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Un moment de vérité pour l’Iran et le Moyen-Orient

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Steve Ohana

Depuis quelques semaines, le rial, la devise iranienne, est en chute libre. Depuis que Donald Trump a remis en question l’accord nucléaire iranien en octobre dernier, le rial a chuté de près de 50% par rapport au dollar. La moitié de cette chute a été consécutive à la nomination en mars dernier de John Bolton, un opposant de longue date à l’accord nucléaire iranien, comme conseiller à la sécurité nationale à la Maison Blanche. L’incertitude est aujourd’hui à son comble suite à l’ultimatum de 120 jours posé par Donald Trump aux signataires de l’accord nucléaire iranien, qui expire le 12 mai. Si les défauts de l’accord nucléaire iranien ne sont pas corrigés selon les vœux de Donald Trump, alors celui-ci menace de se retirer unilatéralement de l’accord et de lancer une nouvelle batterie de sanctions contre le régime iranien. Ces nouvelles sanctions s’ajouteraient à toutes les difficultés déjà existantes pour l’économie iranienne dans ce contexte extrêmement incertain : arrêt des investissements étrangers, gel des projets déjà conclus avec les pays étrangers, impossibilité de rapatrier les revenus d’exportation, tous encaissés à l’étranger, ce qui a pour effet de restreindre l’accès du pays aux devises étrangères… Le système bancaire est également fortement atteint, du fait d’une régulation laxiste et de l’accumulation des créances douteuses à l’actif des banques. Le coût de son renflouement est estimé à 200 milliards de dollars par les experts (soit environ la moitié du PIB iranien).

Les conséquences économiques et politiques de cette crise bancaire et monétaire sont déjà immenses pour le pays. Les iraniens se précipitent aux bureaux de change ou vers des agents de change non officiels pour obtenir des devises étrangères. De nombreuses entreprises ferment, incapables d’importer des produits de l’étranger. Le taux d’inflation implicite déduit de cette dérive du taux de change est de 60% par an (à comparer au taux d’inflation officiel de 9% par an).

Le gouvernement iranien a mis en place des mesures d’urgence pour faire face à cette situation : gel des comptes bancaires des traders de devises, menaces de condamnation à mort envers les « auteurs de spéculation frauduleuse » sur les marchés des changes, augmentation forte des taux d’intérêts par la banque centrale iranienne, limitation des achats de devises extérieures, imposition d’un taux de change officiel du rial contre dollar (1$ = 42 000 rials). Mais ces mesures ne permettent pas véritablement de calmer la tempête qui s’est mise en branle. Au prix de 42 000 rials, les détenteurs de dollars refusent de vendre leurs devises et c’est donc au marché noir que s’échangent les dollars, à un cours de près de 70 000 rials pour un dollar.

Cette détérioration de la situation économique du pays s’inscrit dans un climat de fond qui dure en réalité depuis près de six mois. Les manifestations de protestations contre le régime de décembre 2017 et janvier 2018, dont les motivations étaient à la fois économiques et politiques, ont été réprimées dans le sang, causant des dizaines de morts. La jeunesse iranienne, qui plaçait de grands espoirs dans le programme de réformes économiques promis par Rouhani, se révolte à la fois contre l’autoritarisme religieux, qui sévit en Iran depuis près de 40 ans, contre l’expansionnisme iranien en Irak, en Syrie, et au Liban, qui se fait aux dépens de la situation économique intérieure, contre la pauvreté et les inégalités, et contre la corruption du régime. En effet, l’Iran dispose de ressources gazières et pétrolières immenses, dont les fruits sont accaparés par une infime oligarchie religieuse et militaire : Ali Khamenei contrôle à lui seul un empire de 95 milliards de dollars tandis que les Gardes de la Révolution et les fondations religieuses sont également à la tête de richesses colossales. Les réformes de « libéralisation » engagées par Rouhani se révèlent de simples privatisations clientélistes, opérant une redistribution supplémentaire des richesses du bas vers le haut de l’échelle des revenus. Dans le même temps, les dépenses sociales (subventions à l’achat de denrées de bases et d’essence destinées aux plus pauvres) se contractent. La sécheresse est un autre sujet critique pour l’Iran, 90% de la population habitant dans des zones à fort stress hydrique et les précipitations ayant atteint cette année leur niveau le plus bas depuis 50 ans. De forts mouvements de populations, des campagnes vers la périphérie des grandes villes ont d’ores et déjà eu lieu, provoquant une crise sociale et sanitaire sans précédent. Quinze millions d’iraniens sur une population totale de 80 millions d’habitants vivent dans des bidonvilles, 40% des iraniens vivent sous le seuil de pauvreté et et 30% des 20-24 ans sont au chômage.

Les enjeux stratégiques de la situation iranienne sont colossaux pour Israël et pour le Moyen-Orient.

L’Iran se trouve dans un « corner », où il lui est difficile de ne pas respecter les termes de l’accord (même si Trump s’en retire) et de déclencher une guerre avec Israël, ce type d’initiatives pouvant enclencher la chute du régime. Il est probable que l’Iran cherche l’appui de la Russie pour asseoir sa présence en Syrie, suite aux frappes récentes contre les installations chimiques du régime syrien et à l’annonce du retrait prochain des troupes américaines de Syrie. Israël continuera de jouer toutes ses cartes pour éviter au maximum cette présence mais sa guerre de l’ombre contre les installations iraniennes en Syrie pourrait devenir fortement compromise si des bases syro-iraniennes se mettent en place, sous la protection des systèmes de défense anti-aériens russes. L’Iran pourrait également opter pour une présence invisible sous la forme de populations afghanes ou pakistanaises, infiltrées dans l’armée syrienne, sous financement iranien. C’est probablement l’approche la plus judicieuse pour consolider son influence en Syrie tout en évitant le risque d’un conflit extérieur qui pourrait mobiliser à nouveau la jeunesse contre le régime.

D’autres scénarios sont également possibles : un conflit ouvert avec Israël ou une pression accrue de Trump sur l’économie du pays pourraient finir par avoir raison du régime des mollahs et conduire à un rebattement complet des cartes pour le Moyen-Orient.

Les prochains mois seront décisifs pour savoir lequel de ces scénarios se réalisera…

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