«Big Business» N°27 : l'économie de l'horizon diminué

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«Big Business» N°27 : l'économie de l'horizon diminuéLETTRE EXCLUSIVE ABONNÉS – L’incertitude nous menace de paralysie. Il est urgent de s’installer dans le «vivre avec le virus», malheureusement notre nouvelle normalité.

Chers abonnés,

Quelle ambiance, n’est-ce pas ? Car nous y sommes. «Nous sommes face à la deuxième vague de l’épidémie» , a constaté dans nos colonnes le ministre de l’Économie Bruno Le Maire vendredi dernier. Le premier ministre Jean Castex a fait de même lundi matin sur France Info. La deuxième vague n’est plus un risque, mais une réalité.

De nouveau, la situation sanitaire dicte son tempo. La teinte du rouge sur la carte des contaminations et les annonces de fermetures des bars rythment l’actualité. Notre quotidien à tous s’adapte aux diagnostics Covid+ et à la multiplication des cas contacts qui obligent les écoles et les entreprises de toutes tailles à trouver – ou pas – chaque jour des solutions. «Rendez-nous la première vague !» s’est exclamée dans une excellente chronique ma consœur des Échos, Cécile Cornudet. La violence du choc avait provoqué en mars un sursaut d’ingéniosité et de solidarité. Nous applaudissions les soignants. Nous étions tous des héros. Cette fois, c’est différent : «il faut endurer sans voir le bout du tunnel».

Un restaurant à Paris où la consommation au comptoir est désormais interdite.
Un restaurant à Paris où la consommation au comptoir est désormais interdite. THOMAS COEX / AFP

Le virus s’est installé, et dans les têtes aussi. Chacun commence à mesurer combien les mois qui nous attendent seront longs et difficiles. La lassitude vient, parfois le désespoir. Le regard perdu des restaurateurs brise le cœur. J’entendais samedi Yves Camdeborde, chef emblématique de la bistronomie, s’exclamer sur Europe 1 qu’il fallait «rester ouvert», malgré les protocoles et les restrictions horaires. Il refuse de voir sa profession baisser les bras.

Reste que la confiance est en train de s’échapper. Le dernier baromètre Odoxa (pour Aviva, Challenges et BFM Business) et sans équivoque : les Français abordent octobre avec le moral dans les chaussettes. Leur moral économique a chuté de 13 points d’un coup, et 81% sont défiants vis-à-vis de l’avenir de l’économie du pays. Dans Challenges, André Comte-Sponville décrit une «crise psychologique». Les effets du confinement, du masque, et de la distanciation sociale se révèlent peu à peu. Je ne remets en cause aucune de ces mesures. J’espère simplement que nous trouverons collectivement, rapidement, le moyen de «vivre avec le virus», selon l’expression consacrée, de nous couler dans cette nouvelle normalité sans craindre chaque jour de voir tous nos projets empêchés.

Sur le plan économique, l’Insee a récemment décrit la situation actuelle comme celle de «l’économie diminuée». Une économie amputée d’une partie de son activité habituelle (tourisme, restauration, événementiel…). Un exemple concret de ce que cela signifie : la décision de la SNCF de réduire de 5% son offre TGV. L’hôtellerie est en plein marasme. Le château de Versailles est au bord du gouffre. Sur l’ensemble de l’année, estime maintenant l’Insee, le PIB devrait baisser de 9%. À la fin 2020, il sera 5% en deçà de son niveau d’avant la crise. La chute de l’emploi (-3%) serait nettement moins marquée.

Mais comme le relève l’institut de conjoncture, «les prévisions pour la fin de l’année deviennent plus incertaines». À la tribune de l’Assemblée nationale qui a entamé les débats sur le budget, le président de la Commission des finances Éric Woerth l’a traduit à sa façon : «nous roulons dans un brouillard épais sans phares ni GPS. Les prévisions budgétaires n’ont jamais été si volatiles».

La pandémie crée une économie diminuée. L’incertitude, une économie de l’horizon diminué. Pour le gouvernement, ce sont de nouveau les mesures d’urgence qui s’imposent, comme le récent élargissement du fonds de solidarité à de nouveaux secteurs d’activité. Pour les ménages, c’est une incapacité à se projeter. Résultat : alors que la saison touristique d’été avait été exceptionnelle (hors Paris et grandes agglomérations), les réservations pour les vacances de la Toussaint – à la fin de cette semaine ! – sont au plus bas. Même les mariages continuent d’être reportés. L’inquiétude est également vive du côté de l’investissement des entreprises, malgré les multiples dispositifs prévus par le plan de relance qui risquent de se heurter à l’adage : «on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif».

Idée courte

Ce dimanche, dans le JDD, Audrey Pulvar fait – presque – acte de candidature pour être tête de liste aux régionales en Île-de-France. Avec une proposition qui se veut choc : la gratuité des transports pour les Franciliens. Comme l’avait relevé Olivier Babeau, de l’Institut Sapiens, avant les municipales qui avaient donné lieu à un florilège de promesses de ce type, «dans le domaine politique, le mythe de la gratuité a la vie dure».

Soyons concrets : j’habite à 25 kilomètres de Paris, et mon forfait mensuel de transport en commun qui me donne un accès illimité au train, au RER, au bus, et au métro parisien me coûte 75 euros par mois – dont la moitié est prise en charge par l’entreprise – soit le prix d’un trajet et demi de taxi pour rentrer du bureau à mon domicile si je faisais ce choix. Il n’y a strictement aucune raison pour que je ne paie plus cette petite contribution. Certains la trouvent trop chère, pour de bonnes raisons, parce qu’ils n’en ont pas les moyens. Aidons-les, plus encore que ce qui est déjà fait. D’autres la trouvent trop chère, pour de mauvaises raisons : parce qu’ils n’ont plus aucune notion du coût des services publics. Je trouvais déjà aberrantes les revendications en faveur de la gratuité du masque au moment où il a été rendu obligatoire. Toutes ces propositions qui font mine de distinguer l’usager du contribuable confortent notre pays dans son accoutumance à la dépense publique. Et vu la situation budgétaire du moment, dont la gravité se révélera au sortir de la crise sanitaire, l’idée est encore plus mauvaise qu’avant. Ajoutons enfin que si ce sont des considérations écologiques qui guident Audrey Pulvar, la solution est mauvaise. La voiture n’est pas un choix pour la plupart des Franciliens qui l’utilisent, elle est pour eux la seule alternative à un réseau de transport dont le schéma ne convient pas à leurs déplacements ou dont la fréquence et la ponctualité des dessertes ne sont pas assurées. Le rail d’Île-de-France a besoin d’investissements et donc de moyens.

Longue vue

Deux rapports majeurs publiés ces derniers jours nous permettent d’envisager des améliorations de notre système économique sur le long terme. Le premier, ce sont les 449 pages rédigées par une commission du Congrès américain sur les géants de la tech. Jamais une instance avec autant de poids politique n’avait aussi brutalement mis en cause le pouvoir hégémonique des Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). Le chemin est encore long – je me souviens avoir écrit sur le sujet il y a deux ans et demi – mais il ne fait aucun doute que des mesures seront prises à un moment ou un autre – selon aussi, le résultat de l’élection présidentielle américaine – par les autorités de la concurrence concernant ces nouveaux titans.

Le second rapport intéressant, c’est celui publié lundi par l’OCDE concernant la taxation des multinationales. Là encore, il y a loin de la coupe aux lèvres et l’équité parfaite et mondialisée de la fiscalité n’est pas pour demain. Mais le sujet avance. Sa mise en œuvre dépendra, encore une fois, de l’issue du scrutin américain. Mais l’OCDE a élaboré une boîte à outils pertinente.

Cette semaine, il fallait lire aussi

Tic-tac. La saga Lagardère a rendez-vous ce mercredi au tribunal de commerce. Y aura-t-il une assemblée générale convoquée à l’initiative d’Amber et de Vivendi et contre l’avis d’Arnaud Lagardère et de Bernard Arnault ?

Plouf. Comment Bruno Le Maire a perdu la bataille de l’eau. L’État n’a pas réussi à imposer ses vues dans le dossier Suez-Veolia alors que la clef était chez Engie, dont il est le premier actionnaire. Le ministre avait-il d’autres choix? Mon récit.

À la semaine prochaine,

Source: «Big Business» N°27 : l’économie de l’horizon diminué

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