Italie : «Matteo Salvini a perdu une bataille mais il n’a pas encore perdu la guerre» 

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Italie : «Matteo Salvini a perdu une bataille mais il n’a pas encore perdu la guerre» 

FIGAROVOX/ENTRETIEN – La formation d’une coalition entre le M5S et le Parti démocrate est un camouflet sévère pour Matteo Salvini. Mais elle reste fragile: pour le politologue Christophe Bouillaud, ses idées restent majoritaires dans l’opinion italienne.

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Ancien élève de l’École normale supérieure, Christophe Bouillaud
est professeur agrégé de science politique à l’Institut d’études
politiques de Grenoble depuis 1999 et agrégé de sciences sociales. Il
est spécialiste de la politique italienne et des relations
internationales.


FIGAROVOX.- Le Mouvement 5 Étoiles (M5S) s’était allié à Matteo
Salvini pour gouverner l’Italie. Désormais, il a décidé d’une alliance
avec la gauche italienne, le Parti démocrate. Le M5S est-il devenu le
parti pivot de la politique italienne?

Christophe BOUILLAUD.- Le M5S est devenu le pivot de la
politique italienne à son insu. Il n’a pas recherché ce rôle. Mais avec
une rhétorique «ni de droite, ni de gauche» – qui consiste aussi à dire
qu’on peut trouver de bonnes idées à droite comme à gauche – il occupe
une position centrale dans l’échiquier politique italien. Son électorat
est plutôt mélangé entre la droite et la gauche accueillant également
des gens qui n’ont pas vraiment d’affiliation partisane ou d’orientation
politique préalable. Il est un peu ainsi devenu un parti «centriste»,
alors même qu’il n’existe aucun lien de filiation du M5S avec les
anciens partis centristes de la «Première République» (1946-1992) et de
la «Seconde République» (1993-2013).

Le M5S créé sur une ligne «anti-partis» est devenu un parti ordinaire.

Mais pour bien comprendre, il faut aussi regarder comme ce mouvement a
évolué depuis sa création. Il est parti en 2009-2011 d’une critique
très radicale de tous les autres partis, d’une critique de la forme
d’organisation de la vie politique par la représentation, de l’idée de
«parti politique» en lui-même. C’est pour cela d’ailleurs qu’il
s’appelle «mouvement».

Il a donc été créé en 2009 sur une ligne radicalement «anti-partis»,
et on le retrouve dix ans plus tard, deux élections politiques plus tard
(2013 et 2018), en train de se livrer à des combinaisons parlementaires
typiques de la vie partisane de l’Italie entre 1946 et 1992 – ce qu’on
appelle la «Première République» – où les partis devaient s’allier les
uns avec les autres même en ayant des opinions assez différentes, comme
ce fut le cas entre les Démocrates-Chrétiens et les Socialistes dans les
années 1960.

Il y a donc une transformation du M5S en parti ordinaire: il occupe
désormais le centre de l’échiquier politique et il a ainsi une capacité à
s’allier aussi bien à la droite qu’à la gauche.

Cette nouvelle alliance est-elle contre-nature? Vous paraît-elle appelée à durer?

C’est une alliance à la fois contre-nature et assez logique.

Le M5S a accueilli un électorat et de futurs élus qui allaient du centre à la droite .

D’une part, le M5S lui-même, quand il émerge en 2009, est
essentiellement une dissidence d’une partie de la gauche sociale et
égologique contre le Parti démocrate. Les gens qui se regroupent autour
du blog de Beppe Grillon le critiquent pour son incapacité à faire ce
pour quoi il prétend avoir été créé: la mise en œuvre d’une politique
moderne, écologique et sociale, pour l’Italie. Le M5S dans sa toute
première version est très critique de la gauche et très écologique, et
il perce essentiellement dans des fiefs de gauche. À partir de
2011-2012, à la faveur du gouvernement Monti d’union nationale qui
impose une austérité de fer aux Italiens, avec des résultats économiques
se résumant à une seconde récession très dure, plus dure que celle de
2008-2009, il devient un parti plus «attrape-tout»: le M5S critique la
politique d’austérité et devient donc un parti de défense des Italiens
qui souffrent de cette austérité et plus généralement de toutes classes
laborieuses. Il attire alors un électorat et de futurs élus qui vont du
centre à la droite, en passant par le marais des anciens
abstentionnistes. Et lorsqu’en 2013, il essaie de négocier une alliance
avec le Parti démocrate, cela n’aboutit pas, parce qu’il lui réclame
bien trop de concessions au regard de sa force dans le pays. Il reste
donc dans l’opposition de 2013 à 2018, face à des gouvernements toujours
dirigés par des membres du PD (Letta, Renzi, Gentiloni). Au fur et à
mesure, le M5S se construit donc de plus en plus en opposition à tous
les autres partis, mais bien sûr en priorité le PD au pouvoir.

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En résumé, une de ses raisons d’être, dès le début, a été de
critiquer tout ce que représentait le Parti démocrate qui était
l’héritier des grands partis qui ont dominé l’Italie en 1946 et 1992: le
Parti communiste italien, la Démocratie chrétienne et d’autres petits
partis de centre-droit ou de centre-gauche. Il y a donc une opposition
frontale entre le deux.

D’autre part, néanmoins, le M5S – parce qu’il a des tendances
écologiques, qu’il se soucie du sort des jeunes travailleurs, qu’il
défend les Italiens les plus pauvres (surtout ceux du Sud) – a une
politique sociale qui peut correspondre à ce que devrait être un parti
social-démocrate. En effet, une des raisons pour lesquelles le M5S est
né, c’est parce que le Parti démocrate a connu un vrai virage très à
droite pendant un temps: il est devenu un parti social-libéral et même
très néolibéral sous Matteo Renzi. Il n’y avait alors qu’une seule
volonté du côté des démocrates: libéraliser le marché du travail et
transformer l’Italie en une nouvelle Amérique à la Reagan… ce qui
semblera à première vue paradoxal pour un parti «de gauche». Mais le
Parti démocrate, même avec un électorat de gauche, était devenu un parti
plus «à droite» que ne l’était son électorat potentiel. C’est ce qui a
ouvert un espace pour le M5S.

Ce sont donc paradoxalement, les
gens les plus à droite du Parti démocrate qui demandent une alliance
avec un mouvement plus à gauche, le M5S.

À la suite de sa défaite de mars 2018, où il n’y avait plus que les
retraités et les riches épargnants des centres-villes pour voter pour
lui, le Parti démocrate est ensuite revenu suite à un vote de ses
militants un plus à gauche, tout au moins en paroles par la voix de son
nouveau dirigeant, Luigi Zingaretti: il s’est donc rapproché de la
social-démocratie, est devenu plus attentif au sort des travailleurs, au
sort des régions pauvres de l’Italie, etc., ce qui permettait alors un
rapprochement avec le M5S. Mais paradoxe dans le paradoxe: la personne
qui a le plus œuvré pour ce rapprochement était Matteo Renzi lui-même
qui, au sein du parti démocrate représentait la droite! Celui qui a été
le plus néolibéral, alors même qu’il était le plus minoritaire dans son
parti suite à ses défaites de 2016-18, a fait pression pour que le Parti
démocrate s’allie avec le M5S pour une politique plus à gauche.
Pourquoi? Matteo Renzi est un fin politique. Il a donc compris qu’en
restant sur une ligne néolibérale, il risquerait de perdre tout
l’électorat restant du PD et de ne jamais récupérer l’électorat des
jeunes actifs (en deçà de 50 ans). Une autre raison expliquant ce
retournement est la grande proportion d’élus néolibéraux au sein de la
délégation parlementaire actuelle du PD, élus littéralement choisis à la
fin de la législature 2013-2018 par Renzi & Cie, dont la majorité
se trouve donc plus à droite que l’état de l’opinion actuel au sein du
PD. S’il y a des élections anticipées, la direction actuelle et la base
du parti pourraient évincer tous ces élus considérés «trop à droite». Ce
sont donc paradoxalement, les gens les plus à droite du parti qui
demandent une alliance avec un mouvement plus à gauche, plus social,
pour sauver le parti de la disparition électorale à laquelle les a
condamnés leur propre politique, et surtout pour sauver leur propre
avenir d’élus.

Le gouvernement précédent avait instauré un bras de fer avec les
autres dirigeants européens. Le parti démocrate est au contraire
européiste, comment cette contradiction va-t-elle être surmontée?

Ils ont une grande fenêtre d’opportunité à ce niveau notamment parce
qu’il y a une nouvelle Commission européenne. De plus, tout le monde se
rend compte que la politique monétaire de la BCE – les taux d’intérêt
proches de zéro – ne parvient pas à faire repartir la machine
économique. Même si la théorie dit le contraire, on s’aperçoit qu’une
gestion purement monétaire de la conjoncture ne fonctionne pas. Face au
ralentissement de l’économie européenne et mondiale, on en viendra
peut-être à une politique budgétaire.

Tous les partis ayant le soutien des électeurs souhaitent une politique de relance.

Deux scénarios se profilent. Soit l’économie allemande est relancée
et sachant qu’elle commande beaucoup l’économie italienne, elle
provoquerait ainsi un effet d’entraînement indirect. Soit – parce que
l’Italie est en sous-régime, qu’elle connaît un fort taux de chômage,
que certaines de ses capacités productives sont inemployées – on lui
autorise une relance budgétaire. Et cette deuxième option serait très
satisfaisante pour le Parti démocrate comme pour le M5S. Il faut
comprendre que les trois grands partis italiens – la Ligue, le Parti
démocrate et le M5S – sont tous d’accord sur le fond pour dire que
l’austérité ne fonctionne pas.

Mais le Parti démocrate ne souhaite pas entrer en conflit ouvert avec
l’Europe, le M5S est lui aussi prudent et la Ligue, même en se disant
plus courageuse, ne l’a pas vraiment été. Il y a un consensus en Italie:
tous, parmi les politiques ayant le soutien des électeurs, souhaitent
finalement une politique de relance.

Si l’Europe estime que, dans le contexte d’inefficacité de la
politique monétaire, une politique de relance serait une bonne chose,
les Italiens pourraient s’insérer dans ce mouvement général. Ils ont
donc là une grande fenêtre d’opportunité pour proposer un budget
relativement «laxiste» afin de relancer l’économie, que les autorités
européennes (Commission et Eurogroupe) puissent approuver.

C’est donc une chance. La Commission aura d’ailleurs plus de facilité
à dire oui à une manœuvre relativement expansive proposée par le Parti
démocrate qu’à une manœuvre du même type proposée par la Ligue (ne
serait-ce que pour aider à la réussite de ce gouvernement dont il faut
bien dire qu’il est un risque).

Qu’en sera-t-il de l’immigration? Le M5S et le Parti démocrate
vont-ils faire table rase de la politique de Salvini malgré l’opinion
favorable des Italiens?

La politique migratoire italienne très restrictive avait déjà été
enclenchée par le gouvernement précédent. Toutes les tentatives pour
remettre de l’ordre en Libye, tous les accords passés avec ce pays afin
de faire en sorte qu’il joue son rôle de gardien des côtes européennes
seront poursuivis quel que soit le gouvernement.

Ce sont les formes théâtralisées de blocage des navires des ONG qui
devraient s’arrêter. Pour le reste, la population italienne dans sa
majorité veut absolument que l’immigration par mer diminue. Tous les
gouvernements devront suivre cette ligne, sauf à devenir rapidement
extrêmement impopulaires.

Malgré la baisse du «trafic migratoire» après l’été, Matteo Salvini
continuera de jouer dessus et d’en faire un de ses points forts. De
plus, un autre enjeu entre en compte: la crise économique commencée en
Allemagne, en raison du ralentissement chinois. Si elle se répand et
s’aggrave Salvini aura beau jeu de dire: «vous n’avez pas fait ce qu’il
fallait» pour relancer l’économie italienne en jetant par-dessus bord le
dogme délétère de l’austérité et de l’équilibre budgétaire.

Matteo Salvini a-t-il perdu la guerre ou seulement une bataille?

Si jamais ce gouvernement échoue – ce qui est envisageable – et que,
finalement, il y a des élections au printemps prochain, Matteo Salvini
aura sa chance à la condition que la loi électorale ne change pas. Si
l’Italie décide de passer à un système purement proportionnel, Salvini
aura beaucoup de difficulté à obtenir 50 % des voix et donc 50 % des
élus nécessaires pour gouverner. La future bataille politique aura lieu
sur ce terrain. Le M5S et le Parti démocrate seront certainement tentés
de bloquer Salvini en mettant en place un mode de scrutin proportionnel,
ce qui serait une preuve de machiavélisme de leur part. Ils
abandonneraient en effet leur credo – favoriser un scrutin majoritaire
favorable à la gouvernabilité du pays, à une prise facilitée de
décisions irrévocables, comme les libéraux le réclament depuis les
années 1970 – pour éviter qu’on ne leur prenne la place.

Matteo Salvini a perdu une bataille mais il n’a pas encore perdu la guerre.

De plus, le précédent gouvernement de coalition entre le M5S et la
Ligue était à un vote seulement d’adopter une réforme constitutionnelle
qui réduirait d’un tiers le nombre de parlementaires. On ne sait pas
encore si cette réforme est à l’agenda de la nouvelle coalition
M5S/Parti démocrate, mais, si elle est votée par une majorité
parlementaire, et si elle est approuvée par référendum ensuite, elle
impliquerait un changement de mode de scrutin qui pourrait
potentiellement empêcher Salvini de reprendre la main. Dans ce cas,
l’Italie reviendrait à la situation de la «Première République»: un
parti, ici la Ligue, comme jadis le Parti communiste italien, serait
totalement exclu du gouvernement.

De toute façon, tant qu’il n’y a pas un gouvernement en place qui a
reçu la confiance des deux chambres, l’incertitude demeure. Il faut
désormais choisir les ministres, il faut aussi très probablement faire
approuver toute cette manœuvre par la base du M5S via un vote
électronique sur la plateforme «Rousseau». Une fois entrée en fonction,
l’alliance peut ensuite s’écrouler si ce nouveau gouvernement ne
parvient pas à tenir au-delà de l’échéance la plus proche: le vote du
budget, destiné à éviter l’augmentation automatique de la TVA actée avec
la Commission européenne en cas de dérapage budgétaire. Au printemps
prochain, à l’époque de l’année où se déroulent normalement les
élections, qu’elles soient anticipées ou pas, Matteo Salvini serait
alors en meilleure posture. Il incarnera en effet l’opposition, contre
deux partis en échec. En effet, les événements de cet été ne lui ont pas
été vraiment profitables. Le moment pour déclencher une telle crise
politique a été mal choisi, et les propos tenus par Matteo Salvini
lorsqu’il a lancé le processus de mise en cause du gouvernement Conte –
réclamer «les pleins pouvoirs» – a sans doute été maladroit.

Il semble qu’il ait perdu une bataille pour l’instant. Il pourrait perdre la guerre si la nouvelle alliance se lançait dans une réforme électorale défavorable à la Ligue. Mais rien n’est écrit…


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Louise Darbon Journaliste

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