Jacques Julliard : «La gauche, l'islam et le nouvel antisémitisme»

Home»A LA UNE»Jacques Julliard : «La gauche, l’islam et le nouvel antisémitisme»

Jacques Julliard : «La gauche, l'islam et le nouvel antisémitisme»

CHRONIQUE – L’historien et essayiste revient sur le manifeste des 300 personnalités contre l’antisémitisme paru dans Le Parisien. Il se réjouit que prenne fin le déni du réel et analyse la reconfiguration politique que produit la question de l’islamo-gauchisme. À force d’abandonner ses valeurs, la gauche court le risque d’être rayé de la carte au profit d’un seul duel entre centre et droite.

● Sur la question judéo-musulmane

Eh bien! oui, il y a un antisémitisme musulman. Grande nouvelle! Il y a longtemps que cette évidence était un secret de Polichinelle, mais le fait nouveau est qu’on a désormais le droit d’en parler. L’ère de la communication est d’abord celle de l’intimidation. Ainsi tout le monde, dans les années 1950, connaissait l’existence du goulag, mais il a fallu que Khrouchtchev en personne en donnât la permission (1956) pour que dans les milieux stalinoïdes de l’intelligentsia parisienne, on s’enhardît à y faire allusion.

Le grand mérite du manifeste des 300 (Le Parisien, 22/4), mais aussi de celui des 30 imams (Le Monde, 24/4) est d’avoir mis un terme à ces pudeurs de vierges effarouchées qui, à l’ère victorienne, étaient tenues de dire leur «estomac», pour ne pas parler de leur ventre. Désormais quand une vieille dame juive sera torturée et égorgée aux cris de Allah akbar! il ne sera plus systématiquement question, y compris dans la bouche des magistrats instructeurs, de détraqués et de malades mentaux ; quand on dénoncera l’impossibilité d’enseigner la Shoah dans certaines écoles à dominante musulmane, Le Mondenous épargnera peut-être ses rituelles considérations générales sur le vieil et tenace antisémitisme français ; quand il faudra bien constater que nos compatriotes juifs ont peur dans certains quartiers et les quittent pour des lieux plus hospitaliers, en France, en Israël, ou ailleurs, on nous dispensera peut-être de ces statistiques boiteuses sur la décroissance de la croissance du phénomène…

● Contre l’islamisme de précaution

Naturellement, tous les musulmans ne sont pas antisémites, et tous les antisémites ne sont pas musulmans. Mais pour combattre un mal, il faut d’abord le nommer. Quand dans mon précédent carnet du Figaro je dénonçais, aux côtés de l’antisémitisme d’extrême droite et de l’antisémitisme populaire et avant même l’apparition en France de l’antisémitisme musulman, un antisémitisme chrétien, jadis virulent, je ne me suis pas cru obligé d’ajouter que tous les chrétiens n’étaient pas antisémites, que Jésus lui-même… et ainsi de suite.

Pour savoir de quel côté balance le racisme, il suffit de consulter les statistiques. Les juifs votent avec leurs pieds, les musulmans aussi.

À cet égard, on ne saurait trop recommander le dernier livre de Pierre-André Taguieff,Judéophobie, la dernière vague(Fayard) qui montre avec son érudition et sa rigueur habituelles que l’antisémitisme musulman est loin d’être un recyclage des vieux antisémitismes occidentaux. Il procède en grande partie de l’humiliation ressentie par le monde arabo-musulman lors de l’installation d’Israël et des guerres qui ont suivi. On assiste à une véritable «islamisation de la judéophobie». À quand, demande-t-il, un Vatican II de l’islam sunnite?

J’en conclus qu’il faut en finir avec l’islamisme de précaution, qui berce les belles âmes, leur permet de se savoir gré de leur propre délicatesse. Non, ce n’est pas l’antisémitisme maurrassien qui est la cause de cette «épuration à bas bruit» dénoncée par les 300 ; non, ce ne sont pas de pieux parallèles entre l’antisémitisme en particulier et le racisme en général qui expliquent que le pays de l’abbé Grégoire, de Bernard Lazare et de Péguy soit devenu un lieu répulsif pour les juifs, quand il demeure attractif pour les musulmans, comme il est aisé de le voir. C’est tout simple. Pour savoir de quel côté balance le racisme, il suffit de consulter les statistiques. Les juifs votent avec leurs pieds, les musulmans aussi.

Car le déni du réel est un crime ; dans le cas qui nous occupe, il constitue une complicité passive avec l’antisémitisme, au point de persuader ce pauvre Poutou, alors que onze juifs sont tombés ces dernières années sous les balles ou les couteaux des tueurs islamistes, que ce sont les musulmans français qui ont payé le plus lourd tribut au racisme criminel…

Comme dit Proust, les faits ne pénètrent pas dans les lieux où vivent nos croyances

J’ajoute une recommandation à l’adresse de nos compatriotes musulmans: qu’ils se méfient donc un peu de ces islamophiles au cœur sensible, qui leur font plus de caresses que Donald Trump à un Emmanuel Macron qui n’en pouvait plus. Quand ils auront vraiment besoin de leur engagement actif, ils peuvent être à peu près sûrs qu’ils ne pourront pas compter dessus. Ayant fait récemment le bilan de ma vie militante, et constaté qu’elle avait été consacrée pour la plus grande part à la défense des musulmans en France, en Algérie, en Bosnie, au Darfour, je me suis fait à moi-même cette remarque bien plus intéressante: c’est que jamais quand il fallait se battre, les islamolâtres d’aujourd’hui ne se sont trouvés là. Étrange tout de même. Certains se reconnaîtront peut-être, mais je n’en suis pas sûr, —: comme dit Proust, les faits ne pénètrent pas dans les lieux où vivent nos croyances.

● Un étrange chassé-croisé

Une dernière observation. Elle relève de l’analyse politique. Aujourd’hui, quand vous entendez quelqu’un prendre la défense des musulmans, vous pouvez être sûr qu’il est de gauche ou qu’il se croit tel. Quand vous en entendez un autre prendre la défense des juifs, vous pouvez désormais présumer qu’il est de droite. Je reconnais que c’est là un critère un peu sommaire, qui fait bon marché d’honorables exceptions, dans les deux cas et dans les deux sens. C’est navrant, mais c’est pourtant ainsi, le monde à l’envers. Un Charles Maurras, dont il est aujourd’hui beaucoup question, s’il revenait parmi nous, n’en croirait pas ses yeux ; encore moins ses oreilles, qu’il avait mauvaises.

J’irai encore plus loin: la question judéo-musulmane est en train de créer en France un ahurissant chassé-croisé au chapitre des valeurs. Tout au long de la IIIe République, et naguère encore, on reconnaissait un homme de gauche à un certain nombre de traits: l’attachement indéfectible à la laïcité, à l’école républicaine, à la République elle-même, à la nation, à la France. Et à la haine de l’antisémitisme! Prenez tous les grands hommes dont la gauche se réclame traditionnellement, de Gambetta à Mitterrand, en passant par Clemenceau, Jaurès, Blum, Mendès, et combien d’autres, comme mes amis disparus, Michel Rocard et Edmond Maire, et encore notre cher Robert Badinter: ils sont tout entiers pétris de ces valeurs.

● L’islamisme de compensation

Mais à l’inverse, il y a désormais à gauche beaucoup d’Orgon victimes des Tartuffe-Ramadan de l’islamo-gauchisme.

Écoutez attentivement les porte-parole de la gauche, ou de ce qu’il en reste. La laïcité? Bien sûr, elle doit être honorée, mais avec modération.

La République n’est-elle pas tout au long de notre histoire synonyme de colonialisme, voire de racisme ?

À trop l’exalter, ne finirait-on pas par «stigmatiser» les musulmans? L’école républicaine? À trop rechercher l’excellence, ne sont-ce pas les inégalités que l’on creuse au détriment des moins bien armés? La République n’est-elle pas tout au long de notre histoire synonyme de colonialisme, voire de racisme? La nation? N’est-elle pas facteur d’exclusion pour les nouveaux arrivants? La France? Ce «récit» où nos ancêtres avaient trouvé le lien qui les unissait, est-il autre chose qu’une pure fiction, depuis les «racines judéo-chrétiennes» jusqu’à la philosophie des Lumières, issue de ces racines?

Cette déconstruction est en cours. Ses bases scientifiques et philosophiques sont fragiles ; elles reposent le plus souvent sur l’esbroufe et la mauvaise foi. Mais elle est assez efficace pour rayer la gauche du paysage politique présent, pour au moins dix ans. Car enfin, je vous le demande: si la gauche renie de facto les valeurs sur lesquelles elle a jadis fondé son pacte avec la nation, spécialement avec les classes populaires, quelle raison restera-t-il à ces dernières pour la soutenir? La proximité sociale? Elle n’existe pas. Le clientélisme généralisé? Il n’est pas crédible. Décidément, cette ferveur soudaine pour la religion de l’autre a quelque chose de stupéfiant de la part d’un personnel politique en majorité agnostique ; c’est payer bien cher une tardive rectification de tir destinée à faire oublier son molleto-colonialisme de naguère.

Pendant ce temps, une partie de la droite républicaine, soit pour faire pièce à la gauche, soit pour faire barrage à la montée de l’islamisme, se rapproche des valeurs évoquées plus haut. Je ne vois pas pourquoi les hommes de gauche authentiques, héritiers des Lumières et convaincus que leurs valeurs sont universelles devraient s’en affliger. En tout cas, le fait est difficilement contestable. À cause de cette ridicule bigoterie islamique, qui ne se confond en rien avec la nécessité de l’intégration des musulmans, la gauche laisse pour dix ans le champ libre à une confrontation exclusive entre la droite et le centre.

● J’ai fait un rêve

Oui, je fais ce rêve. Que les personnalités, plus nombreuses que l’on ne le croit, éprises de paix et de fraternité dans les diverses religions et sociétés spirituelles se réunissent et établissent entre elles un lien permanent. Le manifeste des 300 se termine par un appel aux musulmans. De leur côté les 30 imams dénonçant «la confiscation de leur religion par des criminels» et définissant l’islam comme une «aspiration spirituelle», en quête de «transcendance de lagénérosité et de l’altérité», ont employé des formules qui vont au cœur de tout homme libre et de tout citoyen français.

L’Église de France, qui a déjà accompli le trajet de la réconciliation avec les juifs et qui entretient de bons rapports avec les musulmans, serait bien placée pour proposer une initiative commune

Il me semble que l’Église de France, qui a déjà accompli le trajet de la réconciliation avec les juifs et qui entretient de bons rapports avec les musulmans, serait bien placée pour proposer une initiative commune. Qu’à côté de l’archevêque de Paris, le grand rabbin Korsia, l’imam de Bordeaux Oubrou, des personnalités comme Élisabeth Badinter, Patrick Kessel, Pascal Bruckner, Boualem Sansal, Kamel Daoud, Caroline Fourest, — ce sont des noms que je lance un peu à la volée -, établissent entre elles un organe de liaison permanent destiné à lutter contre le racisme et l’antisémitisme, serait la preuve que l’offensive aurait cessé d’être l’apanage des fanatiques et des assassins. Ajouterai-je qu’une telle initiative serait une contribution à la laïcité véritable à l’intérieur des lois de la République. Il ne sera pas dit que dans ce pays le dernier mot revienne aux porteurs de haine, ou tout simplement aux imbéciles. Au-delà de son objet, la lutte contre le racisme et l’antisémitisme et pour la fraternité, qui ne ferait nullement double emploi avec les organismes de défense des droits de l’homme déjà existants, un tel organe de liaison redonnerait à un pays ravagé par la mesquinerie et l’insignifiance, le signal d’une révolte du spirituel.

● Atmosphère, atmosphère…

Dans son éditorial de Libération (28-29 avril 2018), Laurent Joffrin a tenu à souligner que M.M. Finkielkraut et Zemmour n’ont pas la responsabilité «directe» (le mot figure textuellement) dans un éventuel retour de la violence fasciste. C’est très généreux de sa part. Merci pour eux. Tout au plus contribuent-ils à créer une «atmosphère», ajoute-t-il, favorable à cette résurgence.

À la place des intéressés, je me sentirais tenu de renvoyer l’ascenseur à Laurent Joffrin, en précisant avec la plus grande netteté qu’il n’a de son côté aucune responsabilité directe dans le terrorisme islamiste.

On dit même – mais que ne dit-on pas? – que Libération préparerait en grand secret un numéro spécial intitulé: «Au secours! Mahomet revient!»

● Paris est une fête pour les yeux

On peut actuellement visiter à Paris trois expositions consacrées à des peintres majeurs, Delacroix, Tintoret, Corot, la beauté convulsive et la beauté apollinienne. Malgré mon amour immodéré de Tintoret, c’est de Camille Corot que je voudrais dire un mot, tant l’exposition du Musée Marmottan, consacrée à Corot portraitiste sort de l’ordinaire. Dire que le portrait n’était, si l’on peut dire, que son violon d’Ingres! On en sort l’esprit clair, l’âme apaisée, le cœur en fête. Comme si le réalisme poétique de ses portraits, aussi éloignés du vérisme de Courbet que de la subjectivité impressionniste de la génération suivante était la manifestation tranquille d’une évidence cachée. Corot (1796-1875) est un peintre qui ne fait jamais le malin, qui n’administre pas de leçon, mais qui à chaque instant donne à voir les choses et les gens comme on ne les avait jamais vus, tels qu’en eux-mêmes enfin l’instantané les change. Et quel coloriste! De LaDame en bleu, qui est comme le bouquet final de cette exposition, le critique Gustave Geffroy a écrit «avec cette minute passagère, Corot a fait une réalité définitive». Et un bleu définitif.* Éditorialiste de l’hebdomadaire «Marianne». Le carnet de Jacques Julliard, qui paraît ordinairement le premier lundi du mois, a été exceptionnellement décalé en raison du pont. Le rythme habituel reprendra à partir du mois de juin.


 

 

Source:© Jacques Julliard : «La gauche, l’islam et le nouvel antisémitisme»

Leave a Reply

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Social Media Auto Publish Powered By : XYZScripts.com
fr_FRFrançais
en_USEnglish fr_FRFrançais