La Division d’or, un modèle pour l’armée irakienne

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La Division d’or, un modèle pour l’armée irakienne
Des éléments de la Division d’or, le 26 octobre 2016, au début de la bataille de Mossoul. LAURENT VAN DER STOCKT POUR “LE MONDE” En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/international/article/2017/12/27/la-division-d-or-un-modele-pour-l-armee-irakienne_5234760_3210.html#TUoalLbHGpvyCiho.99

« Après le califat » (2|5). Les forces antiterroristes irakiennes pourraient servir de matrice et de modèle pour restructurer des forces de sécurité gangrenées par la corruption et le sectarisme.

La guerre contre l’organisation Etat islamique (EI) en Irak, de juin 2014 à décembre 2017, ne s’est pas limitée à une reconquête du territoire. Elle a également été l’amorce de la refondation d’un Etat failli.

Le tableau était catastrophique. Les milliards de dollars investis depuis 2003 par l’occupant américain pour façonner, non sans erreurs, l’Irak post-Saddam Hussein, étaient partis en fumée. Miné par la corruption et le sectarisme, l’appareil sécuritaire s’était effondré face à quelques milliers de djihadistes, et les provinces sunnites étaient passées sous la coupe du « califat »  en juin 2014. Certains sonnaient déjà le glas de l’unité du pays.

Face à ce défi, le premier ministre irakien, Haïder Al-Abadi, et son allié américain ont placé leurs derniers espoirs de reconquête – des cœurs et du territoire – dans 13 000 hommes, regroupés au sein de la « Division d’or », seule force fiable et loyale encore debout au milieu des décombres.

Ces forces antiterroristes, officiellement dénommées « Iraqi Special Operations Forces » (ISOF), n’étaient pourtant pas destinées à jouer le rôle d’une armée d’infanterie

Ces forces antiterroristes, officiellement dénommées « Iraqi Special Operations Forces » (ISOF), n’étaient pourtant pas destinées à jouer le rôle d’une armée d’infanterie. Dès leur création, en 2003, par les Etats-Unis, sur le modèle des bérets verts américains, elles avaient été formées aux missions antiterroristes les plus difficiles. Sélectionnées parmi toutes les confessions et ethnies, ces troupes d’élite ont atteint un niveau de professionnalisme, d’indépendance et de loyauté à l’Etat inégalé.

Leurs faits d’armes contre les milices chiites et les insurgés sunnites, de 2007 à 2009, leur ont permis de se rendre indispensables.Des 1 600 premières recrues, les effectifs ont été progressivement portés à 13 000 personnes – dont 3 000 engagées au combat –, et deux autres divisions ont été créées pour quadriller le territoire. Le surnom générique de « Division d’or » est tout de même employé pour désigner les trois entités. Placée au sein du service du contre-terrorisme et sous l’autorité du premier ministre, cette force a continué d’être accompagnée et équipée par les Américains, même après leur retrait d’Irak, en 2011.

La « Dirty division » jusqu’en 2014

Les dernières années au pouvoir du premier ministre Nouri Al-Maliki (2008-2014) lui ont coûté un peu de son lustre et de son prestige. Instrumentalisée pour mener la chasse aux opposants politiques de son chef, chiites comme sunnites, la Golden Division n’était plus connue, à l’époque, que sous l’infâme sobriquet de « Dirty Division » (« sale division »). Libérée de cette tutelle à l’été 2014, elle a pu faire valoir l’expérience acquise auprès des Américains, et l’exigence maintenue, au fil des années, dans le recrutement, l’entraînement, l’équipement et la cohésion des troupes pour conduire la lutte contre l’EI.

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Son commandant, le général Taleb Cheghati Al-Kenani, intransigeant sur la loyauté à l’Etat et la protection des civils, s’est imposé comme le personnage clé du dispositif imaginé par le premier ministre et commandant en chef des armées, Haïder Al-Abadi, avec son allié américain. Après la désintégration d’un tiers des divisions de l’armée et de la police fédérale face à l’avancée des djihadistes, en juin 2014, la coalition internationale emmenée par les Etats-Unis ne pouvait plus compter que sur cette force au sol pour déployer son soutien aérien, qui s’est avéré décisif.

Il a suffi de l’embourbement des unités de la Mobilisation populaire à Tikrit, en avril 2015, pour que la Division d’or prenne le leadership de la bataille

Il n’était alors pas question, pour la coalition, d’appuyer l’avancée des unités de la Mobilisation populaire (MP), un groupement de milices formées de volontaires en majorité chiites. Bien trop liées à l’Iran et accusées d’exactions envers les populations sunnites, ces milices n’étaient pas considérées comme des partenaires fiables dans la reconquête des provinces sunnites. Il a suffi de leur embourbement à Tikrit, en avril 2015, pour que les forces antiterroristes de la Division d’or prennent le leadership de la bataille.

Mais cet engagement a eu un prix humain élevé. A la veille de l’offensive sur Mossoul, en octobre 2016, leurs pertes étaient encore limitées, en dépit de combats difficiles à Ramadi, Fallouja ou Baiji. Elles s’élevaient à 350 morts, selon l’un de leurs généraux, Haïder Fadhel.

Plus de 5 000 hommes formés depuis 2015

Par la suite, la dureté des combats à Mossoul, où la Division d’or a assumé le plus gros des efforts, a fait grimper ce bilan. A l’issue de la bataille dans les quartiers est de la ville, à la mi-janvier, l’un de ses chefs parlait de 130 morts et 750 blessés. La question est devenue taboue face à l’hécatombe qu’a été la bataille dans la partie ouest, de février à juillet 2017. Des sources militaires occidentales évaluent à 10 000 le nombre de morts et de blessés en neuf mois, toutes forces de sécurité confondues.

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Dans son projet de budget 2018, publié en mai 2017, le département américain de la défense fait état de 40 % de pertes, au total, parmi les unités antiterroristes engagées à Mossoul. Mais cette évaluation est contestée côté irakien. « Ce n’est pas 40 % de pertes humaines : on ne pourrait plus se battre !, assure un autre général, Sami Al-Aridhi. On n’est plus opérationnels à 30 % de pertes. Nous avons eu moins de 20 % de pertes et elles sont compensées par des recrues formées à Bagdad. Le reste, ce sont des pertes matérielles. »

Sans l’incorporation constante de nouvelles recrues, la Division d’or n’aurait pu maintenir ses efforts à Mossoul, puis à Tall Afar, Hawija ou Al-Qaïm

Sans l’incorporation constante de nouvelles recrues, la Division d’or n’aurait pu maintenir ses efforts à Mossoul, puis à Tall Afar, Hawija ou Al-Qaïm. « Tous les trois mois, nous avons des formations pour compenser les pertes et reconstituer les bataillons », confiait le général Haïder Fadhel en juillet.

Plus de 5 000 recrues ont été entraînées depuis 2015, selon un récent rapport de l’inspecteur général du Pentagone. Deux promotions de 500 hommes ont été envoyées à Mossoul. Une troisième a été maintenue en formation pour lui épargner la dernière bataille, particulièrement pénible, dans la vieille ville. Certaines recrues ont été envoyées au front avant d’achever leur formation de six mois à un an en moyenne, assurée par des instructeurs irakiens ou originaires de plusieurs pays de la coalition.

Méthode d’entraînement intensive américaine

Malgré ce contexte, l’unité ne manque pas de candidats. Son prestige et l’attrait de la solde – un salaire de base de 2,25 millions de dinars (1 600 euros) par mois, soit près du double des autres forces – ont poussé 300 000 Irakiens à candidater lors du recrutement de mai, d’après le Washington Post.

Désormais, le défi est de retrouver le niveau d’excellence que la Division d’or a perdu par manque d’entraînement depuis 2014, en dépit de l’expérience inestimable acquise au front. « Nous sommes meilleurs que les autres grâce à la méthode américaine d’entraînement permanent, tandis que l’armée n’a même pas de munitions pour ses entraînements, plaide le lieutenant-colonel Salam Al-Obeidi. Cela coûte beaucoup d’argent, mais il faut continuer. »

La Division d’or reviendra à sa mission traditionnelle une fois que l’armée et la police fédérale pourront de assumer pleinement leur rôle

Les succès des unités antiterroristes dans la lutte contre l’EI ont ouvert une réflexion sur leur place au sein des forces de sécurité nationales. Leur institutionnalisation et leur indépendance ont été confirmées par le vote d’une loi, en août 2016, qui en font un ministère à part entière, placé sous l’autorité du premier ministre. Elles disposent, pour la première fois, d’un budget propre – soit 683 millions de dollars (575 millions d’euros) en 2017. De larges pouvoirs leur sont conférés : le droit d’arrêter des terroristes présumés, de demander des écoutes téléphoniques ou de geler des comptes bancaires.

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Le 30 janvier, la veille de leur départ de Mossoul Est, complètement libéré de la présence des combattants de l'EI, les forces spéciales irakiennes, en présence de leur commandement, accrochent un immense drapeau Irakien sur le mât de la place des cérémonies de Mossoul.
Le 30 janvier, la veille de leur départ de Mossoul Est, complètement libéré de la présence des combattants de l’EI, les forces spéciales irakiennes, en présence de leur commandement, accrochent un immense drapeau Irakien sur le mât de la place des cérémonies de Mossoul. LAURENT VAN DER STOCKT POUR LE MONDE

Le général Al-Kenani a assuré, en juillet, que ses hommes reviendraient à leur mission traditionnelle – la lutte contre les cellules terroristes et les trafics, la protection des aéroports et des ambassades, les prises d’otages – une fois que l’armée et la police fédérale pourront de nouveau assumer pleinement leurs rôles respectifs de gardiennes des frontières et des villes. « Les deux ont gagné en expérience, estime le général Fadhel. Mais, si un nouvel accident devait se présenter, nous serons prêts. »

Des pistes sont évoquées pour élargir la palette des missions de la Division d’or, non sans susciter des réticences au sein des autres forces armées, inquiètes à l’idée qu’elles deviennent une sorte de garde républicaine, comme l’avait envisagé l’ex-premier ministre Nouri Al-Maliki, en 2012.

Diffuser le modèle de professionnalisme

Dans son projet de budget 2018, le Pentagone envisage une allocation annuelle de 193 millions de dollars sur trois ans pour porter à 20 000 le nombre d’hommes de la Division d’or et maintenir en son sein une force d’infanterie.

« Nous voulons étoffer les effectifs, mais pas à 20 000 hommes, rétorque le général Al-Aridhi. Nous n’avons pas besoin de cela. Il y a déjà l’armée et la police fédérale. Nous voulons seulement compléter nos bataillons. » Le projet initial de former des bataillons de 600 ou 800 hommes, contre 350 en moyenne aujourd’hui, n’a jamais pu être mis en œuvre. « Nous devons créer une division de blindés et de tanks pour achever notre indépendance, précise le général Fadhel. La nouvelle loi a rouvert des discussions sur la création d’une force aérienne et d’une division d’hélicoptères. On pourrait aussi avoir besoin d’une division d’artillerie, d’ingénierie et d’une division tactique. »

Le chercheur Michael Knights plaide pour faire de la Division d’or un « incubateur de talents » pour les bataillons et unités spéciales d’autres corps armés

La tentation existe, au sommet de l’Etat, de transférer des membres de l’antiterrorisme dans les autres forces armées du pays pour y diffuser le modèle de professionnalisme, d’éthique et de loyauté qu’ils incarnent. Ainsi, plusieurs hauts gradés issus de leurs rangs ont déjà été mutés çà et là.

En mai 2016, la sécurité de la zone verte de Bagdad – enceinte ultrasécurisée qui accueille les principales institutions de l’Etat et les ambassades – a été confiée au général Karim Halfa Al-Tamimi. Après l’attentat de Karrada, quartier de Bagdad (350 morts en juillet 2016), le général Jalil Abdul Jabbar Al-Rubaie a pris la tête du commandement des opérations de la capitale, qui concentre 60 % des forces de sécurité du pays. En janvier 2017, le général Irfan Al-Hayali, passé lui aussi par la Division d’or, a été nommé ministre de la défense.

D’autres mouvements pourraient intervenir. « C’est envisagé pour permettre un transfert d’expérience à d’autres forces de sécurité, comme l’armée, qui a un problème de commandement, explique le général Fadhel. Une personne ne peut changer intégralement un corps d’armée, mais, si elle peut changer 10 % à 20 %, c’est déjà bien. »

« Beaucoup de postes ont été proposés à de hauts gradés, confirme le général Al-Aridhi. Il n’est pas possible, en revanche, de transférer des officiers de rang inférieur. On ne peut pas les perdre au profit d’autres forces. » Un avis que ne partage pas le chercheur Michael Knights, spécialiste des forces irakiennes au Washington Institute for Near East policy. Lui plaide pour faire de la Division d’or un « incubateur de talents » pour les bataillons et unités spéciales d’autres corps. Ces transferts, selon lui, pourraient permettre de réduire progressivement l’influence de certaines milices chiites au sein de la police et des unités de la MP.

L’armée irakienne, un chantier immense

La restructuration de l’armée irakienne et de la police fédérale est un chantier immense. Il requiert un investissement soutenu en formation et en équipement, ainsi qu’une refonte pour éradiquer les maux structurels à l’origine de leur déroute en 2014.

Cette année-là, un tiers des divisions s’est effondré face à la conquête djihadiste, faisant passer les effectifs de l’armée de 151 000 à 81 000 hommes et ceux de la police de 82 000 à 37 000 hommes. La coalition internationale a rapidement déployé des conseillers et des moyens pour remettre sur pied des divisions entières et renforcer leurs capacités de combat et de déminage. D’octobre 2014 à décembre 2017, elle a formé plus de 100 000 recrues, dont 15 000 au sein de l’antiterrorisme et des Forces de réaction rapide du ministère de l’intérieur.

Le premier ministre a ordonné le limogeage et l’ouverture de poursuites contre les chefs militaires corrompus ou jugés responsables de la débandade de 2014

Dès sa prise de fonctions de premier ministre, en septembre 2014, M. Al-Abadi a engagé des réformes pour corriger les dérives de son prédécesseur, M. Al-Maliki, ayant contribué à développer la corruption, le népotisme et la confessionnalisation de ces corps.

Après le départ des Américains, en 2011, ce dernier avait multiplié les nominations d’officiers en fonction de leur loyauté politique et incorporé des recrues sans qualification, issues des milices chiites acquises à sa cause, au détriment d’officiers plus qualifiés et de militaires sunnites, peu à peu écartés. Les exactions répétées ont fini par aliéner les populations sunnites. La corruption les a rendues inopérationnelles, par manque de personnel qualifié, de formation et d’équipement.

Haïder Al-Abadi a ordonné le limogeage et l’ouverture de poursuites contre les chefs militaires corrompus ou jugés responsables de la débandade de 2014. De nouveaux commandants les ont remplacés, parmi lesquels des sunnites, à l’instar du ministre de la défense de l’époque, Khaled Al-Obeidi. Ce dernier s’est attaqué au phénomène des « soldats fantôme », qui avait atteint une ampleur inédite dans l’armée régulière. Plus de 50 000 hommes ne se présentaient plus à leur poste et étaient couverts par leurs supérieurs en échange du versement d’une partie de leur solde.

Un appel à maintenir le soutien international

L’erreur, estime Michael Knights, serait de reproduire le scénario du départ des troupes américaines en 2011, en procédant à un retrait prématuré des conseillers de la coalition. Les efforts engagés par les Etats-Unis pour restructurer les forces armées entre 2003 et 2011 – pour un coût évalué à 26 milliards de dollars – ne pouvaient être durables, d’après lui, au vu des lacunes laissées dans des secteurs clés.

Les troupes américaines sont parties sans avoir mis sur pied des unités dans les secteurs dont elles avaient la charge, comme le soutien logistique et aérien, les communications ou l’artillerie. De même, la formation des officiers est restée inachevée.

Depuis des mois, le premier ministre, M. Al-Abadi, multiplie, envers ses partenaires au sein de la coalition, les appels à renouveler leur soutien dans la période post-EI qui s’ouvre aujourd’hui. Sa priorité : parachever la restructuration des forces armées. Le soutien des Américains, présents avec 5 200 hommes en Irak, sera décisif. S’ils ont assuré qu’ils maintiendraient leurs efforts, ainsi que des hommes, ils n’ont toujours pas dévoilé l’ampleur et les contours de cet appui.

 

Source: © La Division d’or, un modèle pour l’armée irakienne

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