Deauville 2020 : nos coups de cœur et nos premières déceptions

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Deauville 2020 : nos coups de cœur et nos premières déceptions

NOUS Y ÉTIONS – Pour son premier week-end, le Festival du cinéma américain frappe fort avec Minari, The Assistant , Sound of Metal et Last Words. Un démarrage conquérant entre rire, émotion et parfois ennui.

Comme Venise, Berlin ou Cannes, le Festival du cinéma américain de Deauville n’est pas forcément réputé pour son sens de l’humour. Depuis plusieurs années, sa sélection se fait fort d’ausculter les névroses des États-Unis et les questionnements identitaires de ses habitants. Mais en ces temps post-Covid, les organisateurs ont senti que le public avait besoin aussi de belles histoires pour se réchauffer le cœur avant de plonger dans les ténèbres. Une fraîcheur, une innocence qu’a délivrée au centuple le film d’ouverture de cette 46e éditionMinari.

 

Primé à Sundance, le récit autobiographique de Lee Isaac Chung, où l’on parle autant coréen qu’anglais, dépeint l’installation de ses parents, immigrés coréens, dans l’Arkansas des années 1980. Leur rêve américain -quitter leur métier de trieur de poussins pour monter leur ferme de légumes- est vu au travers des yeux du polisson David, leur petit garçon. Le galopin (Alan S. Kim), couvé par sa mère en raison de son souffle au cœur, n’a pas son pareil pour désobéir, cacher ses pipis au lit et s’extirper avec malice des punitions paternelles. Il joue des tours pendables à sa grand-mère qui débarque de Corée pour le surveiller. Cette mamie pas du tout gâteau est un piètre cordon-bleu mais adore le catch et les jeux de cartes. Malgré l’insouciance de l’enfance, David perçoit bien les souffrances et les difficultés de ses parents, comme la bizarrerie de ses voisins américains portés sur la bouteille et si superstitieux.

Dans la lignée de Crazy Rich Asians, Searching, ou L’AdieuMinari, qui est un sérieux candidat au prix du publictémoigne de la folle créativité des talents d’origine asiatique, encore trop peu entendus et visibles à Hollywood. Requinqué par ces souvenirs d’enfance, le spectateur avait les batteries à plein pour entamer une compétition «à la ligne éditoriale durcie», décryptait Bruno Barde au Monde. «J’ai été plus radical dans mes choix, en privilégiant, plus encore que d’habitude, les films qui donnent un point de vue sur le monde et sur le cinéma», soulignait le directeur de DeauvilleDont acte, le Festival a d’emblée abattu ses cartes maîtresses et œuvres fortes.

 

Le spectre d’Harvey Weinstein

 

Dans la lignée de l’affaire Weinstein, The Assistant de Kitty Green, porté par la charismatique Julia Garner (Ozark) suit une jeune assistante d’un puissant nabab du divertissement. Le film, qui a fait des vagues à Sundance et Telluride, chronique 24 heures de cette employée modèle qui arrive au bureau pour allumer les bureaux alors que la nuit enveloppe encore New York. Mais petit à petit Jane se rend compte des abus insidieux de son patron : une boucle d’oreille sur le canapé, une épouse hystérique car ses cartes de crédit sont bloquées, une jolie stagiaire inexpérimentée installée à l’hôtel. Kitty Green ne quitte jamais Julia Garner de sa caméra, multipliant les contre-plongées. Telle une somnambule, la comédienne déambule dans un dédale de couloirs et de salles de réunion. Parti pris audacieux et formidable, le tyran reste une voix désincarnée braillant au téléphone ou derrière une porte. S’esquisse un environnement de travail toxique et patriarcal : les collègues de Jane, furtifs comme des ombres, ferment les yeux et permettent au cercle vicieux de se perpétuer.

Clinique sans le moindre bon sentiment, The Assistant avec ses dialogues rares, ses longs moments de silence, où résonnent le cliquetis des claviers et le bourdonnement des néons, raconte une vie de bureau qui ne tolère pas les faibles et les cas de conscience. L’hypocrisie est de mise.

 

 

Après ce huis clos étouffant, Sound of Metal a délivré, comme le suggère son titre et malgré des longueurs, un coup de poing sonore qui rappelle la maestria du Chant du loup. Lou et Ruben (Olivia Cooke et Riz Ahmed) sont à deux doigts de voir leur groupe de métal percer. Hélas en plein milieu de leur tournée, Ruben développe de graves troubles de l’audition. Le batteur, ancien accro à la drogue, est expédié dans un centre pour sourds. Le réalisateur Darius Marder restitue un monde aux sons étouffés ou grésillants et parfois totalement silencieux. Il donne une belle tribune aux patients et enfants sourds que côtoie Ruben aux prises avec sa colère et sa rage et qui ne peut entendre leur plaidoyer : un handicap fait partie de la vie et ne se répare pas.

 

La poésie soporifique de Last Words

 

Après cette première étape de désorientation, le spectateur était mûr dimanche matin pour l’expérience existentialiste Last Words du documentariste Jonathan Nossiter. Ce récit de l’apocalypse qui sortira dans nos salles fin octobre, est garanti sans zombies et constitue en quelques sortes une session de rattrapage pour ceux qui n’auraient pas eu le courage la veille d’affronter ceux de Peninsula, la suite du Dernier train pour Busan. Mais son contenu n’est pas plus gai.

En 2086, l’humanité a été décimée. Par quoi ? Une catastrophe écologique ? La guerre qui s’en est suivie ? Le film reste vague sur le sujet mais montre un Paris devenu un désert et une Méditerranée rouge sang. Une poignée de survivants se sont regroupés dans les ruines d’Athènes. Deux d’entre eux (Nick Nolte hirsute et l’excellent Kalipha Touray) regardent des vieux films sauvegardés sur bobine et s’échinent à construire une caméra pour passer à la postérité leurs compagnons d’infortune (Charlotte Rampling à la libido débridée et Stellan Skarsgård). Sur la pellicule, on est immortel.

 

 

 

Dans une logique à la Tenet , le protagoniste est un «l’homme sans nom». L’âge des personnages prête à confusion. On vit et on tombe presque enceinte centenaire. Entre somnifère et En attendant Godot, Last Words distille une poésie ésotérique ou soporifique (selon les goûts de chacun), entrecoupée d’extraits de classiques du 7e art. Un peu assommés post-projection, des spectateurs du CID de Deauville se demandaient s’ils n’avaient pas assisté «à un immense spectacle de danse contemporaine». Cependant Thierry Frémaux est conquis. Il a retenu Last Words dans sa sélection Cannes 2020. De son propre aveu, la découverte du film pendant le confinement l’avait hanté plusieurs semaines. Il est aisé de comprendre pourquoi. Outre son hommage appuyé aux pouvoirs du cinéma et aux bienfaits de l’analogique, Last Words laisse la part belle à un virus de la toux effroyable.

 

 

 

C’est peu dire si après ces deux heures arides, on avait besoin d’un remontant. Heureusement est entré en scène Mon Oncle Frank, le lumineux récit d’un coming out dans l’Amérique des Sixties, signé Alan Ball. Plein de bons sentiments, le drame pourrait aussi s’attirer le prix du public. Habitué des scènes de repas familiaux, le créateur de Six Feet Under y met tendresse et humour. Les dialogues fusent. Peu importe que la mise en scène soit sage. La musique swingue. Les jeunes filles ont de la repartie. Pince-sans-rire et généreux, Paul Bettany se glisse dans la peau d’un professeur de littérature qui doit révéler son homosexualité à ses proches et affronter les fantômes de son passé. Mais Frank a le soutien de sa nièce et de son compagnon, Wally un géant débonnaire et optimiste, transi d’amour. C’est ce qu’il fallait à l’assistance du CID pour recharger ses batteries. Ils ont encore devant eux six jours de compétition.

 


 

Source: ©Deauville 2020 : nos coups de cœur et nos premières déceptions

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