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«Mâles blancs», «fainéants», «ceux qui ne sont rien» : que révèlent les sorties d'Emmanuel Macron ?

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«Mâles blancs», «fainéants», «ceux qui ne sont rien» : que révèlent les sorties d'Emmanuel Macron ?

FIGAROVOX/ANALYSE – Lors de son discours mardi 22 mai sur les banlieues, Emmanuel Macron a suscité la polémique en utilisant l’expression de «mâles blancs». Selon Arnaud Benedetti, le président a une nouvelle fois cherché à provoquer son auditoire.


Arnaud Benedetti est professeur associé à l’Université Paris-Sorbonne. Il vient de publier Le coup de com’ permanent (éd. du Cerf, 2018) dans lequel il détaille avec lucidité les stratégies de communication d’Emmanuel Macron.


Les mots cinglent. Ils frappent. Et parlent aussi bien de la situation que de l’homme. Avec Macron, il est des moments où quelque chose se déprend de la com’, pour révéler le fond d’un être qui est aussi et surtout le fond d’un problème .

Que nous dit cet attrait soudain pour le «sans filtre», de la part d’un président pour qui la parole publique est d’abord un outil avant d’être une conviction?

Avec Macron, la parole est souvent voilée, parfois même “humiliée“ pour reprendre la fabuleuse formule de Jacques Ellul, mais par interstices, portée par l’élan de l’hybris, elle se laisse aller à une forme incorrecte de sincérité. Cette échappatoire inattendue de la part d’un homme obstiné dans son obsession de la maîtrise communicante prouve au moins une chose: l’être finit toujours par s’évader des écrans qu’il s’efforce de disposer entre lui et la réalité.

Macron a de ces mots qui blessent et qui, lancinants, reviennent comme pour éroder toujours plus son image. Tout se passe comme si une force irrépressible portait le Prince à s’autoriser des libertés sémantiques qu’une époque engoncée dans son culte puéril pour les éléments de langage s’efforce de réprimer.

Des «illettrées» de Gad aux «gens qui ne sont rien» en passant par «ceux qui foutent le bordel», sans oublier le «je ne céderai rien aux fainéants» et le tout récent indigéniste «mâle blanc de plus de 50 ans», le lexique macronien ne manque pas de ces traits tranchants qui viennent maltraiter le prolétaire un jour, l’invisible le lendemain, le dirigeant d’hier un autre jour, le senior le surlendemain… Les mots du président , calculés ou pas, disent d’abord une caractéristique souvent ignorée, voire peu relevée du macronisme: une sociologie générationnelle qui exclut de son scope ce qui ne lui ressemble pas. Le jeune président est l’emblème d’une génération urbaine de trentenaires et quadragénaires, biberonnés au lait d’un libéralisme mondialisé, branché, individualiste, un tantinet bercé par le narcissisme d’une société du selfie permanent. Pour ces néo-conformistes, la société est un immense hub où l’on circule et consomme sans entraves, où l’opportunité sourit d’abord à ceux qui s’ingénient à surfer avec astuces sur toutes les potentialités dérégulatrices et technologiques du post-modernisme. Tout le mal pour ces jeunes gens vient d’hier – enfer à leurs yeux d’un immobilisme inhibant, d’une surprotection ringarde, d’une absence de pragmatisme et en fin de compte de créativité. Le storytelling macroniste repose sur la réitération incantatoire d’un préjugé tout à la fois de classe et de génération: les anciens ont failli, incapables de prendre à bras-le-corps les problèmes tels qu’ils auraient dû être pris et pensé. Ils n’ont pas transformé la France, inaptes à l’adapter au mouvement du «meilleur des mondes» qui, seul, nous apportera croissance, bonheur et bienveillance. Sans doute faut-il chercher aussi dans ce parti pris l’indifférence à peine dissimulée des macronistes à l’égard des retraités.

Cette jeunesse est décidément sans pitié car sans mémoire.

Ce messianisme d’un genre nouveau, credo des vertus supposées d’un improbable «instant-monde», promesse d’une réconciliation des sociétés avec elles-mêmes, alimente la mythologie de ces enfants presque sans mémoire. La sémantique présidentielle dans sa dimension éruptive invente cette idée d’un temps sans action auquel aurait succédé une action sans arrêts. Cette «fake-story» estompe et occulte tout ce que le pays a encaissé comme choc d’adaptation depuis trente ans, tout en amortissant, stabilisateurs sociaux oblige, bien des ruptures auxquelles il a été confronté. Le macronisme fouaille pour mieux les amender les représentations passées de notre histoire la plus récente, légitimant de la sorte sa narration, son vocabulaire, sa perspective. C’est à partir de cette reconstruction-révision que les marcheurs peuvent développer une rhétorique abrupte, ce cash sémantique dont Jean-Louis Borloo a fait les frais en début de semaine. Au demeurant, la figure de style du «mâle blanc» n’avait peut-être pas tant pour objectif de complaire aux militants de la diversité, par le biais d’une concession lexicale contestable, que de les acculturer en douceur à cette idée de la fin de la politique du portefeuille pour les banlieues… D’une pierre trois coups en quelque sorte: flatter l’ego «indigéniste», couper le robinet à subventions et renvoyer le vieux monde, à travers l’emblème Borloo, au vide-grenier de la politique. Cette jeunesse est décidément sans pitié car sans mémoire. Mais la fracture des mots, à force de se répéter, n’est pas sans risques à terme.


Journaliste

 

Source:©  «Mâles blancs», «fainéants», «ceux qui ne sont rien» : que révèlent les sorties d’Emmanuel Macron ?

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