Jean-Pierre Robin: «La confiance et l’ordre public comptent bien plus que l’argent pour la relance»

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Jean-Pierre Robin: «La confiance et l’ordre public comptent bien plus que l’argent pour la relance»

CHRONIQUE – Les 100 milliards que l’État injectera ne feront-ils qu’arroser le sable?

Emmanuel Macron aurait-il perdu la main au point de ne pouvoir faire deux choses «en même temps»? Le gouvernement a préféré reporter son plan de relance, qui sera présenté ce jeudi 3 septembre (au lieu du 25 août), afin de se consacrer à la crise sanitaire. Et il a eu raison: une reprise de l’épidémie tuerait dans l’œuf la reprise économique tellement nécessaire. Avant d’arroser son semis, encore faut-il qu’il soit fertile.

Outre l’épée de Damoclès d’une deuxième vague de Covid-19, avec ses fractures sociales et les «incivilités» meurtrières (le grand feuilleton de l’été), l’Hexagone tient plus de la forêt vierge que du jardin à la française. Le président de la République semble d’ailleurs conscient que la France qu’il gouverne est, en cette rentrée 2020, aux antipodes de l’idéal romain d’«un esprit sain dans un corps sain». «Notre pays, au fond, a peur, il a une crise de confiance, confiance à l’égard de lui-même», a admis Emmanuel Macron dans son entretien télévisé du 14 juillet, évoquant la révolte des «gilets jaunes» et les grèves à répétition précédant la pandémie.

Et ce vendredi 28 août, invité de l’Association de la presse présidentielle, il a déploré «une banalisation de la violence» qui s’est, selon lui, «durcie» à la sortie du confinement et nécessite «une réponse républicaine rapide» (sic). Le chef de l’État devrait en dire plus le 4 septembre. Il célébrera alors le 150e anniversaire du rétablissement de la République, dont on se souvient que quelques mois plus tard avait éclaté l’insurrection de la Commune de Paris, se soldant par un bain de sang au printemps 1871…

Le paradoxe est que l’on apprécie d’autant mieux un climat de sécurité qu’on en éprouve l’absence

 

Une «confiance» chancelante et un «ordre public» ébréché, tel est devenu notre lot. Pas plus que le président de la République, on n’épiloguera sur ces termes complexes que chacun comprend naturellement. De même est-il difficile de définir un éléphant alors qu’on le reconnaît immédiatement quand il nous fonce dessus! Le paradoxe est que l’on apprécie d’autant mieux un climat de sécurité qu’on en éprouve l’absence. À l’évidence, le cadre social et sociétal oppressant qui est le nôtre n’est guère propice à la prospérité économique. N’est-ce pas le pont aux ânes de dire qu’elle se nourrit de la confiance mutuelle, d’optimisme en l’avenir et d’un horizon balisé?

Du plan de relance divulgué cette semaine au complet, avec tous ses boutons de guêtre, on a l’impression de tout savoir, tant les membres de l’exécutif se sont ligués pour en dresser les louanges. Emmanuel Macron a fixé le cap dès le 14 juillet: «au moins 100 milliards d’euros pour faire la relance industrielle, écologique, locale, culturelle et éducative». Jean Castex s’est extasié sur ce montant, un peu plus de 4 % du PIB annuel, «quatre fois plus que le plan de relance de 2008», a-t-il martelé à l’université d’été du Medef. Oubliant de préciser que la récession est cette fois quatre fois plus profonde qu’il y a douze ans, le premier ministre a insisté sur les fonds européens qui financeraient «40 %, 40 milliards» de cette manne et que «c’est sans précédent». Tu l’as dit, bouffi!

Les ingrédients du cocktail

 

Quant à Bruno Le Maire, ministre des Finances et troisième homme du pouvoir économique d’État, il a choisi Lourdes, la ville des miracles, pour donner, le 10 août, le sens de la manœuvre: «que la France retrouve d’ici à 2022 le niveau de développement économique qu’elle avait en 2019».

Tout en se promettant de ne pas déflorer la composition du cocktail, les ministres n’ont cessé de décliner cet été ses ingrédients: 30 milliards pour la transition énergétique, 40 milliards pour l’industrie, 25 milliards pour les PME/TPE, 10 milliards pour l’allégement des fameux «impôts de production» (l’équivalent pour les entreprises des taxes locales, d’habitation et foncière des particuliers), 2 milliards pour «la culture» (dont plus personne ne doute qu’elle est une marchandise), etc. Pour les particuliers, la présentation quitte les sphères de la macroéconomie pour devenir individuelle : 4000 euros d’aide à un apprenti, 100 euros d’augmentation sur les primes de rentrée des moins fortunés…

La rhétorique politique n’a cure de rigueur comptable. L’important est de plaire aux lobbies

De cette liste à la Prévert, on observe que la somme des parties est supérieure à son enveloppe globale. Parce que les champs se recoupent et que la rhétorique politique n’a cure de rigueur comptable. L’important est de plaire aux lobbies dont chacun d’entre nous est membre, d’un ou plusieurs. Mais ne chipotons pas. La vraie question est ailleurs: les 100 milliards (en supposant qu’ils soient effectifs, ce qui prendra du temps pour les fonds de l’Europe soumis au vote du Parlement européen) parviendront-ils à relancer la machine?

Pas d’effet boule de neige?

 

Rappelons la mécanique fondamentale d’une relance «keynésienne», pour faire savant: face à une récession où les ménages et les entreprises arrêtent de dépenser, soit qu’ils manquent de ressources, soit qu’ils ont peur, l’État vient à leur secours. Notons que les 100 milliards constituent un pot-pourri de bonnes intentions associant aides d’urgence et incitations à investir. L’idéal serait que chaque euro ait un effet «multiplicateur» selon le circuit économique normal qui n’est rien d’autre qu’une cascade de dépenses et d’enrichissements mutuels.

Or ce n’est pas du tout sûr. Dans son étude de juillet, «Une stratégie économique face à la crise», le Conseil d’analyse économique lié à Matignon a retenu l’hypothèse prudente d’«un multiplicateur unitaire»: chaque euro public sera dépensé par la sphère privée sans qu’il y ait d’effet boule de neige. Pire, il se pourrait que les fonds soient mis de côté, une épargne de précaution faute de confiance. Les milliards de la relance n’auraient fait qu’arroser le sable. Un échec économique pour le pays et un désaveu politique cinglant pour le chef de l’État.

 

Source: Jean-Pierre Robin: «La confiance et l’ordre public comptent bien plus que l’argent pour la relance»

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