Entre Israël et le Liban, la «ligne bleue» sous haute tension

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Entre Israël et le Liban, la «ligne bleue» sous haute tension

 

REPORTAGE – L’État hébreu soupçonne le Hezbollah d’avoir truffé les villages situés de l’autre côté de la ligne de cessez-le-feu de sites de lancement de roquettes. Alors qu’un minutieux travail de déconfliction est mené de part et d’autre, chacun sait que la prochaine guerre fera beaucoup plus de dégâts que la précédente.

Envoyé spécial à Har Adir

Entre Israël et le Liban, la «ligne bleue» sous haute tension

Un chapelet de villages émerge à travers la brume de cette fin d’automne. Côté israélien, le sommet du mont Adir offre une vue envoûtante sur la zone frontalière avec le Liban. Au premier plan ondulent des courbes verdoyantes protégées par Tsahal. Puis, au-delà de la ligne de cessez-le-feu, des sols dévorés par la sécheresse. Le contraste est saisissant. Une route de patrouille, tracée le long de la «clôture technique» édifiée par l’État hébreu pour prévenir d’éventuelles incursions, serpente à flanc de collines. Le village de Maroun al-Ras, théâtre d’une furieuse bataille durant la seconde guerre du liban, s’étend en contrebas du mont Hermon, à huit kilomètres à vol d’oiseau de ce point d’observation, non loin du «triangle» composé par trois villages chrétiens.

Un peu plus à l’ouest, on devine la bourgade d’Ayta al-Chab. D’après l’armée israélienne, c’est au départ de cette localité majoritairement chiite qu’un commando du Hezbollah enleva deux soldats israéliens et en tua trois autres le 12 juillet 2006. L’embuscade déclencha une guerre de 34 jours durant laquelle 165 Israéliens et plus de 1200 Libanais furent tués, tandis que plus d’un million de civils furent déplacés de part et d’autre. «Onze ans plus tard, nous savons que ce gros village demeure une place forte du Hezbollah, qui y a entreposé d’importants stocks de munitions et aménagé des sites de lancements de roquettes», assure un officier de l’armée israélienne sous couvert de l’anonymat.

135.000 roquettes et missiles

Le parti-milice chiite, dont l’influence sur les institutions libanaises s’accroît progressivement, peut compter sur une solide implantation dans les villages situés entre le fleuve Litani et la ligne de cessez-le-feu («ligne bleue»). Il constitue, aux yeux des dirigeants israéliens, la principale menace stratégique à moyen terme. Les renseignements militaires estiment que son arsenal comprend 135.000 roquettes et missiles, dont plusieurs milliers auraient une portée leur permettant d’atteindre le centre et le sud du territoire israélien.

«Si un tel scénario se réalise, nous raserons le Liban jusqu’au niveau du sol et le renverrons à l’âge de pierre»

Le ministre israélien du Renseignement, Yisrael Katz

La plupart des observateurs s’accordent à penser que le Hezbollah, éprouvé par son engagement dans le conflit syrien au secours de Bachar el-Assad, n’est pas pressé d’ouvrir une nouvelle confrontation avec Israël. Mais la milice a aussi tiré de ces combats une précieuse expérience, et chacun pressent que la prochaine guerre fera beaucoup plus de dégâts que la précédente. Les systèmes israéliens de défense antiaérienne, quelle que soit leur efficacité, ne seront vraisemblablement en mesure d’intercepter qu’un nombre limité de roquettes. «Si un tel scénario se réalise, nous raserons le Liban jusqu’au niveau du sol et le renverrons à l’âge de pierre», a récemment déclaré le ministre du Renseignement, Yisrael Katz. «Nous sommes prêts à engager une nouvelle guerre dans le sud du Liban», a pour sa part assuré Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah, avant de lancer: «Vous serez contraints de fermer vos ports et vos aéroports, car il n’existe pas un seul endroit que les roquettes de la résistance ne puissent atteindre sur le sol de la Palestine occupée.»

Ces rodomontades, récurrentes, contrastent avec le calme qui règne pour l’heure à la frontière. «Nous n’avons pas eu d’incident majeur depuis trois ans», explique Imran Riza, chef adjoint de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul). Sa mission, définie par la résolution 1701 du Conseil de sécurité, est de veiller au respect du cessez-le-feu et d’empêcher la constitution d’infrastructures militaires indépendantes des Forces armées libanaises entre le Litani et la «ligne bleue». Elle s’appuie pour cela sur 10.500 Casques bleus envoyés par 41 pays, déployés à travers 55 positions réparties sur une zone de 1059 km².

Éviter qu’un incident mineur ne dégénère

L’armée israélienne, convaincue que les villages du secteur sont truffés de sites de lancement de roquettes dissimulés parmi les habitations, juge toutefois ces moyens insuffisants et accuse le Hezbollah d’entraver les activités de la Finul. «Les Casques bleus travaillent très consciencieusement, mais dès qu’ils approchent trop près d’une maison suspecte ou d’un verger où ils ne sont pas censés mettre leur nez, on voit la population s’attaquer à eux pour les faire reculer», explique l’officier israélien. «Il arrive que nos patrouilles, notamment lorsqu’elles utilisent des véhicules lourds et passent près des habitations, essuient des réactions négatives, nuance Imran Riza. Mais nous réussissons la plupart du temps à désamorcer les tensions en poursuivant nos inspections à pied – si bien que les cas d’entrave réelle sont très peu nombreux.»

En liaison avec Tsahal comme avec l’armée libanaise, la Finul veille en permanence à éviter qu’un incident mineur ne dégénère en conflit ouvert sur la base d’un malentendu. Dans cette zone sauvage et accidentée, il est fréquent que des bergers ou des agriculteurs franchissent, sans nécessairement s’en rendre compte, la ligne de cessez-le-feu. Des tonneaux métalliques de couleur bleue ont été disposés, tous les 250 mètres, afin d’en marquer plus clairement le tracé. Les Israéliens font également appel au contingent international lorsqu’ils entreprennent des travaux de débroussaillage ou édifient des ouvrages défensifs, afin d’éviter que ces activités ne soient mal interprétées par la partie adverse.

En cas d’incident imprévu, l’officier de liaison de la mission se met aussitôt en contact avec les deux parties pour éviter tout emballement. Ce fut le cas le 26 octobre 2016, près de Metula, lorsqu’un soldat israélien fut touché par une balle tirée depuis l’autre côté de la frontière alors qu’il débroussaillait les abords de la ligne de cessez-le-feu. Ou encore, dans des circonstances plus tragiques, lorsque deux soldats israéliens furent tués, fin janvier 2015, par un missile antichar tiré en représailles à une frappe aérienne conduite quelques jours plus tôt, sur le plateau du Golan, contre un convoi du Hezbollah. Un Casque bleu espagnol perdit la vie dans l’échange de feu qui suivit. Toutes les six semaines, enfin, les officiers de liaison israélien et libanais se rencontrent dans des locaux de la Finul, entre Rosh HaNikra et Naqoura, afin de désamorcer d’éventuels points de tension.

Tsahal prévoit des évacuations

Imran Riza, le numéro deux de la Finul, estime que «ces mécanismes de déconfliction, s’ils ne remplaceront jamais un processus politique pour l’heure au point mort, créent de la confiance». Le fait que des agriculteurs libanais reviennent depuis peu cultiver leurs terres près de la ligne de cessez-le-feu, détaille-t-il, constitue à terme un gage de stabilité. Mais l’argument ne convainc pas totalement ses interlocuteurs israéliens. «Nous constatons qu’un nombre croissant de soi-disant civils s’approchent avec de plus en plus d’audace de la clôture pour examiner nos lignes défenses et recueillir du renseignement micro-tactique», s’inquiète l’officier de Tsahal, qui dit prendre cette activité très au sérieux. «Le Hezbollah a clairement indiqué qu’il attaquerait nos localités situées près de la frontière lors de la prochaine guerre», rappelle-t-il.

Au printemps, le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a accusé la milice chiite d’utiliser des tours d’observation édifiées par une organisation de protection de l’environnement pour espionner Israël. La Finul indique avoir aussitôt ouvert une enquête, mais affirme que celle-ci n’a mis en évidence aucune violation du cessez-le-feu. «Nous prenons très au sérieux les signalements transmis par les autorités israéliennes, assure Imran Riza, mais nos vérifications ne débouchent en général que sur la découverte d’infractions mineures – comme la détention de fusils de chasse.» Sous le couvert de l’anonymat, une autre source proche de l’ONU, assure: «S’il est clair que le Hezbollah renforce considérablement son arsenal, il semble qu’il ait cette fois choisi de ne pas le faire dans la zone frontalière, mais plus en profondeur sur le territoire libanais.»

«Il sera très difficile de nous arrêter une fois qu’ils auront décidé d’engager les hostilités»

Un officier de Tsahal

L’armée israélienne, qui se prépare à essuyer une pluie de roquettes durant les premiers jours de la prochaine guerre, a révisé ses plans en conséquence. Rompant avec ce que fut sa doctrine lors des précédents conflits avec les pays voisins, elle prévoit d’évacuer une cinquantaine de localités où résident quelque 78 000 civils dans une bande de quatre kilomètres le long de la ligne de cessez-le-feu.

Depuis plusieurs années, les généraux de Tsahal préviennent par ailleurs qu’ils n’auront d’autre choix que de frapper durement les dizaines de villages frontaliers où se nichent, d’après eux, les armes du Hezbollah. «Compte tenu de la quantité d’informations que nous avons recueillies sur leur infrastructure, il sera très difficile de nous arrêter une fois qu’ils auront décidé d’engager les hostilités», prévenait récemment l’un de ces officiers. «Pour éviter un tel drame, explique un autre gradé, il serait essentiel que les amis du Liban fassent sérieusement pression pour limiter l’influence du Hezbollah sur les institutions nationales, mais aussi pour accroître le contrôle pour l’heure insuffisant que les Forces armées libanaises exercent dans le sud du pays. Il en va de la vie de nombreux civils…»


 

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