Des origines troubles, un médaillon mystère et un acheteur anonyme : sur la piste du Botticelli vendu 92,2 millions de dollars

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Le « Portrait de jeune homme tenant un médaillon » de Sandro Botticelli est ici exposé chez Sotheby’s, à New York, le 22 janvier. SETH WENIG/AP

Le « Portrait de jeune homme tenant un médaillon », vendu à un intermédiaire, n’a été attribué définitivement au maître italien qu’en 2009.

A New York, jeudi 28 janvier, la maison de vente Sotheby’s a obtenu 92,2 millions de dollars (76 millions d’euros) de Portrait de jeune homme tenant un médaillon, un tableau peint, affirme-t-elle dans un catalogue qui lui est spécialement consacré, par Sandro Botticelli (vers 1444-1510), dans les années 1480. L’œuvre appartenait au magnat de l’immobilier Sheldon Solow (1928-2020) et le produit de la vente est, selon le New York Times, destiné à financer le musée privé à New York qui abrite ses collections, l’homme ayant été féru d’art moderne.

On suppose que l’acheteur est russe, dans la mesure où l’enchère victorieuse a été portée par une intermédiaire, Lilija Sitnika, qui travaille pour Sotheby’s Londres et a précisément la charge de cette clientèle-là. C’était déjà un Russe qui avait payé en 2013 le plus haut prix pour un Botticelli, 10 millions de dollars : une Vierge à l’enfant, très abîmée, mais qui avait appartenu à Rockefeller. Il est demeuré anonyme, tout comme l’actuel.

C’est donc le deuxième plus haut prix obtenu pour un tableau de la Renaissance, après le record obtenu pour le Salvator Mundi (450,3 millions de dollars en 2017), attribué à Léonard de Vinci, ce que beaucoup contestent. Ce que tous ou presque admettent cependant, c’est qu’il a été tellement – bien – restauré qu’il ne subsiste pas grand-chose de l’original, quel que soit son auteur.

Doutes sérieux sur son attribution

Le résultat pour le supposé Botticelli est d’autant plus remarquable que les enchères n’ont réellement opposé que deux clients, le second, selon Sotheby’s, étant originaire d’Asie. Or, ce genre de trophée est habituellement plus convoité et plus disputé, spécialement quand il bénéficie d’une campagne de promotion internationale comme ce fut le cas de celui-ci, exposé avant la vente à Los Angeles, Londres et Dubaï. Peut-être faut-il voir là un effet des doutes sérieux qui planent sur son attribution.

Car avant de s’extasier, ou de s’indigner, devant la confortable plus-value générée par cette vente (Sheldon Solow l’avait acquise chez Christie’s en 1982 pour 1,3 million de dollars), il convient de rappeler que l’attribution à Botticelli est relativement récente. Certes, l’œuvre fut prêtée à de grands musées, comme la National Gallery de Londres ou le Metropolitan Museum de New York, et aussi à de nombreuses expositions itinérantes, mais, à l’exception notable de Lord Kenneth Clark, de la National Gallery, connu pour ses attributions enthousiastes et qui lui en donnait sans hésiter la paternité, le reste de la profession était plus prudent.

L’historien d’art italien Roberto Longhi voyait là la main d’un autre artiste, Francesco Botticini (1446-1498), florentin comme Botticelli, mais bien moins connu

L’historien d’art italien Roberto Longhi voyait là la main d’un autre artiste, Francesco Botticini (1446-1498), florentin comme Botticelli dont il s’inspira, mais bien moins connu que lui et moins désirable, y compris de son vivant. C’était aussi l’avis, rappelle The Art Newspaper, du musée Getty, qui avait envisagé d’enchérir lors de la vente de 1982, et renonça sur les conseils de Brian Sewell, l’expert de Christie’s, et d’Everett Fahy, alors directeur de la Frick Collection à New York, lesquels penchaient eux aussi pour Botticini. Professeur à l’université de Leipzig et spécialiste de la Renaissance, Frank Zöllner le classait encore, dans son ouvrage sur Botticelli paru en 2005, parmi les œuvres contestées ou d’attribution incertaine. Ce n’est qu’en 2009 que, au Städel Museum de Francfort, il est fermement labellisé comme de Botticelli. Sur quels critères ? Mystère.

Mystérieux aussi est le médaillon qui donne une partie de son titre au tableau. Il s’agit d’une peinture plus vieille de près d’un siècle, réalisée à Sienne, représentant un saint ou un prophète. Elle serait l’œuvre du Siennois Bartolomeo Bulgarini (vers 1300-1378), selon le catalogue de Sotheby’s, et l’auteur du tableau l’a insérée dans le panneau de bois qu’il allait peindre.

Ce qui fait bondir un Italien, fin connaisseur tant de l’histoire de l’art que de celle de son pays (client de Sotheby’s, il a réclamé l’anonymat) : « Il y a d’autres tableaux avec cette particularité, mais pourquoi un prophète ? Ça n’existe pas. On mettait un vrai miroir, ou une médaille. Et surtout, je ne vois pas un Florentin rendre ainsi hommage à un Siennois : les deux cités ont été en guerre pendant des siècles ! »

Pedigree imprécis

Surtout, sous le portrait du jeune homme, une radiographie fort honnêtement publiée dans le catalogue de Sotheby’s montre un autre visage, bien plus âgé, à la mâchoire plus prognathe, au nez plus busqué, au visage sévère, et qui ne sourit pas du tout, ce qui est plutôt la norme des portraits masculins de Botticelli, peu enclin à peindre de jeunes éphèbes. L’hypothèse de l’amateur d’art italien, c’est qu’il s’agit certes d’un tableau d’époque, peut-être de Botticelli, mais qui était très abîmé et que d’habiles artisans ont repeint, sans doute au XIXe siècle, dans le goût des Anglais – alors en plein essor de la peinture préraphaélite –, pour satisfaire cette clientèle qui effectuait ce qu’on nommait « le grand tour ».

Et de fait, le pedigree de ce tableau est imprécis. Le catalogue Sotheby’s mentionne comme propriétaire initial Sir Thomas Wynn, premier Lord Newborough, lequel vécut en Toscane à la fin du XVIIIe siècle. Mais rien ne l’atteste et le tableau n’est vraiment apparu au public qu’en 1935, quand le cinquième Lord Newborough le cède au marchand Frank Sabin, qui le revend au scientifique et collectionneur britannique Sir Thomas Ralph Merton. Le panneau restera dans la famille jusqu’à son premier passage aux enchères, en 1982.

Alors, 92,2 millions de dollars pour un tableau problématique, n’est-ce pas exagéré ? Moins en tout cas que la somme faramineuse déboursée naguère pour le supposé Vinci, et paradoxalement tout aussi gratifiant pour l’acheteur. A ce prix-là, on n’achète pas une œuvre d’art, on se paye un trophée.

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