«Big Business» N°36 : Nos chères entreprises publiques

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LETTRE EXCLUSIVE ABONNÉS – Le bilan économique de 2020 est contrasté, et les perspectives de 2021 totalement incertaines. Mais plusieurs entreprises publiques commencent à présenter la facture.

Chers abonnés,

Cette année 2020 touche à sa fin, et 2021 s’annonce incertain. Sur le plan économique, comme pour notre quotidien, beaucoup dépendra de l’ampleur et de la vitesse de déploiement de la campagne vaccinale, en France et ailleurs. Mes interlocuteurs les plus optimistes espèrent une sortie de crise à l’été, d’autres l’envisagent à la fin de 2021.

Autre incertitude : dans quel état trouvera-t-on le tissu économique en fin de crise, quand l’activité reprendra plus normalement et qu’en parallèle, les mécanismes de soutien publics seront progressivement débranchés? Là encore, on compte des optimistes et des pessimistes. Un ancien dirigeant de multinationale me confiait cette semaine faire partie des premiers, estimant, à l’échelle globale et en référence à la somme des programmes publics budgétaires et monétaires déployés, qu’«il n’existe pas de problème que 13.000 milliards de dollars ne puissent résoudre».

Reste une immense incertitude tout de même. J’en veux pour preuve l’écart de deux points entre l’estimation de la récession 2020 de la Banque de France (-9%) et celle de Bercy (-11%). Autre signe : le gouffre entre les prévisions des différents organismes sur l’évolution de l’emploi. Alors que le gouvernement table sur un rebond puissant dès l’an prochain (plus de 400.000 créations nettes), la Banque de France ne l’envisage qu’en 2022 et l’OFCE dresse un tableau assez noir, sans création l’an prochain… Comme le dit un économiste, «ce virus a montré que nous économistes, sommes aussi divisés que les épidémiologistes!»

La crise va-t-elle faire émerger une économie zombie? Infographie Le Figaro

Autre débat, connexe du précédent : le risque de faillites des entreprises. Je vous renvoie à la lecture d’une page que j’ai écrite cette semaine sur le danger d’une «zombification» de l’économie, c’est-à-dire d’un maintien en vie d’un grand nombre d’entreprises surendettées et non viables, au détriment du potentiel de croissance de l’économie et de sa productivité. L’enjeu des mois à venir sera de trouver un juste milieu entre une hécatombe aux conséquences économiques et sociales dramatiques, et une hibernation trop prolongée, pour reprendre l’expression d’une note publiée par le Conseil d’analyse économique. Bref il faudra trouver le juste niveau de destruction créatrice, sujet sur lequel une note du Trésor cette semaine fait un diagnostic intéressant.

Nous considérons que pour réduire le risque de défaillances d’entreprises viables mais fortement endettées, l’excès de dette des entreprises devra être traité ce qui passera par une restructuration de certaines dettes contractées pendant la crise à la fois auprès de l’État et des créditeurs privés.

Mathieu Cros, Anne Épaulard et Philippe Martin, note du CAE «Les défaillances d’entreprises dans la crise Covid‐19 : zombification ou mise en hibernation ?», publiée le 15 décembre 2020,

Une autre étude en forme d’alerte a été publiée cette semaine. Elle émane du «Groupe des 30», aréopage de haut vol qui réunit une poignée d’anciens banquiers centraux (Janet Yellen en était membre jusqu’à sa désignation comme secrétaire au Trésor de Joe Biden), ex-patrons de banques et économistes prestigieux. Ce rapport sur le sujet de la solvabilité des entreprises a été présenté par Mario Draghi, l’ancien président de la Banque centrale européenne, qui a pris un ton grave. «Les gouvernements doivent agir rapidement, alors que la crise de solvabilité qui commence érode déjà les forces sous-jacentes de l’activité économique dans de nombreux pays. Le problème est plus grave qu’il n’y paraît en surface, car le soutien massif en liquidités, et la confusion créée par la nature sans précédent de cette crise, masquent l’étendue réelle du problème».

«Le problème est plus grave qu’il n’y paraît en surface», dit un rapport du «Groupe des 30» présenté par Mario Draghi. AFP

Le coauteur de cette étude, Raghuram Rajan, ex-chef économiste du FMI, ex-gouverneur de la Banque centrale indienne, a adressé une autre mise en garde : «si les entreprises sont aidées, les gouvernements seront tentés de leur imposer des conditions dans le sens d’objectifs sociétaux, comme le verdissement l’économie. Il est important que de telles conditions soient cohérentes avec l’objectif de redressement des entreprises».

Cette phrase pourrait avoir été écrite en référence au plan de relance très français. Certes, le gouvernement a résisté aux tentatives de parlementaires d’assortir le déblocage des fonds à des «éco-conditionnalités», mais il a conçu son plan dans le cadre d’une ambition de modernisation qui peut créer des confusions d’objectifs. C’est notamment le cas pour les entreprises publiques ou dont l’État est actionnaire. Le meilleur exemple est celui d’Air France, qui a reçu 7 milliards d’euros d’aide avant l’été en échange de l’abandon des lignes domestiques pour lesquelles une alternative en moins de 2h30 par le train est possible. De bonne source, une dizaine de dessertes sont concernées.

La poste, la SNCF et les autres…

Les entreprises publiques justement, commencent à présenter la facture du Covid au gouvernement. On a appris ces derniers jours que la Poste obtiendrait un coup de pouce du contribuable de 66 millions d’euros. Le groupe public a certes connu un bond de son activité colis (+300 millions d’euros de chiffre d’affaires) mais il a surtout subi une chute du courrier (1,4 milliard de recettes en moins). Une confirmation de plus de l’accélération, pendant cette crise, des tendances déjà à l’œuvre, dont la numérisation.

De son côté, la SNCF vient de bénéficier d’une injection de 4,05 milliards d’euros. Un gros chèque qui s’ajoute à la reprise de 35 milliards d’euros de dette prévue par la récente réforme du groupe.

Ce n’est pas tout : il faut aussi payer, encore et toujours, la facture de l’EPR finlandais d’Areva, qui n’est toujours pas en service. Pour éviter le dérapage d’Areva SA, coquille 100% publique qui a hérité des engagements de l’ancien groupe nucléaire aujourd’hui devenu Framatome d’une part et Orano d’autre part, l’État va lui racheter une partie de ses actions Orano pour 600 à 800 millions d’euros. Un tour de passe-passe passe entre deux poches de l’État, comme Bercy en a le secret.

Air France KLM aura besoin d’argent frais avant la clôture de ses comptes annuels. Bjoern Wylezich / Björn Wylezich – stock.adobe.com

Reste à savoir ce qui va se passer chez Air France KLM. Il faut finaliser la recapitalisation, rendue nécessaire par l’effondrement du trafic, d’ici quelques semaines c’est-à-dire avant la clôture des comptes annuels de la compagnie. Mais le problème est plus politique et diplomatique que financier : il faut trouver un accord avec les Pays-Bas, également actionnaires du groupe aérien et très soucieux de l’autonomie de leur pavillon national, KLM. Paris fait un autre diagnostic : il faut, affirme-t-on à Bercy et au ministère des Transports, franchir enfin une étape supplémentaire dans l’intégration d’Air France et de KLM alors que la structure actuelle du groupe, héritée du mariage de 2004, ne permet ni politique commune de flotte, ni mise en commun des trésoreries. «Depuis le rachat de KLM en 2004, les effets escomptés de l’intégration ne se sont pas fait sentir dans la performance opérationnelle. C’est un demi-échec. Le pavillon français a été endommagé», affirme dans l’Opinion du 11 décembre le ministre délégué Jean-Baptiste Djebbari qui promet que l’État défendra les intérêts français dans ce dossier. La posture de négociation, qui met les difficultés du groupe – longtemps attribuées à la sous-performance d’Air France par rapport à sa compagnie sœur néerlandaise – sur le compte du manque de bonne volonté de cette dernière, ne manque pas de culot. Entre les lignes, il s’agit aussi de mettre fin à la fiction du mariage entre égaux pour rappeler que c’est bien Air France qui a racheté KLM il y a seize ans.

Au-delà de ces bisbilles, l’enjeu pour Air France KLM est de conserver sa place dans le peloton de tête des compagnies aériennes qui a vocation à se structurer, dans un monde post-Covid où les voyageurs d’affaires ne reviendront pas aussi nombreux avant longtemps, autour de quelques grands acteurs seulement. IAG (Britsh Airways) et Lufthansa seront de ceux-là, de même que Ryanair, très ambitieux. Son patron Michael O’Leary est déterminé à tirer profit de la crise, comme il l’a dit à The Economist (ici en podcast). La low cost irlandaise a ainsi commandé à Boeing 75 exemplaires de son 737 Max, vraisemblablement à un bon tarif, le prix de la confiance qu’elle accepte de faire à l’appareil qui vient tout juste de récupérer son autorisation de vol. Opportunisme habituel chez Michael O’Leary, qui avait fait le même type pari en signant une méga-commande juste après le 11 septembre 2001. Son appétit n’a pas échappé à ses concurrents. «Il faut que l’Europe impose la régulation sociale du secteur du transport aérien», affirme une source gouvernementale française.

Enfin, dans la série des entreprises publiques sous les feux de l’actualité, il faut mentionner EDF. Le projet Hercule de réorganisation de l’entreprise entre dans sa dernière ligne droite, en parallèle des négociations avec la Commission européenne sur les modalités de tarification de l’électricité produite par le parc nucléaire d’EDF à ses concurrents. La mobilisation des syndicats contre un projet qu’ils dénoncent comme un démantèlement va crescendo, et l’opposition s’empare maintenant du sujet. Les parlementaires socialistes, emmenés par Valérie Rabault, envisagent un référendum d’initiative partagée sur ce dossier, comme ils avaient tenté – en vain faute de suffisamment de signatures – d’en lancer un contre la privatisation d’Aéroports de Paris. Aucun doute : le sujet EDF sera en haut de l’agenda politique à la rentrée.

Cette semaine il fallait lire aussi

Miroir aux alouettes. Il faut toujours se méfier des offres trop belles pour être vraies. Le foot français a cru avoir trouvé la poule aux œufs d’or avec le contrat signé il y a deux ans avec Mediapro, et se retrouve aujourd’hui démuni, et en position de faiblesse face à Canal+. Lisez ce récit.

Immersion. Anne de Guigné a passé une semaine au Trésor, la puissante direction de Bercy. À lire !

Interview. Figure du monde patronal et libéral, l’ancien patron d’Axa et président de l’Institut Montaigne Henri de Castries m’a accordé un long entretien, à 360°. C’est ici.

Coup de gueule. Les «effaceurs» de dette, qui veulent déjà imposer le sujet de l’annulation de la dette publique par la Banque centrale européenne comme thème de la prochaine présidentielle, jouent à un jeu dangereux. C’était ma chronique cette semaine.

Nous nous retrouverons après les fêtes, que je vous souhaite joyeuses.

Source:© «Big Business» N°36 : Nos chères entreprises publiques

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