Droit de Réponse de Bat Ye'or au journal «Le Monde»

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Droit de Réponse de Bat Ye’or au journal «Le Monde»

Bat Ye'or, photo P. Lurçat

Bat Ye’or, photo P. Lurçat

A l’occasion de la parution en France de l’autobiographie de l’historienne et essayiste Bat Ye’or, le Monde des Livres lui consacre une double page signée Jean Birnbaum. Cet article, sur lequel nous reviendrions, relève plus d’une entreprise de dénigrement et d’amalgame que d’une authentique enquête journalistique digne de ce nom. A ma demande, Bat Ye’or a accepté de répondre à ses critiques. P. L.

Pierre Lurçat : Quelle est votre réaction à l’article du Monde des Livres et à la manière dont il présente vos travaux et leur réception ?

Bat Ye’or : “Egérie des nouveaux croisés”, tel est le qualificatif utilisé par Jean Birnbaum dans son article consacré à mon Autobiographie politique dans Le Monde (15/2/2018). Il est vrai qu’”égérie de Breivik” a déjà été utilisé ! Il est significatif qu’une certaine intelligentsia utilise le terme “croisé” avec les connotations négatives que lui donne le monde musulman.  Non pas que je défende les Croisades, mais je les replace dans leur contexte du 12e siècle : rapts en Terre sainte des pèlerins chrétiens pour l’esclavage, nez coupés et autres mutilations, djihadisme conquérant prenant l’Europe en étau entre l’est andalou et l’ouest byzantin.

Je remarque en passant que mes détracteurs m’accusent – à tort – de faire ce qu’ils font : ils omettent dans ce cas précis de remettre les événements dans leur contexte historique. J’observe cette même tendance dans l’opinion de Bernard Heyberger qui note que son public « attend des approches moins conflictuelles », mais est-ce le public du XXIe siècle qui dicte l’histoire des siècles précédents ? Et comment Heyberger définit-il le milieu islamophobe et croisé dont il parle ? Selon les critères de l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI), de l’Oumma ?

Il est curieux de voir ce vocabulaire qui est celui des organes et des penseurs de l’OCI parfaitement intégré par les intellectuels français – surtout lorsqu’on connaît les contextes et le sens auxquels il est associé. Le mot croisé, par exemple, est pris dans le sens médiéval du chrétien ennemi total et absolu de l’islam. Je ne suis pas certaine de la pertinence de ce terme aujourd’hui au vu des milliards prélevés sur les impôts payés par les Occidentaux pour le développement économique, l’aide aux réfugiés et aux migrants du monde musulman. Par ailleurs je lui sais gré de reconnaître mon rôle pionnier sur ce sujet –  un sujet qui concerne plusieurs millions de personnes mais qui, dit-il, n’intéressait pas l’université. Curieuse indifférence! Par ailleurs, je remercie le professeur Rémi Brague pour son appréciation de mon travail.

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Pierre Lurçat : Avez-vous dit textuellement la phrase que vous prête, entre guillemets, Ivan Jablonka :  Bat Ye’or faisait déjà figure de pionnière. Alors, quand l’Europe a été frappée à son tour, il lui a été facile de proclamer : “Je vous l’avais bien dit !” ?

Bat Ye’or : Non, c’est comme d’habitude n’importe quoi ! Tout d’abord l’Europe a été frappée par le terrorisme et la piraterie aérienne dès la fin des années 1960. Ai-je prononcé cette phrase à ce moment ? Où ? quand ? A qui ? Quelle en est la preuve ? La référence ? De plus je suis stigmatisée par le mot peur. La peur dénature la perception du réel. Ainsi mon travail ne s’appliquerait pas à l’examen d’une réalité mais il serait fantasmé par la peur. Cet argument utilisant la subjectivité pour nier l’évidence est devenue une arme polémique dans le débat sur ce sujet. On pourrait d’ailleurs inversement attribuer à la peur, l’occultation d’une réalité historique de treize siècles qui se développe sous nos yeux.

 

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“Un ouvrage de référence sans équivalent”

Pierre Lurçat : Que pensez-vous de la formule de Lucette Valensi  au sujet de votre livre Le Dhimmi : “pamphlet exalté, qui ignore la diversité interne et l’évolution des sociétés musulmanes dans le passé, et qui n’a pas plus de validité pour l’époque contemporaine : même Khomeyni n’a pas rétabli la dhimma en Iran !”

Bat Ye’or : Je crois qu’elle a mal lu mes livres, j’ai examiné l’évolution du statut du dhimmi à l’époque des réformes de l’Empire ottoman au XIXe siècle. Après la décolonisation j’ai écrit que certaines règles de la dhimma étaient encore maintenues comme celles concernant les lieux de culte, parfois le refus du témoignage du chrétien contre celui du musulman, la loi du blasphème, l’interdiction du mariage d’une musulmane avec un non-musulman, l’exclusion de certaines professions. A côté de ce domaine juridique, il y a les comportements traditionnels semant l’insécurité et la peur et qui échappent au contrôle des gouvernements. J’ai donné les références, les lieux, les dates et même les noms des individus concernés. Quand on dit que Khomeyni n’a pas rétabli la dhimma en Iran, il faut savoir ce qu’est la dhimma et le prouver. Si elle parle seulement de mon livre Le Dhimmi, il se limitait à examiner un statut particulier et non « la diversité interne et l’évolution des sociétés musulmanes. » J’en avais moi-même spécifié les limites dans mon introduction.

Pierre Lurçat :  Et l’opinion de Ali Amir-Moezzi ?

Bat Ye’or : Elle est honnête, mais j’aimerai savoir à quoi il se réfère quand il dit que j’ai une lecture anachronique et unilatérale. Et puis il faudrait savoir pourquoi mon livre sur Les chrétientés d’Orient (1991) publié par le père Sed mettait des “pieds d’éléphant dans un jardin” et pourquoi personne ne voulait entendre parler de ce sujet, comme le dit le père Sed. Le sujet était-il tabou ? Scandaleux ? Pourquoi ? Ne cultivait-on dans le jardin que les fleurs spécieuses du mensonge ?

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Pierre Lurçat : Et l’insinuation de Birnbaum rappelant que Breivik vous cite plusieurs fois?

Bat Ye’or : Je ne sais même pas si le tueur a lu mes livres, comme tous les autres qu’il cite. Je ne suis pas la seule à figurer dans ses lectures. En ce qui me concerne il a copié mot pour mot le site d’un géopoliticien sur ce sujet. Je suis bien plus convaincue qu’il a voulu imiter les terroristes palestiniens qu’il admirait et que son gouvernement soutenait. Les criminologues savent que la fascination de l’imitation opère et induit chez certains individus de nombreux crimes.

Pierre Lurçat : Birnbaum vous attribue des tendances complotistes au sujet de votre livre Eurabia

Bat Ye’or : Je pourrai lui retourner le compliment et dire que lui-même fabrique des complots à mon sujet en m’accusant de les inventer. On voudrait tellement, n’est-ce pas, que la situation actuelle de l’Europe soit un phénomène sui generis, sans causes ni responsabilités, quelque chose d’incréé, qui descend du ciel tel quel, sans l’intervention et les décisions des responsables politiques et de leurs réseaux. Ceci permettrait de ne rien faire puisque rien n’a été voulu et qu’il n’y a rien a changé. Ce n’est qu’une tendance complotiste…

Cette attitude perpétue la négation et justifie l’inaction. Et pourquoi ne pas mettre ces insinuations et ces dénis à la sauce psychiatrique largement répandue dans l’article par les sous-titres ? “Minuscules malaises… effrois quotidiens et reculades intimes, fantasmes, obsessions pugnaces et angoisses virulentes”. Que pensent – parmi tant d’autres – les Magdi Allam, les Ibn Warrak, les Robert Redeker, les Wafa Sultan, et Boualem Sansal dont j’admire le talent, de cette dérision très gauchiste sur les questions cruciales et humanitaires de notre époque dont ils témoignent ? Les affabulations de la peur ? J’attends maintenant de découvrir de quelle nouvelle face du mal je suis l’égérie. L’affabulation est si créatrice… !

Bat Ye’or, Autobiographie politique, de la découverte du dhimmi à Eurabia. Les Provinciales 2018.

 

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Bat Ye’or (photo P. Lurçat)

 

NB Lire également à ce sujet l’interview que Bat Ye’or m’avait accordée pour le Jerusalem Post en 2007, ici

http://observatoire-islam-europe.blogspot.co.il/2007/01/interview-de-bat-yeor-de-la-dhimmitude.html

 

 

One Response to "Droit de Réponse de Bat Ye’or au journal «Le Monde»"

  1. Bilou   20 février 2018 at 9 h 56 min

    Une grande dame. Une analyste hors pair.

    Répondre

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