«Big Business» N°71 : La finance déchaînée

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LETTRE EXCLUSIVE ABONNÉS – La CNP, dernier épisode. La SNCF qui rit. EDF sous pression.

Chers abonnés,

C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup ! Cette semaine, la Banque Postale a annoncé son projet de lancer une offre sur CNP Assurances, dont elle détient 62,8% du capital. La compagnie va devenir filiale de la seule Poste, qui rachète les dernières parts détenues par le groupe bancaire BPCE. C’est la énième opération de rectification de frontières à l’intérieur du pôle financier public. Et s’agissant de la CNP, c’est peut-être la dernière. D’où mon émotion : ce dossier a animé toute ma carrière de journaliste dans le secteur financier. La preuve : en faisant une recherche à mon nom avec «CNP» comme mot-clef dans le moteur de recherche du Figaro, j’ai retrouvé un premier article du 15 septembre 2000 – deux semaines seulement après mon arrivée dans cette grande maison. Le titre de cet article exprime bien l’ambiance qui a souvent entouré ce dossier : «Le secteur bancaire public au bord de l’implosion». À l’époque, ce sont les Caisses d’épargne qui n’étaient pas encore BPCE, qui voulaient manger la CNP, l’arracher au périmètre de la Caisse des dépôts.

Pourquoi tant de passion ? Il y a d’abord l’enjeu de la puissance de feu du deuxième assureur vie français, et de ses 326 milliards d’euros d’encours. Ensuite, ce dossier a longtemps été celui du pouvoir de la Caisse des dépôts, qui a fait naître en son sein la compagnie – «la CNP, c’est nos tripes», me disait il y a longtemps un directeur général de la CDC. La Caisse a finalement lâché le contrôle direct de la CNP au profit de la Banque postale, mais pour le reprendre par la voie indirecte, en devenant l’actionnaire majoritaire de la Poste. Autour de la CNP, s’est ensuite joué l’enjeu de l’autonomisation des Caisses d’épargne vis-à-vis de la Caisse.

Ces questions de pouvoir entre institutions financières se sont finalement cristallisées autour d’une interrogation stratégique : l’assurance vie a-t-elle un avenir dans une institution autonome qui commercialise ses contrats dans plusieurs réseaux, ou le modèle de la bancassurance a-t-il plié le match ? La prise de contrôle de la CNP par la Banque postale semble répondre à la question. «La CNP devient une captive. Fin de l’histoire», tranche un banquier d’affaires qui connaît par cœur le dossier. Fin de l’histoire ? C’est fort possible d’autant que le prix offert par La Banque Postale est généreux : 21,90 euros par action, soit une prime de 36% sur le dernier cours, pour un total de 5,7 milliards d’euros (oui, La Poste a cet argent, qui l’eut cru ?). Pour autant, mes vieux réflexes me poussent à déceler dans le communiqué du conseil d’administration de la compagnie, qui examinera l’offre, l’éventualité d’un hiatus. «Le conseil a réaffirmé la stratégie de développement de l’entreprise fondée sur un modèle d’assureur complet, multipartenarial et international au service de tous ses partenaires et clients», est-il précisé. La CNP n’a peut-être pas totalement rendu les armes… Au printemps 2020, tout avait été fait pour laisser la CNP en bourse (il a fallu demander une dérogation au moment où la CDC a apporté ses parts de l’assureur à la Poste et pris le contrôle de cette dernière) et lui donner la gouvernance ad hoc avec la nomination d’une pointure, l’administratrice indépendante Véronique Weill, à la présidence du conseil. À suivre…

La finance déchaînée

Un autre deal a été annoncé cette semaine : l‘acquisition par l’assureur mutualiste Covéa du réassureur Partner Re à Exor, la holding de la famille Agnelli. Cette opération a une originalité : elle avait été conclue une première fois juste avant le début de la pandémie, puis abandonnée après qu’Exor a refusé de baisser le prix. Le ton était monté très haut entre les deux parties avant que l’armistice soit signé. Il aura fallu que les patrons de Covéa et d’Exor, Thierry Derez et John Elkann, se croisent fin août aux 24 Heures du Mans, dont le chef de la famille Agnelli donnait cette année le départ, pour relancer les discussions. Ils ont topé sur les mêmes termes – 9 milliards de dollars – que début 2020. Dans cette opération, le Covid n’aura été qu’une longue parenthèse…

Et puis, il est possible que les choses bougent dans un secteur aussi sexy que la réassurance : le leasing automobile. Cette fois, c’est la Société générale qui est à la manœuvre. Des discussions sont ouvertes en vue d’un rapprochement de sa filiale ALD avec le groupe néerlandais Lease Plan. Mes interlocuteurs m’incitent à la prudence. Cette opération est très loin d’être bouclée. Les métriques financiers sont difficiles à concilier entre la valorisation d’ALD qui est cotée (5,4 milliards d’euros) et les prétentions des fonds actionnaires de Lease Plan, réputés espérer jusqu’à 10 milliards. En revanche, après le rapprochement de ses deux réseaux Société générale et Crédit du Nord pour créer «La Nouvelle Banque», un tel deal serait une véritable avancée stratégique pour la Société générale, à qui l’on reproche souvent d’être un poids moyen en tout. Dans le leasing, elle vise le premier rang.

EDF en baisse, la SNCF en hausse

Dans le monde des entreprises publiques, le rapport à la tutelle est toujours compliqué. En ce moment, dans le cœur de l’exécutif, la SNCF a la cote. Oubliés les ratés de la mise en œuvre aléatoire du contrôle du passe sanitaire ! Jean-Pierre Farandou, le PDG, peut fêter ses deux ans à la tête de l’entreprise en étant assuré du soutien de son actionnaire. Après la reprise de dette par l’État prévue par la réforme de 2018, après la recapitalisation post-Covid, le patron dit dans nos colonnes : «à ce stade, je ne demande pas de l’aide à l’État» (Je note le «à ce stade»…). Il promet de respecter l‘objectif fixé en 2018 d’un cash-flow à l’équilibre en 2022. L’entreprise ferroviaire doit négocier l’arrivée de la concurrence sur certaines de ses lignes TGV et de TER. Mais dans le même temps, pour son pari de la croissance, elle profite de l’enthousiasme du premier ministre Jean Castex pour le train. Le chef du gouvernement l’a encore prouvé en se déplaçant pour le premier départ du «train des primeurs» Perpignan-Rungis, relancé. Il appuie le virage à 180° de l’exécutif par rapport au début du quinquennat : relance des trains de nuit, et même des projets de nouvelles lignes TGV.

Autre virage, autre ambiance. À deux semaines – en principe – du déplacement d’Emmanuel Macron à Belfort où il devrait prendre la parole sur le dossier du nucléaire et de l’engagement d’un programme de construction de nouveaux EPR, les relations entre l’exécutif et EDF ne sont «pas fluides», me dit un proche du dossier. Quels sont les problèmes ? Un, l’échec du «plan Hercule», la réorganisation d’EDF que la France a échoué à faire passer à la Commission européenne; un revers que l’exécutif tend à imputer à l’entreprise, incapable d’embarquer son corps social et ses syndicats dans le projet. Deux, la négociation façon pieds-de-plomb du rachat à General Electric de la turbine Arabelle qui équipe les EPR; il faut la boucler dans les 15 jours, avant Belfort, mais comme le dit un responsable gouvernemental, les torts sont partagés puisque «General Electric ne donne pas sa part au chat !». Trois, les difficultés persistantes de la filière sur le plan industriel.

Quelles seront les conséquences de cet accès de mauvaise humeur ? Je ne crois pas que le PDG Jean-Bernard Lévy soit en danger. Son deuxième mandat s’achève en 2023. Emmanuel Macron à Bercy en 2014 avait participé à sa nomination en 2014; il ne va pas se renier. Surtout, le moment serait mal choisi. L’échec d’Hercule aurait éventuellement pu justifier des décisions, mais la relance très politique du nucléaire en France n’aurait rien à gagner à installer un parfum de crise. En revanche, il justifie pleinement le coup de pression, comme l’ont évoqué mes confrères Dominique Seux sur France Inter et François Lenglet sur RTL. Pour le président de la République, dans l’alignement des étoiles pour avancer sur ce dossier, il y a un élément perturbateur : le retard du chantier de Flamanville, à l’achèvement duquel il avait préalablement conditionné la décision des EPR qu’il va tout de même prendre. Au sommet de l’État, on reparle du rapport Folz de 2019 sur les déboires de Flamanville. Et aussi de celui de Yannick d’Escatha, ancien administrateur général du Commissariat à l’énergie atomique, et Laurent Collet-Billon ancien délégué général à l’Armement. Ce dernier en 2018, est celui qui a posé le chiffre de 6 EPR à construire. De ces travaux, il y a trois enjeux qui se dégagent. Un, la nécessaire remise en ordre industrielle – c’est tout l’enjeu du plan Excell sur lequel EDF fera opportunément une présentation la semaine prochaine. Deux, la question du pilotage de la gestion de projet pour éviter les dérapages de calendrier et de coûts. Trois, la problématique du financement, qu’EDF ne pourra supporter seul.

Une fois tout ceci posé, on peut donc s’attendre d’une part, à un coup de pression politique, qui tient en un message : «il n’y a pas d’automaticité à ce qu’EDF se voit attribuer la construction des EPR». Un message déjà passé sur les SMR (réacteurs modulaires). Et d’autre part, à une réflexion sur les meilleures modalités pour lancer les futurs EPR. Faut-il des sociétés de projets, comme cela existe au Royaume-Uni pour Hinkley Point ? Cela a le mérite de faciliter la mise en place de financements ad hoc adossés à des contrats tarifaires. Et d’ouvrir la question des partenaires dont il faudra déterminer s’ils sont à chercher du côté des spécialistes des grands projets, type Bouygues ou Vinci, ou du côté des financiers (peut-être chez les fonds d’infrastructure?). Et du côté de l’État, le pilotage doit aussi être un sujet de réflexion. «Les grands projets sont de plus en plus difficiles à conduire, et pas seulement dans le nucléaire», constate un proche d’EDF. Une piste est évoquée : copier pour le futur programme nucléaire le modèle militaire et la méthode de la direction générale de l’armement (DGA). Derrière ces questionnements, je ne peux m’empêcher de voir posée la question de la place du ministère de la Transition écologique, à qui Nicolas Sarkozy avait donné la tutelle de l’énergie.

Cette semaine, il fallait lire aussi

Il faut sauver les Lipizzans ! J’apprends, dans le Financial Times, qu’une autre crise – que celle qui a provoqué la démission du Chancelier Sebastian Kurz – couve en Autriche : la crise financière de l’École espagnole d’équitation de Vienne. Magnifique institution, la plus ancienne du genre en Europe, rendue célèbre par ses chevaux blancs de la race des Lipizzans. La Cour des comptes autrichienne a rendu un rapport au vitriol sur la gestion de cette société commerciale depuis 2001, mais publique qui manque manifestement cruellement d’investissement et a bénéficié d’une aide exceptionnelle de 7 millions d’euros au moment de la pandémie.

Tesla dans le «Trillion dollars club». Tesla entre dans le cercle des entreprises à 1000 milliards de dollars en bourse. Une performance qui fait l‘admiration de Jacques-Olivier Martin. Elle a aussi inspiré un billet très drôle au journaliste de la rubrique Alphaville du FT, Patrick McGee.

Faut-il sauver Facebook? Changer le nom du groupe, qui devient Meta, ne suffira probablement pas à Mark Zuckerberg pour faire oublier la tempête qui se déchaîne contre le réseau social depuis la révélation par une lanceuse d’alerte, Frances Haugen, de ses choix et pratiques litigieux.

Comment définissez-vous «transitoire» ? La poussée inflationniste se confirme, y compris en Europe. Conséquence : le discours des banquiers centraux évolue. Y compris celui de Christine Lagarde, à la tête de la Banque centrale européenne.

Je vous donne rendez-vous dans deux semaines, mais d’ici là, retrouvons-nous à l’adresse [email protected]

Source:© «Big Business» N°71 : La finance déchaînée

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