«J'ai l'impression de faire de la figuration» : à Montmartre, les portraitistes font grise mine

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«J'ai l'impression de faire de la figuration» : à Montmartre, les portraitistes font grise mineREPORTAGE – Ils sont 260 artistes à animer quotidiennement, à tour de rôle, l’emblématique place du Tertre à Paris. Sans touristes ou presque en raison du coronavirus, ils luttent à leur façon, crayons en main. En attendant des jours meilleurs.

Source:© «J’ai l’impression de faire de la figuration» : à Montmartre, les portraitistes font grise mine

Le Starbucks Coffee de la place du Tertre est fermé, mais les portraitistes, debout avec leurs cafés fumants, sont bien là, prêts à croquer les premiers arrivants. Comme un signe que la vie artistique ne s’arrête jamais à Montmartre. Même en temps de crise.

À 10 heures, ils sont une trentaine à sortir leur gouache un dimanche d’août sur la mythique place pavée, se partageant un mètre carré à deux contre une redevance de 600 euros par an. Claudine et Michel, vêtus d’un même k-way multicolore sont installés dans un angle, sous des parasols verts. Ils résument très simplement la situation : «Il n’y a pas de touristes et on s’ennuie.» Le décor est planté. «Il n’y a qu’à regarder l’espace libre entre les commerces et nous. D’habitude on ne voit pas les serveurs tant il y a de monde qui se bouscule. Là, il n’y a personne dans la rue.»

Cela fait 25 ans que Claudine manie le crayon devant le bistrot du Sabot Rouge. 45 ans pour son mari. Mais c’est la première fois qu’ils vivent un été aussi morne : «On est en août mais on se croirait en plein mois de novembre, c’est triste.»

 

 

Le constat est le même derrière chaque chevalet en bois. Stéphane, 38 ans, est arrivé sur la place du Tertre en 2011. C’est l’un des plus jeunes artistes du «carré». Cet été, il a vu sa clientèle chuter de 80% en raison du coronavirus. «L’an dernier, à la même période, je faisais en moyenne quinze portraits par jour. Aujourd’hui, je m’estime chanceux si j’en réalise cinq. Mais certains jours, c’est zéro.»

Le dessinateur vit de sa passion et en tire son revenu principal, mais reconnaît que cela devient de plus en plus compliqué. Ancien juriste, il ne sait pas s’il continuera longtemps à exercer en plein air, mais se sent utile en période de crise.

« C’est le rôle d’un artiste de provoquer des émotions en direct. Il faut être là pour les rares touristes qui se déplacent jusqu’ici. On est là et bien vivants ! »

Stéphane, dessinateur

«Hier, j’ai fait pleurer deux femmes avec mes feutres. C’était des larmes de joie et c’est pour vivre des moments comme ceux-là qu’on se lève le matin, tout en sachant que notre journée sera remplie de blancs.» Son voisin l’interrompt en lui offrant un café et une cigarette avant d’installer son matériel à côté. Il est 10 h 30 et le «carré aux artistes» n’a jamais aussi bien porté son nom : il y a plus de portraitistes et de peintres que de touristes sur place.

Une «grande famille» qui cohabite

«La place du Tertre, c’est une grande famille», raconte Enrique. On y travaille à l’air libre, on se réfugie dans ses cafés quand il pleut, on y mange, on s’y aime et on s’y déteste». La cohabitation est peut-être plus simple en période de Covid-19, les artistes n’étant pas entassés les uns sur les autres, même s’ils sont toujours relégués en bord de carré au profit des terrasses des restaurants. Certains ne viennent plus depuis juin, sachant qu’ils ne feront quasiment aucune vente, ou pour les plus âgés, par peur d’attraper le coronavirus. Mais ceux qui sont là, tiennent bon. Leur diversité linguistique (Croates, Polonais, Coréens…) contraste avec les passants présents ce dimanche. Autour de la place, on entend quelques «beautiful» et «magnífico», mais surtout beaucoup de «non, merci». Les habitants du quartier qui viennent y effectuer leur promenade dominicale sont rares à accepter qu’on esquisse leurs traits : «Souvent ils me disent “c’est gentil mais je suis Parisien.” Je leur réponds que ce n’est pas une raison. Un portrait est un portrait», sourit Stéphane, avant d’aller renseigner deux curieux sur ses dessins.

 

Les artistes baissent les prix

 

«J'ai l'impression de faire de la figuration» : à Montmartre, les portraitistes font grise mine

Les cloches sonnent 11 heures. Quelques chevalets plus loin, un groupe d’habitués discute avec animation du match PSG – Bayern de Munich, tout en gardant à l’œil les rares familles qui défilent devant eux. Si les passants sont désormais obligés de porter le masque dans le quartier, ils peuvent l’enlever pendant qu’ils posent. Les bras croisés et le regard concentré de Marco, touriste allemand, pourraient indiquer qu’il s’est laissé tenter par un souvenir. Mais non. Accompagné de sa femme, l’artiste de Stuttgart prend son temps pour analyser les techniques de ses confrères français. «On n’est pas venus ici pour acheter, on fait attention à nos dépenses avec la crise. Mais on profite du peu de monde sur place pour étudier le travail de chacun des caricaturistes», détaille-t-il en anglais.

Les seuls touristes étrangers croisés sur le lieu viennent de pays frontaliers. «Mais les clients les plus dépensiers sont les Américains et les Chinois, complètement absents cette année», souligne Hemmy, installée de l’autre côté du carré, dans la zone des peintres.

 

 

L’artiste, tout de noir vêtue, de sa tresse à ses Converse en cuir, remet en place ses aquarelles, envolées à cause d’un coup de vent. «Je suis née ici, mes parents se sont rencontrés sur ce carré et mon père y a également été peintre. La place du Tertre, c’est mon chez-moi», indique-t-elle. Mais ses habitudes sont chamboulées : «Normalement l’été, je constitue des réserves économiques pour l’hiver. Cette fois, je couvre tout juste mes frais quotidiens.»

« Normalement l’été, je constitue des réserves économiques pour l’hiver. Cette fois, je couvre tout juste mes frais quotidiens »

Hemmy, peintre

Coup de chance, une mère et sa fille, polonaises, lui achètent deux aquarelles pour un montant avoisinant les 250 euros. «Elles viennent de doubler mon chiffre d’affaires du mois», confie Hemmy qui n’en revient pas, après une semaine durant laquelle elle a récolté moins de cinquante euros. Une vente comme celle-là, ça ne m’était pas arrivé depuis l’an dernier.» L’artiste a quand même dû baisser ses prix, comme la plupart de ses collègues. «Avec la crise, on bataille moins qu’avant sur les tarifs, c’est certain», confirme-t-elle.

 

Faire vivre l’esprit bohème du lieu

 

«Cette année, j’ai l’impression de faire surtout de la figuration», témoigne une de ses voisines, exposant des peintures à l’huile de paysages champêtres. Si elle est toujours présente depuis trente ans au pied du Sacré-Cœur, ce n’est pas pour l’argent, explique-t-elle, mais pour l’ambiance bohème du lieu, «le plaisir de concocter sa tambouille colorée à chaud devant du public avec des collègues aussi fous et passionnés qu’elle». L’arrivée d’une famille parisienne originaire du Tibet la conforte à l’instant dans son choix de vie. Les comparaisons entre les plateaux himalayens et les champs de fleurs qu’elle vient de peindre la motivent à affronter la brise matinale : «Ces gens ne seraient peut-être jamais entrés dans une galerie d’art et là j’ai pu échanger pendant vingt minutes sur leur ressenti à la vue d’une de mes œuvres qui leur rappelait leur région natale.» Hemmy confirme ce besoin de partage et d’expression à même la rue : «Avant d’être un lieu du tourisme de masse parisien, la place du Tertre est d’abord un repère d’artistes rêveurs.» Un petit monde bouillonnant, qui souhaite conserver son âme d’antan et se distinguer des artistes non autorisés à exercer sur le carré qui se baladent sur la butte en proposant des caricatures souvent moins chères. «Ils ne nous aident pas, surtout en ces temps difficiles», regrette Claudine restreinte à son mètre carré. Les rares touristes prêts à se faire croquer un portrait se font alpaguer dans les rues voisines avant même d’arriver jusqu’à nous.»

 

 

Le charme des années 1900 a bien changé depuis, et la concurrence est de plus en plus rude entre les nombreux artistes du quartier. Mais leurs allers-retours incessants entre deux chevalets pour papoter témoignent d’une effervescence toujours à l’œuvre. Reste à savoir ce que deviendra le «carré aux artistes» dans quelques années, car très peu de jeunes demandent un emplacement auprès de la mairie du XVIIIe arrondissement et les moins de cinquante ans se font de plus en plus rares. Pour appâter les enfants, Hemmy garde dans un coin de son chevalet une palette de peinture destinée aux petits curieux qui voudraient s’essayer à l’aquarelle. À voir deux adolescentes pester contre la fermeture du Starbucks situé juste en face, pas sûr que cela suffise.

 


 

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