Brexit : « Le mode de négociation de la Commission est plutôt une faiblesse qu’une force »

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Brexit : « Le mode de négociation de la Commission est plutôt une faiblesse qu’une force »

TRIBUNE. L’économiste Stéphane Madaule estime, dans une tribune au « Monde », que la perspective d’un accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Royaume-Uni n’est pas assez attractive pour le gouvernement de Boris Johnson, par rapport aux avantages qu’il peut tirer d’une production libérée des contraintes européennes.

Tribune. Mais où est-elle, cette Union européenne (UE) en position de force pour négocier un accord commercial équilibré avec le Royaume-Uni ? Mais comment expliquer que Michel Barnier, le négociateur européen du Brexit, soit maintenant fragilisé par des négociations qui n’avancent pas d’un pouce ?

Au départ, l’Union européenne avait la naïveté de croire qu’elle pourrait imposer au Royaume-Uni la continuation de l’application de ses règles commerciales (aides aux entreprises, règles sur les marchés publics, normes applicables sur le marché intérieur…) contre l’accès libre sans taxes et sans droits au marché unique.

 

Curieux mandat

 

Mais sur la pêche, sur les marchés publics, sur les normes applicables aux produits et aux services, les négociations n’ont pas avancé d’un iota depuis leur commencement. Comment expliquer cette situation et la fragilisation progressive des positions de l’UE et de son principal négociateur ?

On découvre les aléas de la mise en œuvre d’une politique commune sur le plan commercial, qui n’est pas à même de nous protéger de la concurrence parfois déloyale de pays comme la Chine, ni de constituer un rempart face au Royaume-Uni, qui a décidé de reprendre son indépendance

 

Tout d’abord, on s’aperçoit que le mandat de négociation fixé par les vingt-sept Etats membres à la Commission, et défendu par Michel Barnier, est quelque peu curieux. Comment en effet demander à un pays qui a choisi de quitter l’Union pour recouvrer sa souveraineté de continuer à appliquer les règles commerciales de cette Union dont il souhaite en premier lieu s’écarter, ce qui a motivé en partie son divorce ?

De plus, le mandat de négociation défini à la Commission par les Vingt-sept est relativement rigide. Les lignes rouges (pêche, marchés publics, subventions aux entreprises, normes à appliquer par les producteurs de biens et services) sont partout. Comment, enserré dans un tel carcan, pouvoir conduire une réelle négociation qui ne soit au final la répétition inlassable, sans concession, sans compromis, d’une position figée ? Qu’est-ce qui est négociable au juste pour l’Union, à part la continuation des relations passées entre les deux entités ?

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On découvre ainsi que le mode de négociation de la Commission (représentation de vingt-sept Etats membres) est plutôt une faiblesse qu’une force, car il ne permet pas la souplesse que demande toute négociation, car il fragilise le négociateur européen, incapable de prendre des initiatives pour débloquer la situation, car il constitue un processus extrêmement lourd contraire à la dynamique et à la rapidité nécessaires à toute négociation. En l’occurrence, l’Union ne fait pas dans ce cas la force mais plutôt engendre la faiblesse.

 

Délocalisations en masse

 

Enfin, cette négociation met à nu le désajustement de plus en plus criant entre les règles contraignantes imposées aux producteurs européens et celles que peuvent mettre en œuvre les producteurs hors de l’UE, beaucoup plus souples, ce qui explique les délocalisations en masse opérées par de grandes firmes européennes.

La compétitivité prix des producteurs qui sont extérieurs à l’UE, qu’ils bénéficient d’un régime préférentiel ou soient assujettis au régime douanier de droit commun prévu par l’Organisation mondiale du commerce (OMC), est bien supérieure à la compétitivité prix des producteurs européens qui produisent dans l’UE. Ils ne sont pas soumis à toutes les normes qui s’appliquent aux producteurs européens qui fabriquent au sein du marché unique. Les coûts salariaux et la fiscalité sont moindres quand il s’agit de pays émergents. Les normes environnementales de production sont plus souples.

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Dans ces conditions, la perspective d’un accord de libre-échange entre l’UE et le Royaume-Uni n’est pas assez attractive pour ce dernier par rapport aux avantages qu’il peut tirer d’une production libérée des contraintes européennes que s’impose l’UE sur son marché intérieur.

La vérité est que l’UE, dès le départ, contrairement à l’opinion dominante et aux postures de Michel Barnier, n’était pas en position de force mais de faiblesse dans cette négociation pour les raisons évoquées plus haut.

 

Concurrence déloyale

 

On découvre ainsi les aléas de la mise en œuvre d’une politique commune sur le plan commercial vis-à-vis de l’extérieur, qui n’est pas à même de nous protéger de la concurrence parfois déloyale des pays tiers comme la Chine ou le Vietnam, qui n’est pas à même de constituer un rempart face à un pays comme le Royaume-Uni, qui a décidé de reprendre son indépendance.

Cela ne veut pas dire que la mise en commun au niveau européen n’a pas de sens et ne peut pas induire des avantages complémentaires pour chacun des Etats membres. Cela souligne simplement que cette mise en commun au sein de l’UE ne s’exerce pas au bon endroit, avec la bonne méthode.

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Il serait bien plus judicieux pour l’Europe de se doter d’un budget conséquent, apte à financer des projets pour l’ensemble des pays qui la composent – de ce point de vue, le plan de relance européen est un début –, que d’en rester à la mise en place de politiques communes, par transferts de souveraineté successifs, qui découvrent chaque jour un peu plus leur inefficacité.

Michel Barnier se lamentait encore, il y a quelques jours, du peu de progrès dans les négociations du Brexit. C’est aujourd’hui lui qui est fragilisé, et les Etats membres se rendent compte, un peu tard, de l’impasse dans laquelle ils se sont fourvoyés.

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