Bertrand Camus: «L’opération proposée par Veolia est aberrante pour Suez et funeste pour la France»

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Bertrand Camus: «L’opération proposée par Veolia est aberrante pour Suez et funeste pour la France»

INTERVIEW EXCLUSIVE – Bertrand Camus, directeur général de Suez, réagit à la proposition de son rival Veolia d’acheter 29,9% de son capital à Engie puis de lancer une OPA sur le groupe.

LE FIGARO. – Vous avez été surpris par l’offre de Veolia. Pourtant, vous n’ignoriez ni le projet d’Engie de céder sa part dans Suez, ni la volonté de Veolia de prendre le contrôle du groupe.

Bertrand CAMUS. – Quand vous lancez un raid hostile comme c’est le cas, vous ne prévenez pas la planète entière. Les éléments de l’équation étaient posés, et nous nous préparions à la sortie d’Engie. Ce qui est le plus surprenant, c’est le moment choisi par Veolia: l’activité de traitement des eaux et des déchets est un secteur essentiel, et la France est encore dans la crise sanitaire, avec des enjeux prioritaires d’emplois et de relance économique. Au-delà de ces circonstances, l’opération proposée par Veolia est aberrante pour Suez et funeste pour la France. Il s’agit d’une tentative de déstabilisation majeure d’une entreprise phare de notre pays. C’est une opération financière opportuniste, avec une démarche baroque. Elle sous-valorise les actifs de Suez: Les cours de Bourse sont affectés par la Covid, alors que nous sommes en train de renouer avec la croissance: nous gagnons des marchés et notre programme de cessions avance. Ensuite, en achetant à Engie 29,9% de Suez, Veolia mettrait immédiatement la main sur son véritable concurrent avant même de lancer une éventuelle OPA. Enfin, sur le plan opérationnel, nous serions paralysés pendant 12 à 18 mois, alors que nous devons répondre en permanence à des appels d’offres. Ce n’est pas une approche amicale, avec un projet industriel travaillé en amont!

 

Justement, Antoine Frérot vous invite à le rencontrer et Jean-Pierre Clamadieu demande que le dialogue s’instaure entre vous deux? Pourquoi ne pas réfléchir ensemble à un nouveau groupe?

Nous avons trop de divergences sur l’avenir des deux groupes. Suez n’a pas besoin de se marier: nous sommes déjà le leader mondial de la distribution d’eau, avec 145 millions d’habitants desservis. Depuis plusieurs années, Suez a un projet différent de Veolia, fondé sur des choix stratégiques qui accordent la priorité aux innovations technologiques et au digital. Cela fera croître notre rentabilité et notre cours de Bourse. Veolia ne propose pas un projet industriel. Il propose de démanteler 40% de notre activité en France. Les 500 millions d’économies qu’il envisage auront un impact sur des milliers d’emplois en France et chez l’ensemble de nos clients dans le monde. Ceci explique la colère et la mobilisation du corps social de Suez. Les méga fusions sont synonymes de casse sociale. Ce refus n’est pas une question d’ego. Antoine Frérot et moi avons récemment cosigné une tribune sur la relance verte et je n’ai pas hésité à céder, en août, à Veolia, une filiale non stratégique.

Suez n’a pas besoin de se marier : nous sommes déjà le leader mondial de la distribution d’eau, avec 145 millions de foyers desservis.

Bertrand Camus

À l’international, Suez et Veolia sont complémentaires. Un mariage n’aurait-il pas de sens?

Le concept d’un champion national partant à la conquête des marchés, c’est dépassé. Parler de positions, c’est statique. Ce qui compte c’est l’innovation, l’agilité pas la taille! Nos positions internationales actuelles résultent de choix, de priorités stratégiques. Cette proposition de les remettre dans un conglomérat est un retour en arrière. Cela pose des questions: Veolia souhaite-t-il s’acheter notre stratégie? A-t-il la volonté d’éliminer son principal concurrent? Ce projet sous-estime complètement les problèmes de concurrence et de risques d’exécution. Arrêtons de croire qu’il n’y a qu’en France que les autorités de la concurrence vont s’alarmer. Au Maroc, Veolia et Suez se partagent les plus grandes villes. Même chose en Chine. Qui peut croire que Pékin laisserait faire un projet présenté comme une réaction à l’émergence éventuelle d’un géant chinois du traitement de l’eau et des déchets? Nous avons en France deux champions mondiaux, et l’on risque de finir avec un seul acteur, affaibli. C’est la France qui y perdrait.

 

Jean Castex, le premier ministre, estime que le rapprochement Veolia – Suez «fait sens». Lui avez-vous demandé rendez-vous pour l’en dissuader?

Il faut analyser sereinement les déclarations des différentes parties. Ces derniers jours, le gouvernement et Engie ont été clairs: ils sont ouverts à étudier toutes les offres d’achat de la participation d’Engie dans Suez, et les critères de décision ont été définis: il faut tenir compte des actionnaires, des clients et de l’intérêt des salariés, et donc du projet industriel. Avec Veolia, nous sommes embarqués dans un mirage industriel. Conformément à la décision du Conseil de Suez, ma priorité est de susciter une solution alternative. Nous tiendrons informés les autorités publiques comme nous le faisons régulièrement.

En quoi le fait que Meridiam soit propriétaire de l’activité eau France de Suez serait-il problématique?

Les priorités des fonds d’investissement ne sont pas celles des groupes industriels. Nos métiers sont de plus en plus complexes, avec un besoin croissant d’innovations et de maîtrise technologique. Il ne s’agit pas de financer des infrastructures, mais de gérer quotidiennement des services essentiels, qui nécessitent un savoir-faire croissant et une réactivité dans les crises. Par exemple, notre développement international nous a permis d’innover dans le traitement des eaux usées, dont nous faisons bénéficier nos clients français. Séparée du reste du groupe, notre activité Eau en France serait condamnée à végéter. On a vu ce qui s’est passé avec la Saur depuis qu’elle est gérée par des fonds d’investissement.

Séparée du reste du groupe, notre activité Eau en France serait condamnée à végéter.

Bertrand Camus

Qui sont les meilleurs partenaires pour reprendre la part d’Engie dans Suez? Devront-ils nécessairement être français?

En tant que société cotée, notre travail est de convaincre en permanence des actionnaires qu’il est intéressant d’investir dans notre groupe. Pour cela, notre plan stratégique, présenté en octobre dernier, est notre colonne vertébrale que nous déployons méthodiquement. Concernant le rachat de la participation d’Engie, nous avons des scénarios en préparation. Il n’y a pas de doute sur l’ancrage français de Suez. Mais, à l’instar des autres grands groupes français, il n’est pas pertinent de vouloir à tout prix un actionnariat exclusivement tricolore en particulier lorsque l’on noue des partenariats avec des collectivités locales à l’étranger. La nationalité d’un groupe et celle de son actionnaire sont deux choses différentes. Nous avons de longue date des actionnaires institutionnels espagnols, italiens et chiliens.

 

Êtes-vous en mesure de monter une offre alternative avant le 30 septembre, date à laquelle expire celle de Veolia?

La rapidité est un facteur clé mais non au détriment de l’avenir d’un fleuron français. Je suis confiant: nous serons au rendez-vous des attentes. Je ne crois pas que la pression mise par Veolia sur le calendrier soit raisonnable au regard des enjeux humains et industriels. Il y a beaucoup de financements disponibles. Et des acteurs comme Suez, il n’y en a qu’un seul dans le monde positionné sur le sujet clé actuel: l’environnement.

Engie attend de la vente de sa part un prix supérieur à celui offert par Veolia. Cela complique-t-il votre contre-proposition?

Le prix n’est pas le seul facteur à prendre en compte. Jean-Pierre Clamadieu est un entrepreneur responsable. Je ne doute pas qu’Engie prendra le temps nécessaire à l’analyse des projets industriels et tiendra compte des impératifs de gouvernance dans sa décision. Une solution ne pourra être que pacifique.


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Source: © Bertrand Camus: «L’opération proposée par Veolia est aberrante pour Suez et funeste pour la France»

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