Découvrez la dernière chronique de Natacha Polony: «Merci au Figaro»

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Découvrez la dernière chronique de Natacha Polony: «Merci au Figaro»

CHRONIQUE – Après sept ans de chroniques publiées chaque semaine dans nos colonnes, Natacha Polony fait ses adieux aux lecteurs du Figaro. Dans sa dernière contribution, elle lance un vibrant appel pour un journalisme exigeant, qui se garde «de tout systématisme, de tout réflexe sectaire».

Cette chronique est la dernière. Voici sept ans que j’écris chaque semaine dans les colonnes du Figaro. Sept ans à glaner des idées, des anecdotes, à écouter les récits, les récriminations ou les enthousiasmes des gens que je rencontrais pour nourrir ce portrait par touches progressives d’un pays aux richesses incommensurables. Sept ans à décrypter dans les soubresauts de l’actualité ce qui pouvait nous raconter une époque et traduire les mouvements de fond qui travaillent les sociétés occidentales contemporaines. Sept ans à défendre avec ferveur et opiniâtreté les valeurs héritées de l’humanisme et des Lumières, et à tenter de dessiner un équilibre entre la recherche du progrès et la conservation du meilleur, entre l’émancipation des individus et la préservation des liens qui construisent une communauté de destin. À travers ces histoires de villages menacés de désertification, ces portraits d’artisans avides de transmission, ces coups de colère contre le lâche abandon de notre modèle républicain, ces coups de griffes contre tous ceux qui, par paresse ou par intérêt, acceptent ou justifient ce système dont les ravages nourrissent toutes les haines.

Si ce métier a encore un sens en une époque où les réseaux sociaux donnent l’illusion que tout est information et que seul compte le flux horizontal et permanent des faits et images partagés, c’est bien parce qu’il consiste à hiérarchiser, redonner de la profondeur et du relief, réinscrire dans le temps long

Appelée à la direction du magazine Marianne , où j’ai appris le journalisme, je remercie Étienne Mougeotte et Alexis Brézet, qui m’ont, contre toutes les préventions, confié cette chronique. J’ai bénéficié pendant ces sept années d’une liberté incomparable, non seulement lorsque j’attaquais de front ceux qui me semblaient mériter cette verve, mais surtout quand je défendais des options idéologiques qui n’étaient pas forcément celles du Figaro. Mais c’est vous, lecteurs, qui m’avez fait comprendre une des dimensions essentielles de ce lien entre les journalistes et ceux qui les lisent, quand je recevais des lettres de gens me disant que, même s’ils ne partageaient pas mon point de vue, même si telle ou telle vision n’était pas la leur, ils appréciaient malgré tout ces arguments qui étayaient mon propos et qui leur donnaient à penser. C’était finalement ce que j’avais appris à Marianne avec Jean-François Kahn, qui m’expliquait qu’un lecteur doit être d’accord avec 60 % du contenu de son journal mais qu’il faut, sur les 40 % restant, le heurter, le déconcerter, l’étonner, le déstabiliser, bref, lui donner à penser.

Car, par-delà les titres et leur positionnement, nous pratiquons un même métier, le journalisme, aujourd’hui à juste titre critiqué et remis en cause, parce qu’il a pu oublier qu’il ne servait pas à diriger les consciences et dicter les comportements, mais à embrasser la complexité du réel et en offrir les clefs de lecture. Si ce métier a encore un sens en une époque où les réseaux sociaux donnent l’illusion que tout est information et que seul compte le flux horizontal et permanent des faits et images partagés, c’est bien parce qu’il consiste à hiérarchiser, redonner de la profondeur et du relief, réinscrire dans le temps long. Chaque fait doit y être interrogé comme la manifestation possible d’un phénomène plus vaste, et comme le fil dépassant d’une bobine qu’il faut dévider avec obstination.

Ce journalisme à la française qui assume l’opinion, le point de vue et gardons-nous des observateurs supposés neutres, qui font passer leur idéologie en fraude, parce qu’eux-mêmes parfois sont persuadés de leur objectivité doit se garder de tout systématisme, de tout réflexe sectaire

«Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur» est-il inscrit en première page du Figaro. Pierre Caron de Beaumarchais ajoutait à sa tirade qu’il «n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits», libelles à l’époque, articles aujourd’hui. Mais cet avertissement aux puissants doit se doubler d’un rappel aux rédacteurs: ce n’est que parce que l’on peut louer à bon escient que la critique virulente prend sa force. Ce qui signifie que ce journalisme à la française qui assume l’opinion, le point de vue – et gardons-nous des observateurs supposés neutres, qui font passer leur idéologie en fraude, parce qu’eux-mêmes parfois sont persuadés de leur objectivité – doit se garder de tout systématisme, de tout réflexe sectaire. Les assignations à résidence idéologique, les anathèmes et les procès en sorcellerie de ceux que l’on accuse, soit d’être d’affreux bolcheviques quand ils se permettent de critiquer un capitalisme devenu prédateur, soit d’ignobles fascistes aux idées «nauséabondes» quand ils osent voir certaines réalités, ont peu à peu laissé sur le bas-côté le lecteur, le citoyen, qui n’attend pas l’inquisition mais le débat démocratique, c’est-à-dire le conflit civilisé. Car c’est bien cet art de la controverse qui constitue l’âme de notre nation littéraire et politique, politique parce que littéraire.

Merci, donc, aux lecteurs du Figaro, d’avoir permis cette promenade au long cours dans la société française.


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Natacha Polony

Journaliste

Source :© Découvrez la dernière chronique de Natacha Polony: «Merci au Figaro»

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