« C’était mon copain, Robert » : l’énigmatique ami de jeunesse d’Emmanuel Macron

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« C’était mon copain, Robert » : l’énigmatique ami de jeunesse d’Emmanuel Macron

Qui connaît Robert Piumati ? Même les biographes du président ignorent le nom de cet homme, mort il y a dix ans. Pourtant, ce flambeur du Quartier latin, financier du Parti communiste, a joué un rôle important dans la vie du jeune provincial venu étudier à Paris.

Une seule fois, il a prononcé son nom en public. C’était le 7 avril 2017, deux semaines avant le premier tour de l’élection présidentielle. Ce jour-là, la campagne d’Emmanuel Macron fait escale en Corse. Après une étape à Moriani-Plage, sur la côte orientale de l’île, le candidat déjeune en plein air à Vescovato, au sud de Bastia. La victoire semble désormais à portée de main. Même les nationalistes se pressent pour le féliciter.

« Bonjour, lance un syndicaliste, je suis salarié du Village des Isles », un centre de vacances de Taglio-Isolaccio rattaché à Touristra Vacances, une agence de tourisme social qui gère des villages un peu partout en France, explique-t-il. Touristra ? « C’était un Corse qui dirigeait ça, à une époque… », coupe Macron. « Non », répond d’abord son interlocuteur. « Si, reprend en souriant le candidat d’une voix douce. Monsieur Piumati. » Sur la courte vidéo amateur qui a fixé la scène, un songe passe sur les yeux du futur président. Tout un passé, d’un coup, remonte à la surface : « C’était mon copain, Robert… »

Prénom : Robert. Nom : Piumati. Qui connaît encore cet homme, mort il y a dix ans ? Il n’apparaît dans aucune des biographies consacrées au président. Même au cœur vivant de la Macronie, son nom demeure inconnu.

Il faut traîner dans les sphères de l’extrême gauche ou dans quelques bars parisiens du quartier de la Contrescarpe pour qu’on se souvienne de ce communiste militant, financier à ses heures, homme aux fidélités croisées qui, dans sa vie, aura tant mélangé le vrai et le faux que même ceux qui l’ont aimé et fréquenté échouent à le cerner.

Banquets à La Rotonde

Le président, lui, s’en souvient comme si c’était hier. « Robert », il est vrai, n’était pas une personnalité ordinaire et quand, à 20 ans, on découvre la capitale, la vie et des hommes de cette trempe en même temps, il est rare que ces amitiés s’effacent comme les pages d’un roman oublié. Surtout quand le hasard fait ressurgir l’ombre de feu Piumati dans les moments clés du quinquennat. Si l’Histoire est farceuse, elle l’est avec Emmanuel Macron.

Le 23 avril 2017, à La Rotonde, Paris. Emmanuel Macron célèbre sa victoire au premier tour de l’élection présidentielle.
Le 23 avril 2017, à La Rotonde, Paris. Emmanuel Macron célèbre sa victoire au premier tour de l’élection présidentielle. GEOFFROY VAN DER HASSELT/AFP

Deux semaines à peine après l’impromptu de Vescovato, le candidat d’En marche ! célèbre dans une brasserie parisienne de la rive gauche, La Rotonde, sa qualification au second tour de la présidentielle. Face à Marine Le Pen, personne ne doute de son triomphe final. Il ne faut pas attendre longtemps, pourtant, pour que la polémique s’invite à la fête.

Un raout à La Rotonde ? Trop vite ! Trop clinquant ! Dans l’urgence, les communicants du candidat expliquent qu’avant même leur installation boulevard du Port-Royal et leur mariage en 2007, Emmanuel et Brigitte avaient leurs habitudes dans cette institution de Montparnasse. Devant leur télévision, seuls des happy few savent que ce choix est dicté par d’autres souvenirs, bien plus anciens.

« J’ai fait le chemin de la province à Paris. J’empruntais les chemins des personnages de Flaubert et Hugo. J’étais porté par l’ambition dévorante des jeunes loups de Balzac », expliquait le candidat Macron

Ah, Robert ! Comme il était généreux ! Comme il savait régaler, du temps de sa splendeur, lorsque, avec sa petite bande d’étudiants, il oubliait sa défroque de patron communiste pour venir banqueter à l’étage de la fameuse brasserie ! « C’était toujours lui qui réglait l’addition en sortant sa liasse de billets », se souvient Christine Robert-Consigny, l’une de ses fidèles convives, qui fit sa connaissance alors qu’elle révisait son bac à une terrasse du Quartier latin, en 1994. Les propriétaires de La Rotonde – deux frères d’origine auvergnate, invités à l’Elysée pour l’intronisation de Macron – s’en amusent encore : la petite troupe turbulente aimait raconter aux serveurs que Robert était un producteur de films X et eux, ses acteurs. Leur spécialité théâtrale : les batailles d’eau. Il était souvent tard quand la bande reprenait le chemin du 5e arrondissement.

Quartier général place de la Contrescarpe

Le camp de base de Piumati, c’était en effet la Contrescarpe, à une encablure de son deux-pièces de la rue de l’Epée-de-bois. Des pavés, des marchands de quatre-saisons, un décor de Pierre Gripari. Sur la place, Robert, gueule de gangster et accent des faubourgs, ne passe pas inaperçu. « Quelque chose entre Staline et Mémé Guérini », dit en riant son ami Serge Orru, aujourd’hui conseiller d’Anne Hidalgo à la Mairie de Paris.

Piumati porte le costume bleu des apparatchiks du Parti communiste (PCF) et parfois des lunettes Ray-Ban. La clope coincée entre ses doigts courts, il roule les mots et les épaules, comme Bérurier, dans San-Antonio. Au bar La Contrescarpe aussi, il régale et arrose sec. Quel scénariste fou aurait osé imaginer que vingt ans plus tard, sur le même pavé, devant le même bar, se jouerait la ténébreuse « affaire Benalla » ?

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Comment « Manu » et Robert se sont-ils connus ? Par hasard, comme tout le monde, mais pas n’importe quand. Pour Macron, la parenthèse Piumati – ces dix ans entre son entrée à Sciences Po, en 1998, et son installation dans la vie par l’Inspection des finances puis le mariage, en 2007 – est celle du « noviciat » social et politique. « J’ai fait le chemin de la province à Paris, a expliqué le candidat Macron lors de sa candidature à la présidence de la République, le 16 novembre 2016. J’empruntais les chemins des personnages de Flaubert et Hugo. J’étais porté par l’ambition dévorante des jeunes loups de Balzac. » Le nom de Rastignac n’est pas cité, mais c’est tout comme.

La province du jeune Macron se nomme Amiens, quittée à 15 ans pour entrer en terminale au lycée Henri-IV. A la « Pro », la Providence, le lycée catholique de sa vie natale, il était tombé amoureux de Brigitte Trogneux, qui dirige le club théâtre. Passer son bac dans la capitale pour intégrer une prépa, tel est le parcours des plus brillants rejetons de la belle bourgeoisie provinciale. Brigitte Macron raconte qu’elle fut la première à le pousser à cette ascension. « Je lui disais : “Quitte Amiens, ton avenir est à Paris” », a-t-elle raconté au producteur Matthieu Tarot lors d’un dîner à Bercy avec l’acteur Fabrice Luchini, en novembre 2014. C’était l’exhortation d’une femme de 40 ans qui pense d’abord à l’être aimé, et un conseil de prof : fais ton éducation !

Incorporation chez les chevènementistes

Emmanuel est un garçon apparemment discipliné. Il révise Normale-Sup dans une chambre louée par ses parents tout près du lycée. Ce Paris-là, celui de sa jeunesse, n’est pas encore le Paris des banques et de l’Elysée, de l’autre côté de la Seine. A l’ombre du Panthéon et de l’Hôtel des Grands-Hommes, la rive gauche est son premier terrain de jeu. Lorsqu’il partage bientôt un appartement avec son frère cadet, Laurent, ce sera rue de la Santé. Paris est un village et « le 5e », la montagne magique où tout a vraiment commencé.

« Macron voulait voir comment ça “marchait”, la politique. Le Mouvement des citoyens était une joyeuse ménagerie anticonformiste », explique l’ancien député de Paris Jean-Yves Autexier

Certains échecs, pour être douloureux, fouettent les destins. A la rentrée de 1998, Emmanuel change de voie. Normale-Sup, le mythe romantique et littéraire, c’est foutu ; Sciences Po, me voilà ! Quelques mois avant d’entrer rue Saint-Guillaume, sa route d’étudiant croise celle d’un premier éclaireur.

Qui l’a mis en contact avec Jean-Yves Autexier en ce milieu de l’année 1998 ? Où se passe leur première rencontre ? Ce fidèle d’entre les fidèles de Jean-Pierre Chevènement ne s’en souvient pas, mais se rappelle bien des propos d’« Emmanuel ». « Il voulait voir comment ça “marchait”, la politique, explique l’ancien député de Paris. Le Mouvement des citoyens [MDC] était une joyeuse ménagerie anticonformiste. Pour quiconque préférait le débat d’idées aux bagarres de courants, c’était attrayant. »

L’université d’été du petit parti est prévue fin août, à Perpignan. « Passez nous voir ! », lance Autexier. Là-bas, Georges Sarre tombe à son tour sous le charme. « Venez donc travailler avec moi ! », propose le député et maire du 11e arrondissement au recalé de Normale-Sup.

Plus qu’un stage en bonne et due forme, c’est le début d’une incorporation. Le MDC reste une boutique. Chevènement est encore ministre de l’intérieur, mais son équipe n’est pas du genre à laisser au bord du chemin ces « esprits sympathiques, curieux et disponibles ». Avec lui, on grimpe vite et haut, surtout après que sa rupture avec le socialiste Jospin l’a mis sur orbite présidentielle pour 2002. Rue de Bourgogne, là où bat le cœur réel du chevènementisme, Emmanuel Macron, tout juste 21 ans, ne se contente pas de coller les timbres.

Marc Ferracci, son presque jumeau

Avec les experts du « Che », hauts fonctionnaires pour la plupart, il observe les négociations prémunicipales de 2001 et participe aux travaux programmatiques qui annoncent la présidentielle. Un jour, il prend le volant de la vieille Renault grise d’Autexier et part avec lui chercher le philosophe Paul Ricœur, qu’il aide dans le classement de ses archives à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine). Le déjeuner a lieu rue de Bourgogne, au restaurant Les Goélands. Au menu : « le problème Rousseau », la question de la souveraineté populaire… L’étudiant ne fait pas de la figuration. « Je peux vous dire que Ricœur l’appréciait énormément », rapporte Autexier.

Rue Saint-Guillaume, Macron a choisi la section internationale, celle des futurs diplomates, esthètes ou dilettantes. En troisième année, fini de jouer, bifurcation vers le service public, antichambre de l’ENA. Il n’a pas pour autant perdu le goût des chemins de traverse et suit en parallèle un cursus de philo à Nanterre. Hegel et Machiavel le passionnent davantage que les cours magistraux de l’amphi Boutmy. Durant ces années passées à Sciences Po, il se lie surtout d’amitié avec un jeune étudiant vif et précoce, devenu agrégé d’économie, aujourd’hui conseiller de la ministre du travail, Muriel Pénicaud : Marc Ferracci.

Ferracci est né le 19 décembre 1977, Macron, le 21. A deux jours près, les deux garçons sont jumeaux. Le soir, « Manu » et son nouveau copain retrouvent leur chère montagne Sainte-Geneviève, loin des confs de la rue Saint-Guillaume. Marc dîne chez sa mère puis file jusqu’au bar qui occupe le rez-de-chaussée de son immeuble : La Contrescarpe, le quartier général de Piumati, dès 22 heures. S’il n’est pas encore arrivé, surtout ne pas s’inquiéter : il a commencé sa soirée à la Taverne du Saint Graal, à L’Irlandais ou au TournBride, au mitan de la rue Mouffetard.

Piumati, « un homme à poigne »

Robert est alors un presque sexagénaire. Il est entré aux Jeunesses communistes en 1957, une époque où, pourtant, beaucoup quittaient le parti, instruits par l’insurrection de Budapest et le rapport Khrouchtchev.

« Piumati était un militant très formé, qui avait lu ses classiques et pouvait débattre du mode de production asiatique ou de la théorie des stocks », témoigne André Narritsens, son secrétaire de cellule à Toulouse en 1971, avant que Robert ne monte travailler à Paris comme pion à Henri-IV, puis contrôleur de gestion pour les chaussures André et les Aéroports de Paris. En 1973, il rejoint Tourisme et Travail, une association proche de la CGT chargée d’organiser des vacances pour les comités d’entreprise.

Piumati redresse Touristra, tout en veillant qu’on n’aille pas mettre de trop près son nez dans les comptes de l’agence, un rouage important dans le financement du PCF

En 1978, à la suite d’un conflit interne entre les « cadres techniques » – comme lui – et les « permanents » recyclés par Tourisme et Travail, souvent piètres gestionnaires, Piumati avait quitté l’aventure, avant d’être rappelé à la rescousse cinq ans plus tard. « Il fallait éviter la faillite, et Piumati était un homme à poigne », se souvient Jeannine Marest, alors secrétaire confédérale de la CGT. La gestion de Tourisme et Travail échappe à la centrale syndicale et passe à celle du parti. Une société commerciale, Touristra, prend le relais. Piumati en devient le directeur général. Calculette à la main, il redresse l’entreprise, tout en veillant qu’on n’aille pas mettre de trop près son nez dans les comptes de l’agence, un rouage important (c’est un secret de Polichinelle) dans le financement du PCF.

Durant cette crise, Robert a fait la connaissance de Pierre Ferracci, fondateur du cabinet de conseil Alpha. Le soir, au bistrot, il prend son fils Marc sous son aile. « Je viens de la même île que toi », explique Piumati au jeune Marc, qui, de son côté, vénère son grand-père Albert Ferracci, figure de la Résistance et du communisme en Corse.

Un soir de 1999 ou de 2000 – sur ce point, sa mémoire n’est pas sûre –, le jeune homme se présente avec un copain de Sciences Po à la gueule d’ange et aux boucles blondes. C’est « Manu ». Entre Piumati et le nouveau venu, le courant passe aussitôt.

Gaîté et vents contraires

Robert aime la jeunesse. Sa culture excède, et de loin, celle enseignée au PCF. Entre deux plats, il fait voyager le duo étudiant des steppes d’Asie centrale à l’Amérique latine, lui conte la bataille de Stalingrad comme s’il y était, dresse de grandes fresques du capitalisme mondial. Avec lui, l’économie politique prend un nouveau sens.

Jeune homme curieux et pressé, Emmanuel Macron est attiré par ces initiateurs d’un genre particulier, bien plus âgés que lui – ces rencontres improbables, hors des cadres, des normes et des clous. Avec Robert, comme avec d’autres plus tard, des mondes se dévoilent, qu’on n’apprend ni à Amiens ni à Sciences Po.

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Et puis « Manu » a besoin de gaieté. En prenant la tangente de la Picardie, il a quitté une atmosphère familiale morose. Deux ans avant sa naissance, sa mère avait perdu une petite fille et le chagrin ne l’a pas quittée.

« Chaque mois de février, la douleur est lancinante », écrivait Vanity Fair début 2017 dans un article évoquant la jeunesse du candidat. Pour cette femme, l’hiver a la couleur du deuil. Afin d’oublier, ou tout au moins de changer d’air, Emmanuel Macron a toujours recherché le commerce de personnages joyeux, ouverts à des vents contraires. A Paris, quand tout commence, Piumati est l’un de ceux-là. La semaine, du moins.

« Tout chez lui était invérifiable »

A l’époque, Brigitte Trogneux mène à Amiens sa vie de prof et de mère de famille. André Auzière, qui est encore son mari, est cadre dans une banque du Nord. « Mon papa travaillait à Lille, il revenait le week-end, a confié sa fille Tiphaine à France 3. La semaine, j’étais avec ma mère et le week-end, avec papa. » Brigitte a alors 47 ans. A partir de l’année 2000, elle prend l’habitude de retrouver Emmanuel à Paris. Elle arrive le vendredi soir à la gare du Nord. Emmanuel la reconduit le dimanche en fin de journée sur le quai. A Amiens, cet amour compliqué a rendu Emmanuel ultrasolitaire, voire un brin parano. Tout est plus simple pour lui dans la capitale.

« Piumati m’avait dit qu’il ne sortait jamais sans un flingue », raconte l’historien Sylvain Pattieu

Robert Piumati a trois passions dans la vie : le travail, la bringue, la politique. Sa vie privée ? Personne ne la connaît. « Occupe-toi de tes c… », répondait-il à celui qui se montrait trop curieux. « Robert se vantait de n’avoir jamais passé la nuit avec une femme de plus de 30 ans », rapporte un des piliers de la bande.

A table, ses blagues « reloues » sont d’un bon siècle avant #metoo. Pour le reste, le secret demeure sa vraie nature. Pas de pistes, pas de traces. « Le seul téléphone portable qu’il ait eu n’était jamais sorti du carton », dit en soupirant Marc Ferracci.

« Il m’avait dit qu’il ne sortait jamais sans un flingue », raconte l’historien Sylvain Pattieu, qui a longuement interrogé Piumati pour son ouvrage Tourisme et Travail, de l’éducation populaire au secteur marchand (Presses de Sciences Po, 2009). A table, Robert narre ses bastons avec les fachos. Le fisc, il l’ignore royalement quarante ans durant – à sa mort, personne ne voudra d’ailleurs de son héritage, par crainte de dettes enfouies. « Monsieur Pierre », un pilier du TournBride, se souvient de cette inconnue croisée en larmes, un soir, rue Mouffetard. « Pourquoi pleures-tu ? » avait demandé Piumati. En deux minutes (et en liquide, évidemment), Robert avait réglé le loyer impayé.

« Tout chez lui était invérifiable », soupire Ferracci. Origines comprises. Malgré son nom italien, il se disait de Campomoro, en Corse-du-Sud. Un jour, il avait même traîné Serge Orru, nommé directeur France de Touristra, jusqu’à ce petit port du golfe de Valinco : « Il avait enlevé ses chaussures pour marcher sur le sable comme quand il était gamin. S’il n’est pas Corse, je mange mon chapeau ! » Aucun Piumati n’est pourtant né ni n’a vécu dans la commune. A l’historien Alexandre Adler, ancien militant communiste à Normale-Sup, « Robert » avait d’ailleurs confié venir du lieu-dit « Tradicettu », près de Propriano. Mais à François Canava, un de ses directeurs au village de vacances de Calvi, il racontait qu’il était de Calenzana, dans le nord de l’île, « via sa mère »

Aucune trace dans les archives du PCF

« Ses deux frères aînés avaient été assassinés par les nazis », croit savoir le journaliste Guy Konopnicki, qui l’a fréquenté dans sa jeunesse communiste. « Il était fier de dire que son père avait arraché la jugulaire d’un type qui lui manquait de respect », ajoute avec émotion Serge Orru. Mytho, Robert ? Un peu sans doute, comme tous les solitaires, mais l’homme n’était pas exactement du genre à inventer pour l’unique plaisir de se faire mousser. Sa vie, impeccablement cloisonnée, est juste un roman dont il fallait protéger les serrures et les clés.

Dans les dossiers bien rangés du PCF, Piumati, Robert, quoique ancien responsable de la cellule du 5e (celle que son parti couvait parce que c’était le quartier des intellos), n’a laissé aucune trace. « Je suis au regret de vous informer que Robert Piumati n’ayant pas exercé de responsabilités nationales, on ne trouvera pas trace de son trajet militant dans le fonds d’archives déposé par la direction », nous indique le service des archives. C’est le destin à l’eau grise des « cadres techniques » et des hommes d’argent du « Parti », sans doute les plus puissants, toujours les plus occultes.

« On me dirait qu’il était un agent du KGB, je ne serais pas étonné », admet Serge Orru, conseiller d’Anne Hidalgo

« On me dirait qu’il était un agent du KGB, je ne serais pas étonné », admet Serge Orru. Il était visiblement proche du dirigeant du PCF Jean-Charles Nègre, en charge des affaires financières du Parti.

Certains avancent, sans preuves, qu’il était un maçon libre penseur lié jusqu’à la fin de sa vie à la petite secte lambertiste, spécialiste, à l’extrême gauche, de l’entrisme et de l’infiltration. Impossible, selon Adler et tant d’autres : « Piumati était typiquement un enfant de Jean Jérôme, le chef des cadres secrets du PCF. »

Tractages avec les trotskistes

« ll voyait que son parti allait dans le mur, et sa mission sacrée, c’était les finances du PCF », décrypte un initié. A l’époque où il rencontre Emmanuel Macron, Robert Piumati peste sous cape contre les « rad-soc de salon » qui suivent la ligne de Robert Hue, et flashe, en 2002, sur Olivier Besancenot. « Il est devenu à cette époque le trésorier de la section 5e-13e du NPA [Nouveau Parti anticapitaliste] », révèle Hélène Raux, aujourd’hui agrégée de lettres et enseignante à Toulouse. Le dimanche, Robert tractait avec sa troupe de trotskistes sur le marché de la place Monge. De tout cela, le jeune Macron ne s’est jamais douté. Sa gauche était davantage celle des jésuites que des camarades.

Aux origines du macronisme, il y a aussi un goût des rencontres transgressives, et Robert était l’une de celles-ci. Mais les dîners avec lui ne se réduisent pas à une passade d’étudiant en mal de frissons. Comme les réunions de travail chez Jean-Pierre Chevènement, les soirées de La Rotonde et de La Contrescarpe racontent l’un des épisodes les plus méconnus de son parcours politique : ce moment républicain et souverainiste passé à l’ombre d’un patron « rouge » et du « Che », à la charnière de l’ancien et du nouveau millénaire.

Le 21 avril 2002, Emmanuel Macron vote Chevènement, l’un des « assassins » de Jospin. Alors que le jeune homme vient tout juste d’intégrer l’inspection des finances, Piumati se lance, en 2005, dans la campagne du non à la ratification du traité constitutionnel européen. Pour Macron, l’Europe telle qu’on la construit n’est pas une panacée, mais ses nouvelles responsabilités d’inspecteur des finances ne lui permettent pas de le crier sur les toits.

De Piumati à Hermand

Le 11 juin 2005, quelques jours à peine après ce référendum, Marc Ferracci épouse Sophie Gagnant, qui, douze ans plus tard, deviendra chef de cabinet du candidat Macron. Les noces ont lieu à Brommat, dans l’Aveyron. Pour témoins, le marié a choisi Emmanuel, son pote de Sciences Po, et son cher Robert, le prodigue camarade de La Rotonde.

Dans l’effervescence, personne, ce jour-là, ne fait attention aux indices que Piumati a laissés sur le registre de mariage. Piumati, Robert, né le « 3 octobre 1941 » à « Annonay », en Ardèche. C’est donc là, et non en Corse, qu’il aurait vu le jour, peut-être d’un père devenu prisonnier de guerre, peut-être, « je m’en souviens maintenant, dans un train venu d’Italie », appuie Ferracci.

Robert Piumati et Emmanuel Macron, le 11 juin 2005, dans l’Aveyron, à l’occasion du mariage de Marc et Sophie Ferracci.
Robert Piumati et Emmanuel Macron, le 11 juin 2005, dans l’Aveyron, à l’occasion du mariage de Marc et Sophie Ferracci. LE MONDE

A l’heure des toasts, Piumati et Macron, tels deux vieux complices, reviennent côte à côte sur leur engagement au référendum, dont le second fait mystère. « Il faut pourtant parfois savoir dire oui et ne pas faire la bêtise de laisser triompher le non », concède Emmanuel, énigmatique et hilare, devant la noce. Pour conclure, le futur président a choisi une autre maxime, plus essentielle sans doute, empruntée au moraliste Joseph Joubert : « La vie, c’est du vent tissé. »

Les témoins de mariage sont souvent comme des boussoles. Deux ans plus tard, quand Macron convole à son tour avec Brigitte, il prend pour témoin Marc Ferracci. Mais dans la salle de mariage du Touquet (Pas-de-Calais) comme lors de la soirée à l’hôtel Westminster, Piumati est absent. En cet automne 2007, le futur président a choisi comme second témoin un homme d’affaires prospère et fantasque, financier occulte de la « seconde gauche » rocardienne, rencontré lors de son stage de dernière année à l’ENA : Henry Hermand.

Effacé jusque dans sa mort

Alors qu’Emmanuel Macron vient d’adhérer au Parti socialiste par Internet, Hermand veut le hisser en politique. « Marie-toi », lui a aussi conseillé le vieil homme, qui a d’ailleurs octroyé un prêt personnel d’un demi-million d’euros pour l’appartement parisien du couple, et finance leur noce après en avoir fixé les détails avec eux, dans son palais de Tanger.

Piumati régalait de bonnes bouffes et de rêves, Hermand donne de l’argent. Piumati claquait son fric, Hermand investit. Piumati était un homme de l’ombre, Hermand raffole de la lumière. A l’heure de son ascension et de son triomphe, Macron a besoin de nouveaux mentors. Hermand arrime sa légende du côté opportun de la gauche, et gomme Piumati.

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Robert meurt deux ans après ce mariage, sans fortune, sans descendance, sans légataire. « Ne perdez pas de temps à donner mon corps à la science, avait exigé le patron communiste quand il s’était su malade. J’ai trop bu, fumé quatre paquets de clopes par jour. Mettez-moi dans un sac-poubelle. » Même Christine Robert-Consigny, la jeune fille qui révisait le bac dans le Quartier latin, place de la Contrescarpe, ignore où ont été dispersées ses cendres. Pas de lieu où se recueillir, Robert est effacé jusque dans sa mort.

« Il aura été la première conscience non bourgeoise de Macron », dit Alexandre Adler en souriant

« Il aura été la première conscience non bourgeoise de Macron », sourit Alexandre Adler. « Son premier fricotage avec la révolution », ajoute l’ami Marc Ferracci. Pour comprendre l’itinéraire du chef de l’Etat, Robert Piumati reste une butte témoin, qui dit ce qu’il fut et ce qu’il n’est plus depuis longtemps. Dans le village corse de Vescovato, au moment d’évoquer le copain des temps lointains, le regard d’Emmanuel Macron trahit ce trouble qui, paraît-il, saisit les monarques quand ils se retournent sur le chemin parcouru, succès et trahisons compris. Il y a quelques semaines, alors qu’il dînait à La Rotonde, le couple Macron y a croisé les Ferracci. « Tu te souviens ? », a lancé Marc au président.

Ariane Chemin

Source:© « C’était mon copain, Robert » : l’énigmatique ami de jeunesse d’Emmanuel Macron

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