Au Louvre comme au cinéma, Michel-Ange retrouvé

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Au Louvre comme au cinéma, Michel-Ange retrouvé

Tandis qu’une exposition plonge aux origines de l’art du maître, le réalisateur Andreï Konchalovsky l’imagine au quotidien, écartelé entre Rome et Florence.

De quoi procèdent la terribilità et la grâce de Michel-Ange? Réponse en deux chapitres. Au Louvre, d’abord, où une exposition sur la sculpture de la Haute Renaissance en Italie montre d’où a émergé Michelangelo Buonarroti (1475-1564). Au cinéma ensuite où, dans Michel-Ange (Il Peccato) (le péché), Andreï Konchalovsky saisit le Florentin au sommet de la gloire. Soit à partir des années 1510, lorsque devenu maître, égal et rival de Léonard, Bramante et Raphaël – le David, la Pietà du Vatican et les fresques de la Sixtine sont terminés -, les grandes familles, romaines et florentines, se l’arrachent au point de l’écarteler.

Au Louvre, le jeune archer qu’on découvre à la fin d’un somptueux parcours installé en regard des deux célèbres Esclaves – Cupidon, longtemps non authentifié, marbre qui jusqu’en 2009 ornait dans l’indifférence générale le hall des services culturels de l’ambassade de France à New York – semble la grâce incarnée.

Tous les codes de ce doux langage sont en tout cas là, déjà manifestes. Jeunesse éternelle symbole de l’amour néoplatonique, geste aérien et corps en contrapposto signe de perfection et d’élévation, stylisation du visage selon l’idéal antique…

On peut s’étonner que Michel-Ange n’ait pas eu 20 ans lorsqu’il créa cette œuvre. On peut s’extasier devant tant de maturité. Mais c’est que ses aînés avaient largement défriché les manières de rendre l’expression des sentiments. Le démontre magistralement Marc Bormand, par un choix de 240 œuvres diverses. Où l’on passe d’un marbre à un bronze, d’un bois à une terre cuite, d’une faïence à une peinture, d’une fresque (le Pérugin) à des médailles, de dessins à des gravures, au travers de pièces souvent de très haute qualité, qui traitent aussi bien de thèmes sacrés que profanes. Avec même, au cœur du parcours, des groupes de géants polychromes, déplorations d’une théâtralité intense. Ce sont celles nées à Milan de l’atelier des Del Maino. L’une orne d’habitude l’église Santa Marta de Bellano et l’autre celle de la cathédrale de Côme.

Homme nu debout, une étude de Michel-Ange.
Homme nu debout, une étude de Michel-Ange. Michèle Bellot / RMN-GP/Agence photo de la RMN-GP/Musée du Louvre

Conservateur au département des sculptures, Marc Bormand avait, en 2013, signé un volet préalable: «Le printemps de la Renaissance», exposition présentée au Palazzo Strozzi à Florence et au Louvre qui montrait qu’assurément la Renaissance avait commencé chez les sculpteurs avant les peintres. Comme alors, il a travaillé avec Beatrice Paolozzi Strozzi, ancienne directrice du Musée du Bargello, à Florence. Et le duo s’est adjoint les compétences de Francesca Tasso du Castello Sforzesco, de Milan.

Car leur panorama des ateliers de la seconde moitié du Quattrocento, qui démarre avec Donatello (1386-1466), les Lorenzo Ghiberti ou Luca della Robbia triomphateurs du goût byzantin, excède la cité des Médicis et de Savonarole. Il inclut les représentants de la génération suivante toute sous influence et qui a été active non plus seulement en Toscane mais dans toute la péninsule. Ces foyers ne sont pas ici rangés selon la géographie. Un parcours par grands thèmes balançant entre l’apollinien et le dionysiaque, a été judicieusement préféré. Du côté de la douceur, le Bacchus et Ariane, marbre de Tullio Lombardo (vers 1505) venu du Kunsthistorisches Museum de Vienne, fait l’affiche. C’est un magnifique exemple d’équilibre harmonieux, et la preuve que l’amour est éternel. Ailleurs, Le Parnasse de Mantegna a été descendu de la Grande Galerie. Le tableau se trouve placé en regard du fameux groupe des Trois Grâces du Louvre (IIe siècle de notre ère, ancienne collection Borghèse, avec des têtes reconstituées au XVIIe siècle). Ici des drapés gonflés comme des voiles et des chevelures dénouées intensifiant l’impression de mobilité. Là l’art du nu. Comme dans cet Orphée, petit bronze musicien de Bertoldo di Giovanni placé en début du parcours. Trente ans avant le Cupidon de Manhattan, il semble avoir trouvé le premier le secret du vivant.

Femme nue agenouillée, tenant une couronne et des clous, une étude de Michel-Ange.
Femme nue agenouillée, tenant une couronne et des clous, une étude de Michel-Ange. Thierry Le Mage / RMN-GP/Agence photo de la RMN-GP/Musée du Louvre

Du côté de la fureur, de méplats à perspective rigoureuse en rondes-bosses parfaites, voici des cohues. Y ferraillent artistes plus encore que soldats (Bataille, bronze étourdissant de Bertoldo di Giovanni). Ou bien sont ciselés des banquets de rois ou de dieux, systématiquement inspirés de pièces de sarcophages gréco-romains. Les corps se tordent, les visages crient. Certains mordent. On distingue les larmes sur les joues, le sang dans les veines. Merveille à peine extraite des premières fouilles (auxquelles a participé Michel-Ange), le groupe du Laocoon a été prétexte à quantité de physionomies terriblement impressionnantes. Le Saint Dominique de Niccolo dell’Arco (collection privée) ou un Saint Jérôme en extase, toile attribuée à Luca Signorelli (Louvre), comptent ici parmi les plus expressives.

À deux pas, on peut leur préférer le buste d’une Marie-Madeleine hurlante, terre cuite de Guido Mazzoni venue de Padoue. Elle est d’un naturalisme et d’un effet impeccable. Et il y en a d’autres! Comme celle en pied, vieillarde seulement vêtue de ses cheveux, que Desiderio da Settignano a fait surgir d’un tronc. Ce bois a été extrait de sa chapelle à Santa Trinita de Florence. D’autres pénitents de la tradition chrétienne, à commencer par des Christ morts ou exhibant leurs plaies (voir les tableaux de l’effrayant Ferrarais Cosmè Tura), mais aussi la figure païenne du Tireur d’épine ou celle d’Hercule combattant le vicieux Antée: tous ces trésors participent de l’enrichissement de la rhétorique des gestes et des attitudes, pour un surcroît de conviction et d’émotion.

«Maniera moderna»

Comment dès lors ne pas se délecter de l’impétuosité d’Europe luttant avec le taureau, dans l’extraordinaire petit bronze d’un Bartolomeo Bellano, élève de Donatello? Se déchaînent avec elle ménades et bacchantes reprises de l’Antique tandis que galopent de fougueux chevaux inspirés de ceux de Léonard. On murmure toujours que le petit bronze figurant un guerrier à cheval du Musée des beaux-arts de Budapest, celui installé dans sa vitrine indépendante, serait de lui…

De cet exceptionnel terreau d’œuvres entretenu par d’innombrables cours princières et seigneuries en quête de prestige et de légitimation, où partout les artistes se concentrent sur l’interprétation de l’être humain, où partout ils cherchent à égaler voire à dépasser les Anciens, naît puis triomphe le père si précoce du Cupidon. Bientôt Michel-Ange sera «il Divino», l’étoile de la «maniera moderna», cette manière moderne qu’on qualifiera bien plus tard – et bien malheureusement – de maniérisme.

« Le corps et l’âme. De Donatello à Michel-Ange, sculptures italiennes de la Renaissance », au Musée du Louvre, du 22 octobre au 18 janvier 2021. Rés. : 01 40 20 50 50. Cat. Louvre/Officina Libraria, 511 p., 45 €. www.louvre.fr

Source:© Au Louvre comme au cinéma, Michel-Ange retrouvé

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