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Désaccords nucléaires et amertume européenne

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Désaccords nucléaires et amertume européenne

 

Désaccords nucléaires et amertume européenne

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Il n’a fallu que quelques heures, mardi dernier, pour que la sortie des États-Unis de l’accord nucléaire avec l’Iran provoque un émoi confinant à la transe dans les cercles dirigeants de la France et dans le petit monde des micro, des caméras et des experts qui lui sert de pendant.

Le même phénomène s’était produit le 6 décembre dernier, quand l’Amérique avait décidé de reconnaître qu’effectivement l’administration israélienne était bien localisée à Jérusalem, ce qui en faisait ipso facto la capitale d’Israël.

 

Comme chacun convient que la colère n’est pas une bonne conseillère, il vaut mieux  revisiter la réalité des faits pour la dissiper.

 

Première idée fausse, Trump nous dit-on est revenu sur les engagements d’un accord signé par son pays, mais aussi par la Russie, la Chine, l’Allemagne, l’Union européenne, etc. La vérité c’est que cet accord n’a jamais été SIGNÉ par quiconque, pas le moindre paraphe, pas la moindre cérémonie. Pourquoi? Parce que le président de l’époque, Barack Obama savait que son accord serait rejeté par le Sénat américain, en charge selon la procédure constitutionnelle de la ratification des traités. Le Sénat ne voulait pas du tout de ce texte, comme l’écrasante majorité des Américains à l’époque. L’accord n’a pas été signé par l’Iran non plus, le collège des mollahs refusant religieusement de traiter ouvertement, sous les yeux d’Allah, avec le Grand Satan, même si la maigreur de ses finances lui faisait quotidiennement tirer le diable par la queue. Le JCPOA (Joint Complete Plan Of Action) naissait dans la dissimulation.

 

Comme il fallait quand même donner un brin de légitimité internationale à l’arrangement, le texte convenu fut intégralement intégré dans la résolution 2231 du Conseil de sécurité, adoptée à l’unanimité le 20 juillet 2015, six jours seulement après la clôture de la négociation. Or, dès le lendemain, l’Iran fit savoir qu’il ne respecterait pas cette résolution, à la stupeur des naïfs. Pourquoi? Tout simplement parce que des dispositions avaient été ajoutées au JCPOA par les Occidentaux dans la résolution (l’annexe B, point 3), qui prohibaient toute activité iranienne relative aux missiles balistiques pouvant emporter des armes nucléaires.

 

C’est dire que depuis le 20 juillet 2015, l’Iran a violé tous les jours, sans rien cacher, la résolution unanime du Conseil de sécurité. Une étrange amnésie règne concernant cette brèche originelle, plus sévère encore celle concernant le souvenir du génocide des chrétiens arméniens dans l’encéphale de Reccep Tayyip Erdogan.

 

La seconde idée fausse ressassée à l’infini, c’est que les Iraniens respectaient l’accord du 14 juillet 2015. Il faut réfléchir un instant. Le but de l’accord était d’interdire à l’Iran de mettre au point un arsenal nucléaire militaire. De quoi se compose un tel arsenal? Il faut un combustible fissile, de l’uranium ou du plutonium d’un certain grade, l’intégration du combustible dans une ogive dotée d’un détonateur idoine, cela s’appelle la "militarisation" de l’arme, et des missiles pour envoyer la bombe sur sa cible.

 

Qu’est-ce qu’a fait l’Iran au lendemain du 14 juillet 2015 ? Il a affecté toutes ses ressources à la mise au point de missiles du type ICBM (Intercontinental Balistic Missile) pour "délivrer" la bombe et à la difficile militarisation de l’arme , sachant que l’usinage hémisphérique de l’ogive et la mise au point de systèmes de détonation sont des opérations très techniques.

 

Et pour masquer cette activité décisive pour la conclusion de son programme nucléaire, il a localisé les fameuses opérations de militarisation dans les enceintes de bases militaires sélectionnées. Et il a interdit aux inspecteurs de l’AIEA l’accès à ces bases militaires. Pas bien subtil mais efficace avec ceux qui adorent ne rien voir.

 

En fait depuis le 14 juillet 2015, l’Iran est en train de maîtriser justement les technologies qui lui manquaient pour achever avec succès sa longue marche vers l’arme suprême. Donc soit M. Le Drian est aveugle et ignorant, qui le croirait, soit il se comporte en tartufe devant les Français en répétant que l’Iran respecte ses engagements.

 

Mais dira-t-on, l’Iran n’a-t-il pas cessé l’enrichissement de l’uranium ? Sans doute, du moins dans les sites où il veut bien accorder un accès à l’AIEA. Mais ses centrifugeuses, il les a toujours, à l’arrêt mais dûment stockées, prêtes à l’emploi, dans ses entrepôts ; les techniques d’enrichissement, il les possède déjà. Et comme l’accord d’Obama supervisé par notre Fabius national est bien fait, il permet à l’Iran de poursuivre ses recherches sur les centrifugeuses. Ce qu’il n’a pas manqué de faire. Il a donc désormais des centrifugeuses IR8, c’est à dire quatre fois plus puissantes que les IR1 et IR2 de 2015. Il mettra quatre fois moins de temps pour obtenir le combustible voulu.

 

Voila clairement ce que l’Iran s’est évertué à faire depuis 2015 : acquérir la technologie des ICBM, maîtriser la militarisation de l’ogive atomique, et moderniser sa panoplie de centrifugeuses. Qui verrait là, le moindre rapport avec la poursuite d’un programme nucléaire militaire? Personne sans doute, ni à l’Élysée, ni au Quai d’Orsay.

 

On passera sur les inspections de l’AIEA, une tartuferie en soi dans la tartuferie. Les programmes nucléaires secrets des pays adhérents au Traité de non-prolifération, sous contrôle de l’AIEA, sont connus de deux façons: soit quand, à la surprise générale, un pays fait exploser sa bombe (Pakistan, Inde), soit quand les sites secrets sont dévoilés à la presse par des groupes d’opposition (Iran). La Corée du Nord, elle, invitait les inspecteurs à lui rendre visite pour faire savoir combien elle était avancée, et quel prix élevé il fallait payer pour qu’elle consente à faire une pause.

 

La tartuferie suprême du JCPOA d’Obama, c’est d’avoir prévu un accord secret entre l’AIEA et l’Iran, secret même vis-à-vis des États-Unis (!!) , pour établir l’état d’avancement exact du programme antérieur, et calculer à partir de là le temps nécessaire pour parvenir à la phase du "saut nucléaire". Et la diplomatie obamo-fabiusienne de produire une innovation sidérale, l’auto inspection. C’est ainsi que l’inspecté, l’Iran, fournissait lui-même aux inspecteurs les documents de l’inspection.

 

Le président Macron a beaucoup dit, et son ministre a beaucoup répété, que faute d’obtenir le maintien de Trump dans l’accord, la France et les Européens allaient conserver l’accord et tenter de l’élargir aux missiles et au comportement agressif de l’Iran dans la région. Voila une excellente perspective, car comme le sous-entendait Donald Trump le 8 mai, l’Iran risque bien de désirer furieusement dans quelques mois ce genre de sortie de crise.

 

Seulement, cette perspective, c’est justement la démarche qu’avait explicitement exigé Trump lui-même, dans un précédent discours où il laissait jusqu’en mai aux Européens pour aboutir: " Aujourd’hui, je renonce à l’application de certaines sanctions nucléaires, mais seulement pour obtenir l’assentiment de nos alliés européens en vue de corriger les terribles failles de l’accord nucléaire iranien." C’était le 12 janvier 2018. Macron a découvert tardivement la demande de Trump et il a déclaré être l’auteur de cette bonne idée. Tout narcissisme mis à part, c’est une initiative bienvenue.

 

Ce qui est par contre beaucoup plus préoccupant, c’est de vouloir monter un front euro-iranien contre l’Amérique. La stratégie de l’Iran, bien entendu, consiste à  diviser les Occidentaux. Il est consternant de voir le trio May-Macron-Merkel tomber dans le piège pour quelques petites poignées de dollars. (Le commerce de l’Union européenne avec l’Iran représente 0,5% du total).

 

Leur attitude serait compréhensible à deux conditions.

 

La première serait qu’ils croient vraiment que l’Iran a renoncé à détenir un arsenal nucléaire militaire. De quelque façon que l’on prenne le problème, tout montre que dans la réalité, au contraire, l’Iran fait tout pour obtenir cet arsenal. Outre les éléments présentés plus haut, avoir voulu férocement conserver des infrastructures nucléaires intactes au lieu d’accepter le démantèlement, première exigence européenne avant qu’Obama ne se mêle de la question, montrait bien leur intention. Leur refus de négocier la date de fin de la suspension de l’enrichissement de l’uranium, est une autre preuve. La non-transformation du réacteur à eau lourde d’Arak en réacteur à eau légère, un viol de l’accord, est une preuve de plus.

 

La seconde condition qui devrait guider les Européens, c’est l’évolution du régime iranien. Est-il en train d’être moins agressif, moins expansionniste, plus coopératif avec ses voisins? S’intéresse-t-il plus aux besoins de son peuple, au développement de l’économie civile, à l’introduction d’un minimum de respiration démocratique?

 

C’est tout le contraire ! L’Iran de l’accord nucléaire a allumé les feux de la guerre dans tout le Moyen-Orient depuis 2015, il a été le sauveur de l’épouvantail de l’Europe, Bachar Assad, et il implante aujourd’hui partout en Syrie et au Liban des bases enterrées de missiles de haute précision, préparant avec Israël une nouvelle "guerre dans la guerre."

 

Quand au peuple iranien, rien ne peut décrire sa déconfiture. Derrière Rouhani, le cache sexe "modéré", on pend et on exécute comme jamais. Les infrastructures de distribution de l’eau, qui datent de l’ancien régime et parfois même de l’Antiquité sont en ruine, retournant des régions entières à l’aridité. C’est l’une des raisons de la brusque flambée de révolte de décembre dernier. Il semble parfois que le peuple iranien, dont la fécondité s’est effondrée en quarante ans comme jamais dans l’histoire humaine, soit trop affaibli pour même se révolter. Emmanuel Macron devrait se souvenir qu’à l’automne, quand il a osé évoquer une négociation sur le programme balistique iranien, les généraux iraniens lui ont courtoisement fait savoir que s’ils persistait dans ses demandes, ils allaient être contraints d’allonger la portée de leurs missiles en test.

 

Il faut aussi que l’on comprenne bien en Occident que le pouvoir iranien n’est pas un pouvoir chiite, mais celui d’une phalange semi-mafieuse sans légitimité. La doctrine de Khomeiny n’est pas partagée par les grands docteurs de la foi chiite, par exemple par le plus éminent d’entre eux, l’ayatollah irakien Ali al-Sistani. Selon cette doctrine, le plus savant des docteurs de la foi doit exercer le pouvoir en l’attente du retour d’occultation du 12ème Imam, parce c’est à lui que Dieu confie provisoirement l’autorité. Son pouvoir, son statut de "source d’imitation", est dû à sa connaissance supérieure de la charia. Mais la théologie de Khomeiny ne dit rien de la procédure de désignation du détenteur du pouvoir. Lui-même s’en est saisi à l’occasion d’une révolution. Ce qui n’était pas très catholique, très chiite plutôt. Seul son titre d’ayatollah l’a un peu légitimé.

 

Quant à Khamenei, le Guide actuel, il n’était qu’un clerc intermédiaire (hojjatol islam). Sa légitimité de guide en religion lui a été reconnue par une instance politique, l’assemblée des Experts, bourrée de ses partisans par Khomeiny, mais pas par une instance religieuse. Les juristes et clercs de haut rang ne l’ont jamais reconnu, car il auraient dû lui obéir, alors qu’ils le considéraient comme un ignorant. Les grands ayatollahs, Montazeri et Youssef Sanei, ont défié son autorité et ils ont été mis en résidence surveillée. La légitimité religieuse de Khamenei n’existe pas.

 

Privé de l’investissement de Dieu, Khamenei a mis au point un système purement totalitaire, des plus terre-à-terre, fait de réseaux obscurs à tous les étages de la société, recouvrant de façon plus ou moins occulte les fonctions religieuses, administratives, militaires, etc.. Ayant la tête près du bonnet, il s’est approprié un énorme conglomérat, Sedat, qui représente aujourd’hui près de 100 milliards de dollars. De même les généraux de sa garde prétorienne, les Gardiens de la Révolution, ont fait main basse sur tous les secteurs de l’économie. Ces prédateurs incompétents paralysent la dynamique que les ingénieux entrepreneurs persans sauraient impulser.

 

La nature du régime iranien, belliciste et expansionniste à l’extérieur, prédateur et asphyxiant à l’intérieur, est à la dérive, à tout jamais. Il ne tire une étincelle de vie que de l’aventure militaire, et des nombreux Satans qu’il invente pour contrôler la colère de son peuple.

 

Le trio européen May Macron, Merkel croit-il vraiment que ce genre de régime va s’apaiser et se bonifier? A-t-il la moindre chance d’initier un cycle de développement, de devenir un partenaire industriel et commercial, alors que ses forces vives, la jeunesse éduquée, déserte en masse l’enfer totalitaire qu’il lui promet ?

 

Ce qui manque cruellement au trio européen, c’est de penser au peuple iranien, de parler du peuple iranien, de parler au peuple iranien. Quelle que soit la perception que l’on a de la personnalité de Donald Trump, on ne peut lui retirer le mérite de parler toujours du peuple iranien, et au peuple iranien, quand il prononce un discours sur l’Iran.

 

Jean-Pierre Bensimon

Le 10 mai 2018

 

 

 

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