Edmond Rostand, l'homme qui voulait bien faire, de François Taillandier : plaidoirie pour un incompris

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Edmond Rostand, l'homme qui voulait bien faire, de François Taillandier : plaidoirie pour un incompris

DES ÉCRIVAINS ET LEUR MODÈLE – Se livrant avec bonheur à un exercice d’admiration, Frédéric Vitoux, François Taillandier, Benoît Duteurtre et Christian Authier, célèbrent chacun leur tour un écrivain ou un artiste qui les accompagne depuis longtemps. Chapitre 4 : François Taillandier et Edmond Rostand.

Il y a longtemps que François Taillandier s’était promis d’écrire ce livre pour rendre hommage à Edmond Rostand, l’idole de ses quinze ans. S’il a différé, c’est qu’il savait qu’il lui serait difficile de transmettre sa passion pour l’auteur de Cyrano . À première vue, Rostand a moins de charme que son héros. La bravoure n’était pas son fort. Quant à sa «virtuosité verbale» qui tourne parfois à «la préciosité», elle n’est plus du goût de notre époque. Et pourtant…

François Taillandier.
François Taillandier. – Crédits photo : Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro

Né en 1868 au sein de la grande bourgeoisie libérale de Marseille, le jeune Edmond ne pensait qu’à écrire des vers. Il n’était pas un révolté, juste un rêveur. Jamais d’ailleurs il ne s’érigera contre le conformisme de son milieu. Il préférait dîner chez les riches que fréquenter les cafés littéraires où l’on refait le monde. La bohème, très peu pour lui. Vu de l’autre bout du XXe siècle, sachant que la révolution poétique opérée par Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud avait eu lieu, on a du mal à le comprendre. Malgré sa curiosité tous azimuts, il n’écrira jamais que des alexandrins et des octosyllabes. Il n’était pas un écrivain visionnaire. À l’inverse de Taillandier qui a toujours observé son époque avec acuité, il n’a pas senti que la France de la Belle Époque dansait sur du vide.

Taillandier, évoquant les débuts de Rostand au théâtre, écrit: «Nous nous sommes formés de ce qu’est un poète, une tout autre idée que celle de ce jeune marié à faux col et à guêtres, qui paraît sorti d’un vaudeville d’Eugène Labiche.»

La cause de Rostand, donc, semblait perdue d’avance. À cet égard, cet ouvrage a la beauté des plaidoiries où des avocats au sommet de leur art mettent toute leur foi et déploient le meilleur de leur talent pour rendre justice à un homme qu’ils ne pourront réhabiliter aux yeux de la société. Quel panache!

Pour mieux surprendre et ferrer son lecteur au moment où il révélera les profondes fêlures de son héros trop coquet, Taillandier enfonce le clou. Il cite des exemples du «style tarabiscoté» de Rostand. Il a de la peine pour lui et semble rougir pour lui-même d’avoir adoré cette «sensibilité qui tourne à la mièvrerie». Il s’interroge. Pourquoi, adolescent romantique dans la France d’après 68, s’est-il pris de passion pour cette «vieille gloire» ?

Rostand, après le succès miraculeux de «Cyrano» lorsqu’il avait vingt-neuf ans, était aussi célèbre que Jean d’Ormesson et Johnny réunis

Ah, la gloire… Les éternels adolescents d’autrefois n’en rêvent-ils pas encore de nos jours? Rostand, après le succès miraculeux de Cyrano lorsqu’il avait vingt-neuf ans et son élection à l’Académie dans la foulée, était aussi célèbre que Jean d’Ormesson et Johnny réunis. Toute la France l’aime. Taillandier explique bien pourquoi Cyrano, vaincu magnifique, sauvé par son verbe, plein de noblesse morale, de fierté, d’humour, touche les Français de l’époque. Au point qu’on vend des pipes, des biscuits et des pommades à l’effigie de Cyrano. Rostand devient une sorte de poète officiel. Les femmes tombent à ses pieds.

Mais les photos de lui tout sourire que publie la presse sont trompeuses. En fait, Rostand est un torturé et un incompris. Voilà pourquoi Taillandier l’aime. Le public croit par exemple que sa pièce de théâtre sur l’Aiglon exalte la gloire impériale alors que c’est l’histoire d’un jeune homme velléitaire, écrasé par la stature du père, qui se saborde. Il l’écrira lui-même, dans l’épigraphe de la pièce éditée en livre: «Et ceci n’est pas autre chose/Que l’histoire d’un pauvre enfant.»

Edmond Rostand, l'homme qui voulait bien faire, de François Taillandier : plaidoirie pour un incompris
– Crédits photo : L’Observatoire

On y est. Au fond, Rostand est un grand enfant fébrile qui veut trop bien faire. Il prend les choses tellement au sérieux qu’il s’en rend malade. Un idéaliste. Il multiplie les conquêtes qui le rassurent, négligeant son épouse toute dévouée sans laquelle il ne serait peut-être jamais venu au bout de l’écriture de Cyrano. Mais il aspire à autre chose. «C’est pour le Ciel que les grandes amours travaillent», écrit-il.

Raison, péroraison. Taillandier rythme son récit en alternant les points de vue. Interpelle son sujet. Met en scène l’époque dans des tableaux saisissants. Scrute l’œuvre de Rostand et en dévoile les beautés cachées. On a envie de lire La Samaritaine, inspiré par l’épisode évangélique. Et La Dernière Nuit de Don Juan, l’histoire d’un homme qui voulait tout posséder mais n’a rien connu, rien aimé, rien créé, «un des plus beaux Don Juan jamais écrit après Molière, après Mozart».

La fin approche. Pendant la guerre, avant de mourir en 1918, Rostand met sa plume au service de sa patrie mais ne s’interroge pas sur l’absurde boucherie des tranchées. Cette absence de vision et d’esprit critique déçoit Taillandier. Il semble prêt à le lâcher. Mais dans une ultime envolée, convoquant Aragon qui, en 1940, reviendra à l’alexandrin pour parler à tous les Français, il sauve le maître qu’il a tant aimé. On applaudit.

«Edmond Rostand, l’homme qui voulait bien faire», de François Taillandier, Éd. de l’Observatoire, 231 p., 19 €.

 

 

Source:© Edmond Rostand, l’homme qui voulait bien faire, de François Taillandier : plaidoirie pour un incompris

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