’absence de réseaux de transports en commun dans les grandes villes les oblige, pour se déplacer, à solliciter les services d’un chauffeur privé ou les bonnes grâces d’un mari ou d’un frère.

Cascade d’articles dans la presse locale

« Il y aura bien sûr des hommes qui empêcheront leur femme ou leur fille de conduire, concède Hoda Al-Helaissi. Mais peu à peu les mentalités changeront, c’est inévitable, ne serait-ce que parce que, dans la situation économique actuelle, les ménages ne peuvent plus vivre avec un seul salaire. »

Le plan Vision 2030, réponse à l’hémorragie budgétaire à laquelle le royaume est confronté depuis que le cours du pétrole s’est effondré en 2014, a conduit à des coupes dans le très généreux système de subventions et de primes accordées aux citoyens. Il a aussi mené à la création, au début de l’année, d’une TVA, prémices de fiscalité dans un pays qui ne comptait jusque-là aucun impôt. Les autorités s’efforcent parallèlement de développer le secteur privé, maillon faible du pays, en promouvant la main-d’œuvre féminine, qui ne représente que 22 % de la population active.

Des métiers exclusivement masculins s’ouvrent peu à peu à l’autre sexe, générant une cascade d’articles dans la presse locale sur la première chef de restaurant, la première guide touristique, la première contrôleuse aérienne, etc. Une quadragénaire, mère de quatre enfants, a même été embauchée récemment dans une station-service, chose inconcevable il y a encore quelques mois. L’annonce a généré un torrent de quolibets et d’insultes sur les réseaux sociaux, révélateur des résistances d’une partie de la société à l’égard de ce phénomène. Le gouvernement s’efforce de donner l’exemple : fin février, une femme a été promue au poste de ministre adjoint du travail, un honneur rare dans une société aussi conservatrice.

« Mesures cosmétiques »

Le monde des loisirs, dont le développement fait partie des efforts de diversification économique entrepris par Mohammed Ben Salman, s’ouvre aussi aux femmes.

C’est ainsi qu’elles ont pu entrer pour la première fois dans un stade de football, en janvier à Djedda ; qu’elles ont participé à leur premier « marathon » (une course de trois kilomètres), dans la ville d’Al-Ahsa, dans l’est du pays, le 4 mars ; que de plus en plus de concerts sont organisés, à destination des femmes ou même d’un public mixte ; et que, dans les grandes villes comme Riyad, Djedda ou Khobar, quelques restaurants huppés laissent désormais hommes et femmes s’asseoir côte à côte, en rupture avec la règle de ségrégation des sexes dans les lieux publics.

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« Tout cela, c’est bien, mais ce sont des mesures cosmétiques, de tout petits pas, pour séduire les observateurs occidentaux, objecte Nassima Al-Sadah, une militante du droit des femmes. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un changement structurel, qui instaure une pleine égalité entre hommes et femmes, et cela passe par une abolition du système de la tutelle. »

Même si, en théorie, l’approbation du référent masculin n’est requise que pour le premier mariage d’une femme et lorsqu’elle veut voyager, dans la pratique, son accord peut être exigé dans beaucoup d’autres situations : pour louer un appartement, ouvrir un compte en banque, s’inscrire à l’université, signer un contrat de travail, etc.

Un processus lent, mais inexorable

Le 18 avril 2017, une circulaire royale avait enjoint tous les services de l’Etat de faciliter les démarches des femmes. Le texte leur demandait de ne pas requérir l’aval d’un tuteur en l’absence de base légale, ce qui avait été interprété comme une amorce de remise en cause de ce système. Mais l’absence de mécanisme visant à encadrer et punir les recours abusifs à cette pratique limite pour l’instant la portée de la circulaire. D’autant que celle-ci ne s’adresse qu’aux administrations et laisse le secteur privé libre d’agir comme bon lui semble.

Hoda Al-Helaissi reste cependant optimiste. L’émancipation des Saoudiennes est un processus lent, mais inexorable, selon elle. « En 1999, quand je dirigeais le département de langues de l’Université du Roi-Saoud, à Riyad, j’ai lancé un programme de bourse d’études à l’étranger pour les jeunes filles, raconte-t-elle. Beaucoup de pères m’ont alors accusé d’immoralité. Quand j’ai quitté ce poste, treize ans plus tard, la situation était inverse : les pères me suppliaient de donner une bourse à leur fille. »

Source:©  La longue marche des Saoudiennes vers l’égalité

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