« C’est un message d’adieu » : le secret du dernier tableau de Van Gogh

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« C’est un message d’adieu » : le secret du dernier tableau de Van GoghQue s’est-il passé le 27 juillet 1890 pour que le peintre se retrouve avec une balle logée près du cœur ? A l’aide d’une vieille carte postale, un chercheur a déterminé le lieu où il a passé cette journée.

Vincent Van Gogh s’est éteint il y a cent trente ans, le 29 juillet 1890, une balle logée tout près du cœur. C’est long cent trente ans, le temps de voir éclater des guerres, des révolutions artistiques, le temps de marcher sur la Lune, de laisser disparaître quelques espèces et même de sentir la Terre se réchauffer dangereusement, mais ce n’est pas suffisant pour éteindre le mystère de cette mort-là. Ce geste fatal qui, comme ses toiles, ses lettres, traverse toutes les époques en ne demandant qu’une seule chose : comment vivre ?

La question est revenue nous hanter alors que l’humanité s’est immobilisée sous la pression du Covid-19. Van Gogh aussi, à sa manière. Car une découverte a été faite.

Wouter van der Veen, chercheur et auteur de plusieurs livres sur le peintre, était comme tout le monde bloqué chez lui, à Strasbourg. Il avait entrepris de classer d’anciennes cartes postales qu’il avait déjà numérisées, des photos d’Auvers-sur-Oise datées des années 1910, période à laquelle le village ressemblait encore à celui où Van Gogh avait vécu ses derniers mois et peint ses dernières toiles, vingt ans plus tôt.

Même mouvement des tiges

Soudain, l’une d’elles a retenu son attention, la numéro 37, cliché en noir et blanc d’un homme de dos, à l’arrêt à côté de son vélo, sur une route bordée d’arbres, rue Daubigny, dit la carte. Wouter van der Veen s’est attardé, l’a examinée longuement, il a zoomé sur les vieux arbres à gauche, leurs racines mises à nu par l’érosion du taillis.

Il pensait au dernier tableau de Van Gogh, Racines d’arbres, œuvre inachevée, dont des recherches poussées et récentes ont établi que c’était bien le dernier, celui sur lequel il travaillait encore au moment de sa mort, à 37 ans. Il l’a ouvert sur son écran. Puis il a comparé. Même mouvement des tiges. Mêmes boursouflures. Même coudes. Et si c’était cela son dernier paysage ?

Carte postale, rue Daubigny, Auvers-sur-Oise, vers 1900-1910
Carte postale, rue Daubigny, Auvers-sur-Oise, vers 1900-1910 Arthénon

Il a soumis son hypothèse aux éminences du Musée Van Gogh d’Amsterdam avec lequel il travaille depuis des années. Teio Meedendorp, l’un des responsables des recherches, se souvient de ses messages : « Appelle-moi vite, j’ai trouvé quelque chose ! » De l’extrême prudence avec laquelle lui-même a d’abord accueilli cette trouvaille : « Difficile de lier une photo à la peinture, surtout avec l’angle de celle-ci, de se fier à des paysages qui changent si vite. N’était-ce pas une coïncidence ? Mais j’aime beaucoup étudier la topographie. »

Montage réalisé avec la carte postale (rue Daubigny, Auvers-sur-Oise, vers 1900-1910) et le tableau « Racines d’arbres » de Van Gogh.
Montage réalisé avec la carte postale (rue Daubigny, Auvers-sur-Oise, vers 1900-1910) et le tableau « Racines d’arbres » de Van Gogh. Laurent Bourcellier

Teio Meedendorp et son acolyte du musée, Louis van Tilborgh, calculent alors les distances, les angles, les proportions, ils consultent un dendrologue, spécialiste des arbres et des végétaux ligneux, qui estime pour eux l’évolution possible des bois qui s’entrelacent sur la carte postale. C’est la photo de l’endroit comme il existe aujourd’hui qui est finalement venue confirmer l’hypothèse, après cinq semaines d’étude. « Tout était encore là, il y a cette racine horizontale, l’arbre devant. J’étais convaincu. C’était difficile à contester », poursuit Teio Meedendorp.

Une vieille souche

Car sitôt le confinement levé, Wouter van der Veen a fait le déplacement à Auvers pour en avoir le cœur net. Il a trouvé facilement l’emplacement, une vieille souche désormais couverte de lierre, un lieu de rendez-vous que les gens du coin appellent « l’Eléphant ».

Une dame de 104 ans lui a confié que, jeune fille, c’est par là qu’elle passait avec ses moutons pour aller aux champs. C’est donc par là que Vincent s’en allait « au paysage ». Vers les blés. C’est juste derrière l’auberge où il logeait, à 150 mètres. Après tout, il n’a jamais peint que ce qui était sur son chemin, ou ceux qui étaient sur son chemin. « Ce qui signifiait que je savais soudainement où il avait passé la journée du 27 juillet, et qu’un mystère tenace de la fin de sa vie venait d’être levé », explique Wouter van der Veen.

Que s’est-il passé ce jour-là ? C’était un dimanche. Il faisait très chaud. Van Gogh est parti comme chaque matin avec son barda, son chapeau vissé sur la tête. Longtemps, on a dit qu’il était allé dans les champs à l’arrière du château d’Auvers. Mais maintenant que le motif de sa toile en cours ce jour-là est localisé, il est probable qu’il a posé son chevalet sur la route Daubigny, qui s’appelait alors Grande Rue. Pourquoi peindre ces racines qui ne lui servaient jusque-là que de marchepied ? A quoi pensait-il ? Qu’y voyait-il ? On ne peut parler à sa place.

Mais Van Gogh, par ses innombrables lettres, plus de huit cents, dont l’essentiel à son frère, laisse un mode d’emploi, l’impression qu’il savait ce que l’avenir lui réservait, et qu’il l’éclairait depuis sa trop courte vie. « Peu d’artistes vous laissent aller si près d’eux, de leur personne », dit Teio Meedendorp. Dans une lettre de mai 1882 qui accompagne quelques croquis, notamment celui d’un vieil arbre aux racines apparentes, il dit y voir « quelque chose de la lutte pour la vie », « le fait de s’enraciner passionnément et convulsivement en quelque sorte dans la terre en étant pourtant à moitié arraché par les tempêtes ».

Seul Théo le relie à son passé

Ses racines à lui sont glacées, elles plongent dans le sol de Groot Zundert, petit village du sud des Pays-Bas, et plus précisément, là-bas, dans les quelques mètres qui séparent sa maison d’enfance de l’église dont son père était le pasteur. Il s’est employé à les suivre tout jeune en cherchant un temps la voie de Dieu, puis à les brûler tant il déplaisait à son austère père et à son édifice religieux. Choses impossibles, l’une comme l’autre.

On ne se défait pas de ses racines. Il a donc cherché à s’en éloigner et il a marché vers le sud, vers une tout autre lumière. Seul Théo le relie à son passé, mais aussi à la vie, à la société des hommes puisque c’est lui qui envoie de quoi peindre et de quoi se payer un toit. « Je suis le petit bateau que tu as en remorque, et qui parfois peut apparaître comme un fardeau dont tu pourrais, certes, te débarrasser en coupant la corde si tu le voulais », lui avait-il un jour écrit.

C’est Théo qui a organisé son rapatriement à Auvers-sur-Oise, après les crises qui ont émaillé son séjour à Arles, l’oreille coupée, les tentatives de se donner la mort, déjà. Tant de sombres signaux envoyés tandis que Théo se mariait, avait un fils qu’il appelait Vincent. Théo, dans ses lettres, le suppliait de ne pas se sentir abandonné. « Notre vie, justement par cet enfant, est si étroitement liée que tu ne dois pas avoir peur qu’une petite différence ne puisse occasionner un écartement… Crois-moi. Ton frère qui t’aime. »

« J’ai compris ce tableau il y a deux mois seulement. Un taillis, c’est quelque chose qu’on coupe, mais où la vie reste. Pour moi, c’est un message d’adieu. » Wouter van der Veen, chercheur

Mais lorsque Vincent, trois semaines avant sa mort, a rendu visite à son frère et sa famille à Paris, ça ne s’est pas bien passé. Théo était épuisé, souffrant. Ils n’ont eu que des discussions avortées et tendues. Vincent ne se doute pas alors que son frère n’a plus que quelques mois à vivre, mais il comprend qu’il va mal et c’est tout l’édifice de sa vie qui tremble. Une fois revenu à Auvers, il n’a plus parlé à grand monde au village, n’a même pas rendu visite au docteur Gachet. C’est lui qui va couper la corde. Il rentre déjeuner selon son habitude, comme les deux autres peintres qui sont en pension à l’auberge.

Auvers-sur-Oise est un repaire d’artistes. Il repart aussitôt après poursuivre son ouvrage. « Les dernières touches de jaune sont typiques des lumières de fin de journée », explique Wouter van der Veen. Tout s’éclaire sur cette ultime toile inachevée et longtemps illisible que certains avaient même interprétée comme un possible glissement de Van Gogh vers l’abstraction. « J’ai compris ce tableau il y a deux mois seulement. Un taillis, c’est quelque chose qu’on coupe, mais où la vie reste. Pour moi, c’est un message d’adieu. Il abandonne. Mais la vie continue. Un petit Vincent est né chez son frère. Lui vivra à travers ses tableaux. »

Le rapport introuvable des gendarmes

Il n’est pas à l’auberge à l’heure où est servi le dîner. Les Ravoux s’inquiètent, c’est la première fois depuis son arrivée sept mois plus tôt. Ils l’ont vu revenir avec son chevalet en fin d’après-midi, se délester de son barda et repartir. Il ne reparaît qu’une fois la nuit tombée, la main pressée sur le torse. Il monte directement dans sa chambre au premier étage, M. Ravoux l’y suit, le trouve recroquevillé sur son lit, lui demande s’il est malade.

Van Gogh soulève sa chemise et montre le trou d’une balle dans sa poitrine. « Je voulais me tuer », aurait-il dit. Ce qu’il répète au peintre hollandais qui occupe la chambre d’à côté, Anton Hirschig : « Je m’emmerdais alors je me suis tué. » Il s’allonge, demande qu’on bourre sa pipe. On envoie chercher le docteur Gachet qui l’ausculte, ment gentiment en lui promettant qu’il fera tout pour le sauver. « Alors c’est à refaire », aurait soupiré un Van Gogh qui ne voulait pas se rater.

« Racines d’arbres » est le dernier tableau, inachevé, de Vincent Van Gogh, peint le 27 juillet 1890 à Auvers-sur-Oise.
« Racines d’arbres » est le dernier tableau, inachevé, de Vincent Van Gogh, peint le 27 juillet 1890 à Auvers-sur-Oise. VAN GOGH MUSEUM, AMSTERDAM

On charge Hirschig d’un message urgent pour Théo à Paris. Le lendemain, les gendarmes se présentent, lui demandent s’il a tenté de se suicider, il répond que oui. Ils lui rappellent que c’est illégal. « Gendarme, mon corps m’appartient et je suis libre d’en faire ce que je veux. N’accusez personne, c’est moi qui ai voulu me suicider. »

Le rapport des gendarmes n’a jamais été retrouvé. Tout comme le pistolet. Peut-être la vieille pétoire qui traînait à l’auberge. Le récit s’est tissé au gré des témoignages des gens du village, puis des amis venus à l’enterrement avec tant de chagrin qu’ils posaient beaucoup de questions. Il a enflé au fil des décennies puisque ce pauvre Vincent tout taché de couleurs est devenu une légende mondiale.

Du piment sur le bout de ses pinceaux

Dans les années 1930, une autre version de l’histoire circule dans le village qui revisite tout. On s’y souvient très bien de tous ces petits Parisiens qui venaient s’aérer par ici l’été, des enfants de bourgeois qui aimaient rire de ce bonhomme arpentant les champs et leur faisant l’effet d’un épouvantail à oiseaux. En douce, ils versaient du sel dans son café, du piment sur le bout de ses pinceaux qu’il mâchouillait, ou glissaient un serpent dans sa boîte à couleurs.

Il y avait deux frères parmi eux, Gaston et René Secrétan, 19 et 16 ans, fils d’un pharmacien de la rue de la Pompe à Paris. Et si c’était eux qui, en jouant les cow-boys avec un pistolet à oiseaux, lui avaient malencontreusement tiré dessus ? Un historien américain de passage, John Rewald, entend ces rumeurs et les couche noir sur blanc. Les frères alors adultes sont retrouvés et interrogés.

Gaston, l’aîné devenu chansonnier, a raconté qu’il aimait Vincent pour sa fibre anarchiste, qu’il lui a payé des coups à boire et a parlé peinture avec lui. René, le cadet devenu banquier, a admis que Vincent l’appréciait beaucoup moins que son frère, il a évoqué Vincent les espionnant quand ils faisaient venir de jeunes prostituées de Paris, ou le vieux pistolet qu’il empruntait à Ravoux, et que Vincent lui a peut-être « barboté ». Jamais l’un ou l’autre n’a évoqué de choses plus graves. Et la thèse de l’homicide s’est tranquillement dissipée.

En 1947, Antonin Artaud, l’homme de théâtre, livre son verdict. Après une traversée fulgurante d’une exposition Van Gogh au Musée de l’Orangerie, il publie Van Gogh le suicidé de la société. Beau texte qui parle plus de lui que du peintre, mais accuse la société d’avoir précipité la fin de ce génie tout sauf fou. Ce n’est pas Vincent lui-même, pas des mômes armés d’un pistolet à moineaux, c’est nous qui l’avons tué. Et c’est peut-être pour ça, au fond, que nous l’aimons tant.

A la recherche du pistolet

En 1953, c’est le centenaire de sa naissance. Ladite société communie. On cherche les survivants d’Auvers, les adolescents de ces journées de l’été 1890 qui ont emporté Vincent Van Gogh. Adeline, la fille des Ravoux, la jeune fille en bleu du tableau de Van Gogh, a maintenant 77 ans. Elle refait le déroulé de ce jour-là pour la télévision française. Vincent qui rentre en se tenant l’estomac et en disant à tout le monde qu’il a voulu se tuer. Son père et Théo partis en vain à la recherche du pistolet dans les champs. Trois ans plus tard, René Secrétan répond encore à une interview, il raconte les bêtises et la morgue de son adolescence. Mais, déjà, plus personne ne lui demande s’il a tiré sur le peintre.

Vincent a laissé un mot trouvé dans sa poche. C’est le brouillon d’une lettre qu’il vient d’adresser à son frère. « Mais c’est plus dramatique que ce qu’il a envoyé. C’est peut-être l’ultime message de celui qui sait qu’on le trouvera mort », explique Wouter van der Veen. Il connaît bien la correspondance du peintre. Il avait 24 ans quand le Musée Van Gogh d’Amsterdam l’a embauché. Il n’était alors pas un spécialiste de l’artiste qu’il prenait même pour « une icône bourgeoise ».

« C’est un message d’adieu » : le secret du dernier tableau de Van Gogh
ERIC YAHNKER POUR M LE MAGAZINE DU MONDE

Mais il est né au Pays-Bas, s’est installé très jeune en France, il sait comment on va d’une langue à l’autre. Le musée, qui voulait alors revenir au texte originel de la correspondance tant publiée, coupée, traduite, arrangée qu’elle en avait été dénaturée, avait pensé que le jeune Wouter comprendrait les fantaisies, les libertés, les fautes et la ponctuation très libre de Vincent qui écrivait toujours dans la langue du pays où il s’installait, donc beaucoup en français, y compris à son propre frère.

Le punk, c’était Vincent

Wouter van der Veen avait eu accès à la chambre forte dans le sous-sol du musée, il tenait entre ses mains gantées les fines pages noircies de phrases et de croquis que le moindre rayon de lumière pourrait endommager. Et là, ce fut un choc. Une rencontre. Ce fut Vincent plutôt que le mythe Van Gogh. Vincent bavard. Vincent rebelle. Vincent baiseur. Vincent déterminé. Loin du fou, de l’autiste et du maudit. Vincent conscient de la valeur de sa peinture qu’il confiait aux bons soins de son frère.

Wouter van der Veen souriait intérieurement de son premier passage à Auvers en famille sur la route des vacances, il avait 15 ans, il était punk, il avait préféré rester dans la voiture. Gonflant, ce Van Gogh. Quelques années plus tard, ses lettres originales en main, il découvrait que le punk, c’était Vincent, et il n’allait plus jamais s’en éloigner. Il avait alors fait retirer le point d’interrogation qui clôt bien des publications de la correspondance, ce mot à Théo trouvé dans sa poche.

Il se termine ainsi, dans sa version initiale et rétablie. « Eh bien mon travail à moi, j’y risque ma vie et ma raison y a fondrée à moitié – bon – mais tu n’es pas dans les marchands d’hommes ; pour autant que je sache et puisse prendre parti je te trouve agissant réellement avec humanité mais que veux-tu. » Nombreux sont ceux qui ont chez eux une édition des Lettres à Théo avec un point d’interrogation à la fin. Vincent n’en avait pas mis. Ce « que veux-tu », il l’emploie souvent, formule teintée de fatalisme. Il ne demande rien à son frère. Il ne veut plus être son fardeau.

Mains pleines de couleurs

Théo accourt quand la nouvelle lui parvient. Il passe la dernière nuit allongé, tout contre son aîné mourant et gémissant, parmi les toiles qui sèchent dans sa chambre mansardée, dont probablement Racines d’arbres. Il lui ferme les yeux à une heure et demie du matin, joint ses mains pleines de couleurs sur sa poitrine. Il organise l’enterrement. Le prêtre refuse de lui prêter sa charrette, car l’Eglise n’escorte pas les suicidés.

Puis Théo écrit la nouvelle à leur mère : « L’on peut se dire qu’il a trouvé le repos qu’il recherchait. La vie lui pesait tant. Et comme à chaque fois, maintenant tout le monde loue son talent. Oh mère, il était mon frère à moi. »

Une fois Vincent en terre, et sans qu’il ait été capable d’articuler un seul mot au bord de la fosse, il part pour les Pays-Bas, il retourne aux froides racines, il veut leur raconter son frère, ce fils depuis longtemps perdu pour ses parents, il veut leur dire quel homme et quel artiste magnifique a finalement germé. Il meurt six mois plus tard, de chagrin, disent souvent les biographies de Van Gogh. Mais aussi de la syphilis.

Ancienne rumeur du village

Alors cette souche de bois de la rue Daubigny que raconte-t-elle ? Pas tout. Mais elle dit où Vincent a passé l’essentiel de sa journée. Elle concorde avec ses lettres, sa mauvaise humeur, sa tristesse après sa dernière visite à Théo, avec les témoignages glanés au moment de sa mort. « Ce qui est important, c’est qu’il était sur la pente, il voulait mettre fin à ses jours, ce qu’il avait déjà tenté de faire. Il allait mal », insiste Teio Meedendorp.

Ce n’est pas nouveau, mais les historiens d’Amsterdam tiennent à le rappeler, parce qu’en 2011 la thèse du meurtre par les gamins Secrétan est revenue en force. Deux Américains, Steven Naifeh et Gregory White Smith l’ont remise au goût du jour par la publication d’une biographie très détaillée, Van Gogh, the Life, fruit de dix années de travail.

« C’est un message d’adieu » : le secret du dernier tableau de Van Gogh
Eric Yahnker pour M Le magazine du Monde

La thèse de l’homicide n’y figure qu’en annexe. Mais elle a assuré la publicité de l’ouvrage. Dominique Janssens, propriétaire de l’Auberge Ravoux, a vu passer les auteurs bien des fois, il a aimé disséquer avec eux encore et encore la vie de Vincent. Il s’y consacre pleinement depuis qu’en 1985 il a survécu à un grave accident de voiture devant l’auberge alors qu’il traversait le village. Il était à l’époque directeur marketing chez Danone, il a tout plaqué et racheté l’auberge dont il a fait un musée.

C’est entre ses murs qu’a eu lieu le lancement du livre. L’équipe de l’émission de CBS « 60 minutes » était venue ­filmer dans la salle à manger. « A un moment du tournage, on m’a demandé de sortir, j’ai demandé à rester, mais ils ont insisté. “Marketing reasons, ils m’ont dit” », se remémore Dominique Janssens.Article réservé à nos abonnés Lire aussiDes Van Gogh dans le brouillard

Les deux auteurs ont alors raconté devant les caméras la possibilité du meurtre de Vincent par deux adolescents. Ils n’affirment pas en avoir la preuve, mais revisitent les relations troubles des frères Secrétan avec Van Gogh, ils avancent le fait qu’un homme qui peint toute la journée n’est pas sur le point de se ­donner la mort, et que s’il vient de se tirer une balle dans la ­poitrine, il ne peut pas rentrer à pied à l’auberge.

Et c’est ainsi que l’ancienne rumeur du village a été diffusée un siècle plus tard dans l’un des shows les plus regardés aux États-Unis.

Expert en balistique

Les spécialistes d’Amsterdam n’ont pas réagi tout de suite. Après tout, cette ­histoire avait déjà circulé. « Mais un nouveau mythe était en train de s’écrire, à partir de faits qui n’en sont pas », explique Teio Meedendorp. « Tapez donc “mort de Vincent Van Gogh” sur [la version anglophone de] Wikipédia. » On peut y lire en introduction : « Vincent Van Gogh a été blessé à la poitrine, par lui-même ou par d’autres et il est mort deux jours plus tard. » Les chercheurs du musée, très attachés à ce que Vincent révèle de lui dans ses lettres, ont fini par contre-attaquer dans une série d’articles.Lire aussiUn paysage de Van Gogh vendu aux enchères à plus de 7 millions d’euros

En 2014, les auteurs américains ont fait appel à un expert en balistique, Vincent Di Maio, qui a conclu à l’homicide plutôt qu’au suicide, en expliquant notamment que si le peintre avait tiré on aurait dû retrouver de la poudre sur ses paumes et son torse. Ce à quoi un autre expert américain, Joe Nickell, parfois consulté par le FBI, a répondu que le peintre a pu tenir l’arme par le barillet de la main gauche, et que ses vêtements ont pu absorber la poudre.

L’histoire de l’art a soudain viré à la criminologie, pourtant privée de tout, du corps, de l’arme et de la balle. Les restes de Vincent sont depuis longtemps devenus poussière, à côté de ceux de Théo sous le lierre du cimetière d’Auvers.

Correspondance houleuse

Au mois d’août 2017, Dominique Janssens reçoit le scénario du prochain film du peintre et réalisateur Julian Schnabel, un biopic sur Van Gogh qui serait incarné par Willem Dafoe. Il veut tourner l’agonie dans la mansarde de Vincent. Dominique Janssens envoie le scénario à Wouter van der Veen avec lequel il a créé l’Institut Van Gogh, dont l’épicentre est l’auberge.

Wouter van der Veen note quelques anachronismes, s’énerve des champs de tournesols qui n’existaient pas, mais surtout du dénouement, le meurtre par deux adolescents. « Un tas de fadaises dont il faudra rester éloigné à mon avis », répond-il à Janssens. L’Auberge fait savoir qu’elle n’ouvrira pas ses portes au tournage. S’ensuit une correspondance houleuse avec le réalisateur qui a fini par reconstituer le décor ailleurs. At Eternity’s Gate est sorti en 2018 aux Etats-Unis (puis en 2019 en France sur Netflix). Les gardiens de l’Auberge n’ont aucun regret.Lire aussiPourquoi certains rouges de Van Gogh blanchissent

Ces deux-là ont d’ores et déjà fait installer une clôture autour de la souche et de ses racines en bord de route. Wouter van der Veen a fait de sa découverte un livre en téléchargement libre. Le confinement lui en a laissé le temps. Il distillait alors l’information, mais c’était un secret, sous embargo. Tout a été rendu public ce mardi 28 juillet, à l’Auberge Ravoux, en présence notamment des chercheurs du Musée Van Gogh d’Amsterdam et de l’ambassadeur des Pays-Bas. Veille du jour anniversaire de la mort du peintre, le 29 juillet. Cela fait cent trente ans que Vincent s’est éteint, une balle logée tout près du cœur.

Judith Perrignon

Source:© « C’est un message d’adieu » : le secret du dernier tableau de Van Gogh

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