Musique classique : Hephzibah Menuhin, la sœur prodigieuse

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Hephzibah Menuhin au piano, dans les années 1950-1960, avec son frère Yehudi, violoniste, et sa sœur Yaltah, également pianiste. ARCHIVES MENUHIN/WARNER CLASSICS

A l’occasion du centenaire de sa naissance, Warner Classics rend hommage – et justice – à la pianiste, cadette du célèbre violoniste Yehudi Menuhin, artiste engagée et féministe.

Les deux premières choses que le petit Yehudi Menuhin réclama à ses parents furent un violon et une sœur. Il reçut l’instrument à 3 ans, Hephzibah – désirée, en hébreu – naquit l’année suivante à San Francisco, le 20 mai 1920. Elle aurait eu 100 ans en 2020, d’où le magnifique coffret hommage élaboré par Bruno Monsaingeon pour Warner Classics, dont la parution a été retardée pour cause de pandémie.

L’histoire a retenu avec un trait d’union le nom de la pianiste qui accompagna Menuhin pendant quarante-six ans tandis qu’il la dirigeait parfois en tant que chef d’orchestre. Elle ne l’a pas suffisamment identifiée comme artiste à part entière : beaucoup ignorent que la musicienne, disparue à l’âge de 60 ans, aurait pu mener une carrière de soliste. Un malentendu que dissipent onze disques et deux DVD, dont beaucoup d’inédits.

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Premier concert à 5 ans, le second à 8, la jeune pianiste est ensuite « mise à la retraite jusqu’à l’âge de 14 ans », ainsi qu’elle le raconte avec humour dans l’entretien télévisé accordé au critique Bernard Gavoty en 1969. Sa mère, l’autoritaire Marutha, refuse qu’un autre de ses enfants soit exhibé en public. Et plus encore que ses filles dérogent à leur devoir d’épouse et de mère (Yaltah, la benjamine, deviendra également pianiste).

Hephzibah a fait ses premiers pas entre les jambes du violon de son frère. Leur duo est inévitable. Yehudi parlera de gémellité siamoise, Hephzibah évoquera un « duo incestueux » en musique. « Il était l’homme de ma vie, confie-t-elle encore à Gavoty. Je l’ai énormément admiré, non à cause de son génie musical, mais pour son caractère, changeant, anticonformiste, d’une grande courtoisie de cœur, intelligent, drôle. »

Sous la férule parentale, les enfants reçoivent une éducation stricte. Précepteurs et professeurs se succèdent. Hephzibah parle sept langues, une de plus que son frère, dont un français d’une grande pureté. « En été, on lit dans le texte la Divine Comédie de Dante, Molière et Gœthe », affirme Bruno Monsaingeon, élève, ami et biographe de Menuhin.

« Pur bonheur »

Cornaquée par Lev Shorr en Californie, Hephzibah travaille à Paris avec Marcel Ciampi : la famille s’est installée en 1930 pour cinq ans à Ville-d’Avray (Hauts-de-Seine) afin que Yehudi puisse continuer à se former auprès de maîtres européens comme Georges Enesco. Elle a déjà triomphé deux ans plus tôt, le 25 octobre 1928, à San Francisco : « Yehudi ferait bien de prendre garde, écrit le San Francisco News. Sa petite sœur pourrait bien devenir une plus grande pianiste que lui n’est un violoniste. »

Frère et sœur gravent en septembre 1933 la Sonate K. 526 de Mozart – l’album recevra le Prix Candide du meilleur disque de l’année –, après l’avoir interprété en concert, Salle Pleyel, à Paris, le 13 octobre 1932. Hephzibah a 14 ans, Yehudi 18. Ils enchaînent avec Londres le 2 novembre, New York le 19 décembre.

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« Je me suis souvent demandé, dira un jour le violoniste, si quelqu’un avait jamais pu éprouver autant de pur bonheur à jouer que ce fut mon cas avec Hephzibah (...) ; et ce sentiment ne s’est pas altéré avec les années. » Et l’aîné de louer le jeu de sa cadette : « limpide, pénétrant, parfaitement précis et pur, telle qu’elle était elle-même ».

Le vis-à-vis fraternel ne s’arrête pas à la musique. En 1938, Hephzibah se marie avec Lindsay Nicholas, un riche éleveur de moutons australien, dont Yehudi a épousé la sœur, Nola, moins de deux mois plus tôt à Londres. « A partir de ce jour, ma petite carrière est terminée, et bien terminée, au sommet », note-t-elle dans son journal après ce qu’elle pense être son ultime récital avec Yehudi à l’Opéra de San Francisco.

Dès septembre 1943, elle donne des concerts au profit de la Croix-Rouge, organise des groupes de secours d’urgence pour les réfugiés juifs

Avec la détermination qui la caractérise, la jeune femme de 18 ans s’engouffre dans sa nouvelle vie. Cela commence par un renoncement : elle déclinera ses débuts en solo à Carnegie Hall avec le New York Philharmonic sous la direction d’Enesco. « Je serai bientôt mariée, et, comme toute bonne épouse, je sacrifierai tout ce que j’ai aimé jusqu’à présent, pour suivre mon mari là où se trouve sa demeure », écrit-elle, avant d’embarquer pour l’Australie sur le SS Mariposa, où elle passera par-dessus bord, au sens propre, les corsets baleinés que sa mère lui avait jusqu’alors imposés.

Hephzibah vit désormais dans un vaste domaine à 200 kilomètres de Melbourne, dans le sud-ouest de l’Etat de Victoria. La guerre lui ramènera son frère en avril 1940. Les engagements européens de Yehudi Menuhin ont été annulés et le voilà parti en tournée australienne pour quatre mois. Hephzibah se remet au piano. Ensemble, ils enregistrent dans les studios HMV de Sydney, la Troisième sonate de Beethoven et la Première sonate de Brahms, qui figurent dans le coffret.

Vibrant plaidoyer

« Elle avait jusqu’alors très peu joué avec orchestre, remarque Bruno Monsaingeon, et la voilà, assurant la création australienne du Deuxième concerto de Bartok. » Comme son frère, la jeune femme s’est d’emblée engagée. Dès septembre 1943, elle donne des concerts au profit de la Croix-Rouge, organise des groupes de secours d’urgence pour les réfugiés juifs fuyant l’Holocauste, accueille des orphelins de guerre qu’elle élève avec ses propres fils, Kronrod et Marston, crée des bibliothèques itinérantes avec lesquelles elle sillonne le pays. En 1947, invitée au Festival de Prague, Hephzibah visite le camp de concentration de Terezin. Ce sera un choc, et la révélation profonde de sa judéité.

« Ce qui devait arriver arriva ; elle s’éprit d’un juif autrichien qui avait connu les camps et la souffrance, un idéologue persuadé d’avoir pour mission de sauver le monde. Hephzibah embrassa sa cause avec toute la fermeté dont elle était capable, y sacrifia sa personne, son foyer, ses enfants. »

Ainsi Yehudi Menuhin décrit-il la fuite, le divorce puis le remariage de sa sœur avec Richard Hauser en 1955 à Sydney. Installés dans un quartier populaire de Londres en 1957 avec leur fille Clara Menuhin-Hauser, les époux fondent un Centre d’études sociales. « Je suis allé dans leur maison de Ponsonby Place, une rue pouilleuse de Pimlico, témoigne Bruno Monsaingeon. Ils habitaient au dernier étage d’un centre d’accueil qui s’occupait d’enfants malheureux. Hephzibah faisait vivre tout le monde avec ses concerts et se chargeait de tout. »

« Elle portait les stigmates de la maladie mais avait joué de manière fulgurante le “Concert” d’Ernest Chausson et la “Sonate” de Bloch », Bruno Monsaingeon

Défense des droits de l’homme, des minorités, des défavorisés. Mais aussi de la cause des femmes. Invitée en 1976 par l’Unicef à l’occasion de l’Année de la femme, celle qui vient de livrer une version flamboyante de l’Etude n° 11 de Chopin adresse au public un vibrant plaidoyer : « C’est l’année où nous pouvons faire admettre à nos maris, à nos frères, à nos pères, à nos amants, que l’on ne peut aimer ceux que l’on méprise ou que l’on craint. Et ceux qui s’occupent de guerre, de torture ou d’armement sont méprisables. Mais nous n’avons plus peur des hommes car nous sommes solidaires », assure la future présidente de la section britannique de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté.

Mémorable séance fimée

La dernière fois que Bruno Monsaingeon a vu Hephzibah Menuhin, c’était en Suisse, à Gstaad, en septembre 1980, dans le chalet de son frère, quelques mois avant sa mort, le 1st janvier 1981, des suites d’un cancer.

« Elle portait les stigmates de la maladie mais avait joué de manière fulgurante le Concert d’Ernest Chausson et la Sonate de Bloch. Hephzibah n’était pas vraiment persona grata car Diana, la seconde femme de Menuhin, ne l’appréciait pas, sans doute à cause de son côté gipsy et de ses rapports organiques avec son frère, qui la voyait souvent en cachette. »

Dans ce chalet a été filmée dix ans plus tôt une mémorable séance de musique de chambre en présence de Peter Ustinov and D'Oskar Kokoschka (Zu Hause bei den Menuhin’s par Rolf Unkel). On y voit Hephzibah, Yehudi et le violoncelliste français Maurice Gendron, dans un magnifique Trio « Archiduc » de Beethoven, avant les Variations op. 35 de Schubert, jouées à quatre mains avec Jeremy Menuhin, le fils de Yehudi, lui-même se tenant debout en tourneur de pages.

Dans les archives EMI de Hayes figuraient les rushes de la « Sonate n° 2 » de Schumann, présentée ici en première mondiale

Bruno Monsaingeon avait beaucoup espéré des archives de la Radio-Télévision australienne. La déception a été rude, la plupart des bandes ayant été recyclées. La période covidienne n’a pas facilité les recherches. Mais dans les archives EMI de Hayes (Royaume-Uni) figuraient, entre autres, les rushes de la Sonate n° 2 de Schumann, présentée ici en première mondiale. Quant à la BBC, « il a fallu vraiment insister pour finalement dégoter la Sonate de Debussy, la Sonate à deux pianos K. 448 de Mozart avec Louis Kentner, et les Liebeslieder-Walzer de Brahms avec Janet Baker », assure-t-il. Sans oublier la version filmée du Concerto n° 27 de Mozart, capté en 1961 avec le Royal Philharmonic Orchestra sous la direction de Rudolf Kempe.

Le réalisateur a écouté des heures et des heures de musique. Mis à part une grosse fausse note dans l’Opus 110 de Beethoven, joué au Siège de l’Unesco, à Paris, le 26 janvier 1976, pas un accroc. « Hephzibah faisait partie de ces musiciens qui ont le génie de n’avoir à travailler l’instrument que très peu : elle était de plus capable en quelques heures de se mettre la partition dans la tête. »

Ce passionnant coffret appelle d’ores et déjà une suite. En consultant le site des Proms de Londres, Monsaingeon a découvert que la pianiste s’y était produite trois fois. En 1951, avec le Premier concerto de Bartok. En 1958, avec celui de Mendelssohn. En 1959, avec « L’Empereur » de Beethoven. Trois œuvres majeures. L’occasion rêvée, pour Warner Classics, de rendre pleinement à Hephzibah Menuhin les honneurs musicaux qui lui reviennent.

« Hephzibah Menuhin – Homage ». neuf CD et deux DVD, Warner Classics.

Source: © Musique classique : Hephzibah Menuhin, la sœur prodigieuse

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