François Kersaudy : «Pour Churchill, il faut vaincre ou mourir»

Home»A LA UNE»François Kersaudy : «Pour Churchill, il faut vaincre ou mourir»

François Kersaudy : «Pour Churchill, il faut vaincre ou mourir»

INTERVIEW – L’historien spécialiste de Churchill* apporte sa réflexion à la vision lyrique de Joe Wright, réalisateur des Heures sombres. Et décrypte l’état d’esprit de l’homme politique à son arrivée à la tête du gouvernement, en mai 1940.

LE FIGARO. – Les Heures sombres se concentre sur les deux mois de mai et juin 1940 où Churchill devient premier ministre. Pouvez-vous nous dire un mot du contexte historique?

François KERSAUDY. – C’est à la suite de la défaite du corps expéditionnaire britannique en Norvège centrale que s’est ouvert le débat à la Chambre des communes les 7 et 8 mai 1940; et c’est parce que Chamberlain a été attaqué par des députés de tous les partis durant ce débat qu’il lui a été impossible de former un gouvernement de coalition. Dès lors, bien que n’ayant pas été mis en minorité, il a décidé de démissionner. Les conservateurs étant majoritaires à la Chambre, son successeur ne pouvait être que lord Halifax ou Winston Churchill. Les conservateurs auraient préféré Halifax, les travaillistes aussi, Chamberlain aussi, le roi aussi… Mais Halifax se voyait mal en premier ministre de guerre et il s’est récusé. C’est ainsi que Churchill a été nommé -par défaut, en quelque sorte…

Lui-même semble douter. Qu’est-ce qui le motive profondément, selon vous?

Churchill est un personnage singulier -et même unique- qui n’a rien de commun avec Hamlet. Il redoute l’inaction mais se révèle pleinement dans l’action, surtout en temps de guerre. Dès lors, il n’y a plus la moindre place pour l’introspection ; les Dardanelles, l’hostilité des politiciens, l’impréparation militaire du pays, tout cela disparaît dans le feu de l’action. Il faut vaincre ou mourir, mais toujours les armes à la main ; et ce qui impressionne, c’est l’étendue de son arsenal: inventivité, énergie, courage physique et moral, éloquence, sens de l’organisation et du commandement, génie de la propagande, patriotisme en acier trempé…

Dramatiquement, le film est structuré par les grands discours churchilliens, et Joe Wright cite le mot de Kennedy: «Il a mobilisé la langue anglaise et l’a envoyée au combat.» Quel rôle joue l’éloquence dans la personnalité et la politique de Churchill?

Toute sa vie, Churchill a voulu être un maître de la langue anglaise, comme écrivain ou comme orateur. La différence entre les deux est d’autant plus réduite qu’il dictait ses livres et écrivait ses discours. Lui-même ne se considérait pas comme un orateur, car pour lui, un orateur était spontané et il ne l’était pas. Son vieil ami F. E. Smith a dit de lui: «Winston a passé sa vie à préparer des discours improvisés!» Lorsqu’il prononce aux Communes ses discours immortels, on imagine un Cicéron moderne déclamant d’une voix de stentor de brillantes improvisations. La réalité est plus prosaïque: il chausse ses lunettes et lit d’une voix plutôt douce des textes préparés de longue date, et certaines de ses phrases les plus célèbres ne sont pas de lui: «Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur» est emprunté à Garibaldi, qui s’adressait ainsi à ses Chemises rouges quatre-vingts ans plus tôt. Mais qui s’en souvenait? Dans son discours du 4 juin, «nous nous battrons sur les plages, dans les champs, dans les rues, etc.», c’est un autre emprunt -à Clemenceau cette fois: «Nous nous battrons sur la Loire, nous nous battrons sur la Garonne, dans les Pyrénées, etc.» Mais les députés britanniques, eux, l’entendent pour la première fois et beaucoup pleurent… La qualité de la langue, l’inventivité, la mémoire, l’humour, l’énergie, l’idéalisme: ce sont les principales composantes de l’éloquence churchillienne; il y a aussi une tendance à la grandiloquence, qui tombe à plat en temps de paix mais fait merveille en temps de guerre…

«Churchill se désintéressait souverainement de l’opinion du peuple lorsqu’elle ne coïncidait pas avec la sienne»

François Kersaudy

Une scène fantasmée l’imagine dans le métro questionnant les gens sur leur volonté de résistance. Peut-on dire qu’il était branché sur le peuple britannique?

Churchill vivait dans son monde intérieur, il faisait aux autres la faveur de le partager à l’occasion, mais il était suprêmement égotiste et, à la différence de son épouse, il se désintéressait souverainement de l’opinion du peuple lorsqu’elle ne coïncidait pas avec la sienne. Quant au métro, c’est une pure fiction: il n’y a pénétré qu’une fois en 1920 et il s’est perdu; il a fallu aller le secourir.

S’est-il montré un bon chef de guerre dans l’opération «Dynamo» pour rapatrier les troupes britanniques de Dunkerque?

Churchill était un grand chef de guerre… et un stratège inquiétant. Il était sorti de l’école militaire de Sandhurst près d’un demi-siècle plus tôt, et la stratégie ne faisait pas partie de la formation d’un sous-lieutenant de cavalerie. Dès lors, ses improvisations stratégiques étaient tantôt brillantes et tantôt catastrophiques. Si l’opération «Dynamo» a réussi, c’est parce que lord Gort, commandant du corps expéditionnaire britannique, a désobéi aux instructions de Churchill, qui lui ordonnait d’attaquer les masses de Panzer avec seulement huit divisions de trois pays -un baroud d’honneur qui aurait abouti à un désastre total. Lord Gort, plus raisonnable, a entamé un mouvement de retraite vers Dunkerque, et le comité militaire britannique a entériné sa décision en ordonnant l’évacuation le 25 mai. Par la suite, si Churchill est entré dans l’Histoire comme un grand maître de guerre, c’est parce que ce volcan d’idées et d’énergie était tempéré par des chefs d’état-major moins inspirés, mais plus pondérés – et surtout mieux formés…

Mais ce qui a fait sa gloire, c’est qu’il a su les écouter et tenir compte de leur avis -à la différence d’un autre stratège amateur qui présidait aux destinées du Grand Reich millénaire. Une dernière chose: l’homme avait une chance anormale, et comme il l’a écrit lui-même en 1930, «il ne faut jamais oublier que lorsqu’on fait une grande erreur, elle peut fort bien vous servir mieux que la décision la plus avisée.» Ce sera presque un résumé de son existence.

* Auteur notamment de Winston Churchill (Tallandier) et duMonde selon Churchill (Tallandier).

Cet article est publié dans l’édition du Figaro du 02/01/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici

Source: François Kersaudy : «Pour Churchill, il faut vaincre ou mourir»

Leave a Reply

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Social Media Auto Publish Powered By : XYZScripts.com
fr_FRFrançais
en_USEnglish fr_FRFrançais