Arnaud Montebourg au JDD : "La gauche doit travailler à sa reconstruction"

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Arnaud Montebourg au JDD : "La gauche doit travailler à sa reconstruction"INTERVIEW – L’ancien ministre socialiste Arnaud Montebourg publie mercredi un livre très cruel sur le quinquennat Hollande. Devenu chef d’entreprise, il se confie au JDD et n’écarte pas “un nouvel engagement”.

Arnaud Montebourg aurait pu intituler son livre L’effondrement, tant il décrit ses années à Bercy sous la présidence Hollande comme une succession d’échecs. Il a préféré L’Engagement. L’ancien ministre a quitté le Parti socialiste et la politique pour créer des entreprises (un fonds d’investissement pour le Made in France, des marques de miel, de glaces et d’amandes), mais il n’exclut pas d’y revenir. Ses récentes sorties contre la fusion Veolia-Suez ou pour un néo-protectionnisme ont sonné comme des alertes. Il s’est confié en avant-première au JDD.

Le ton de votre livre, très sévère sur le quinquennat Hollande, dont vous avez été le ministre, est empreint de nostalgie, presque de tristesse. Est-ce ce que vous avez ressenti?
J’ai voulu raconter ce qui s’est vraiment passé, dans l’espoir que ça n’arrive plus. Mon livre dit le désespoir qu’inspire notre système d’exercice du pouvoir. Je l’ai écrit comme un témoin de l’intérieur, sans complaisance envers quiconque, y compris envers moi-même. C’est un immense échec, dont je prends ma part.

S’il fallait faire un plan social utile, ce devrait être au sommet de l’Etat

 

Précisément, que s’est-il passé?
Nous sommes passés de la saveur sucrée des promesses de campagne à l’austérité fiscale amère qui nous a conduits à la chute. Notre candidat avait promis de renégocier le traité européen pour desserrer ce carcan budgétaire qui désespérait la gauche – et appauvrissait surtout le peuple, les gens. Notre président s’est précipité à Berlin faire les génuflexions d’usage en expliquant que ses engagements n’étaient que propos d’estrade. Et la priorité est devenue l’augmentation folle des impôts sur les classes moyennes. J’ai vu le ministre du Budget, un certain Jérôme Cahuzac, sortir ses instruments de torture. Pendant plus de deux ans, j’ai tout essayé pour enrayer cette machine infernale. J’y ai mis mon enthousiasme, ma conviction, ma force de travail ; je n’y suis pas arrivé.

Ce revirement de François Hollande était-il un signe de faiblesse? De cynisme?
Comment savoir ce que recouvre vraiment le mensonge politique? Je relate ce que j’ai vu et entendu. J’ai vu de près le cercle invisible – et invincible! – que composent nos dirigeants de l’Etat profond : la technostructure, la haute administration, vos chefs comme vos subalternes, tous sont issus des grands corps d’Etat. Hollande en était, la moitié du gouvernement aussi. Cette homogénéité fonctionne comme une machine à abandonner les gens. En démocratie, la multitude est censée exercer le pouvoir à travers ses représentants. Mais si un petit cercle secret tient le pays, comment les Français peuvent-ils être entendus? Ne cherchez pas ailleurs d’où viennent les Gilets jaunes, les braises sur lesquelles souffle Mme Le Pen, la désespérance au fil des plans sociaux. S’il fallait faire un plan social utile, ce devrait être au sommet de l’Etat. C’est là que réside le problème.

A la tribune, ce jour-là, j’ai dit clairement mes désaccords lourds et graves. Ce fut un divorce par consentement mutuel


Ce diagnostic, ne l’aviez-vous pas fait avant d’arriver au pouvoir? Avez-vous péché par naïveté?
Sans doute. Mais l’espoir, c’est le devoir du lutteur. Quatre mois après mon arrivée à Bercy, j’ai écrit une note à François Hollande pour lui proposer un “plan C comme croissance”. Je m’appuyais sur les travaux de grands économistes pour proposer une autre politique. Le budget que nous préparions s’annonçait comme le plus récessif depuis 30 ans! Pas de réponse. Après l’abandon de Florange, j’ai donné ma démission. Je me suis laissé convaincre qu’il y avait encore une chance. Au printemps 2014, j’ai adressé au président de la République une lettre de rupture – je la reproduis dans mon livre – pour pointer ce qui nous séparait, la trahison de nos promesses et l’abîme qui nous menaçait. Toujours sans réponse. Quand Manuel Valls a été nommé Premier ministre, ils m’ont fait croire que ça pourrait changer. Mais rien n’a changé. J’ai continué à me battre. Jusqu’à l’épuisement.

 

A vous entendre, ce n’est donc pas la saillie de Frangy, le 24 août 2014, quand vous offrez à Hollande une “cuvée du redressement”, qui a provoqué votre départ ? La rupture était déjà consommée ?
Bien sûr. Cette boutade provocante ne prêtait pas à conséquence. Mais j’étais devenu un opposant de l’intérieur. A la tribune, ce jour-là, j’ai dit clairement mes désaccords lourds et graves. Ce fut un divorce par consentement mutuel : je ne supportais plus cette politique ni les mensonges qui l’enrobaient. Quand j’étais jeune avocat, mon maître, Thierry Levy, m’avait dit : “Ne mentez jamais ; vous perdrez vos procès et votre honneur.”

François Hollande est le père du “en même temps” : il faisait déjà une chose et son contraire


Vous avez parlé de “trahison”. Hollande a-t-il trahi la gauche?
L’histoire a tranché. Il a abandonné les classes populaires. Avec lui, nous avons appauvri des gens, nous avons mis des gens au chômage – 700.000 chômeurs de plus entre 2012 et 2016, triste bilan. Il n’a pas pu même se représenter et son Premier ministre a dû s’exiler en Catalogne. Hollande pense que le génie de la politique réside dans la duplicité. Je considère, moi, que le double langage et l’indécision sont destructeurs. Les faux compromis sont inefficaces, ridiculisent l’action publique et détruisent la confiance : c’est la négation même de la politique. En vérité, François Hollande est le père du “en même temps” : il faisait déjà une chose et son contraire. C’est ainsi que nous avons laissé détruire nos fleurons industriels : les hauts-fourneaux de Florange, Alstom et beaucoup d’autres, hélas. Pendant la campagne de 2012, il avait juré le contraire. Pour obtenir mon ralliement, il m’avait écrit une lettre ; celle-là, je ne l’ai pas publiée. Par charité.

Vous êtes-vous reparlé depuis 2014?
Jamais.

S’agissant d’Alstom, vous affirmez que ce groupe a été vendu à General Electric au prix d’un chantage exercé par les Américains sur son PDG. Vous avez des preuves?
Tout ce dont je fais le récit est la stricte vérité, je puis le confirmer devant un tribunal s’il le faut. Le PDG d’Alstom, Patrick Kron, a caché au gouvernement ses tractations avec les Américains alors que ceux-ci détenaient – grâce à la NSA – un million de mails impliquant Alstom dans des faits de corruption et avaient lancé des procédures judiciaires comme moyen de pression. Autrement dit : un service secret a contribué à déstabiliser une entreprise française pour en favoriser le rachat par un conglomérat américain. Là encore, j’ai tenté d’empêcher cela. Je me suis heurté au même mur. Par lâcheté ou désinvolture, nous avons laissé cette prédation se commettre. Aujourd’hui les territoires et les salariés de feu Alstom paient la facture.

Le macronisme est une escroquerie politique, car c’est le règne du vide


Votre portrait d’Emmanuel Macron est plus ambigu que celui de François Hollande. Est-ce volontaire?
Emmanuel Macron est le Julien Doré de la politique. Comme le chanteur, il a eu une carrière fulgurante ; et il a percé en recyclant de vieux tubes – les refrains éculés du libéralisme d’antan. Je n’ai pas eu que des désaccords avec lui. Nous partagions au moins le rejet des pratiques hollandaises. J’ai gardé longtemps le SMS qu’il m’a envoyé un jour que je désespérais d’obtenir une réponse de l’Elysée sur un dossier difficile : “Institut de la procrastination. Repassez plus tard.” J’ai compris ensuite que la créature de Hollande ressemblait à son créateur.

Le macronisme serait donc une illusion?
Oui. Macron est atteint du syndrome de Fregoli. Leopoldo Fregoli était un acteur italien du début du 20e siècle qui, sur scène, changeait de costume en trente secondes. Macron mime la démocratie participative pour apaiser les Gilets jaunes mais il gouverne en se prenant pour Jupiter. Tantôt il se déguise en Top Gun pour soigner son allure martiale, tantôt joue au tennis pour faire le charmant ou copine avec Philippe de Villiers pour flatter les traditionalistes. Il change de discours comme on change de Kelton. Le macronisme est une escroquerie politique, car c’est le règne du vide. D’ailleurs quel est son bilan en trois ans, à part la suppression de l’ISF? Les Français le cherchent encore.

Ne portez-vous rien à son crédit, pas même le plan de relance actuel contre la crise du Covid ?
Les milliards qui pleuvent sur l’Europe ne sont pas remboursables. Pourtant, l’Allemagne a déjà sa règle budgétaire au-dessus de nos doigts pour nous rappeler qu’il faudra rembourser. Dès lors, la question est : derrière les plans de relance d’aujourd’hui, n’y a-t-il pas les plans d’austérité de demain? Qui paiera? Toujours les classes moyennes? Nous prenons le risque d’une rébellion de ceux qui n’ont que leur travail pour vivre. Quant à l’épidémie, sa gestion est loin d’être convaincante. La parole gouvernementale a été abîmée par des mensonges sur les masques et la technocratie médicale a pris le pouvoir.

La gauche doit travailler à sa reconstruction et pour cela faire primer la question économique sur toutes les autres


Face à la montée de l’islamisme qui génère le terrorisme, quelle politique proposez-vous?
Devant ces attaques abominables qui visent à nous faire renier nos valeurs et à nous diviser, il ne faut plus transiger : nous devons engager des ressources judiciaires, policières, administratives pour démanteler l’islamisme politique, machine de guerre contre la République. Nous devons le faire avec nos compatriotes musulmans – non contre eux, comme certains le voudraient – et appliquer nos lois pénales trop souvent inappliquées, et la loi sur la laïcité de 1905 jusqu’au bout.

La social-démocratie a reculé dans toute l’Europe. A-t-elle encore un espace en France?
La gauche ne rebondira pas sans une autocritique collective. Elle est divisée sur tout et empêtrée dans des radicalités qui font peur aux Français. Ses idéaux se sont dissous comme un cachet d’aspirine dans l’eau empoisonnée du monde. Elle doit travailler à sa reconstruction et pour cela faire primer la question économique sur toutes les autres. L’économie, c’est la vie des gens, le social comme l’impératif écologique y sont imbriqués. Au lieu de cela, je vois une gauche qui, pour éluder les problèmes, s’investit dans des questions de société qui ne sont pas centrales. Le PS est devenu le parti “sociétaliste”. C’est pourquoi je l’ai quitté, sans fracas, il y a plusieurs années.

Les idées que j’ai portées depuis longtemps sont devenues centrales et majoritaires dans notre pays


Vous décrivez le parcours d’un élu comme “une vie à se noyer dans celle des autres”. Regrettez-vous vos années en politique?
J’ai été député trois fois, président de département. Pendant quinze ans, je me suis imprégné des espoirs et des difficultés des gens. Pour les représenter et les défendre, encore faut-il les connaître et les comprendre. C’était une passion que je n’ai pas oubliée, et que je retrouve avec la même énergie dans les petites entreprises équitables que j’ai créées depuis.

Vous intitulez néanmoins votre livre “L’Engagement”. Votre engagement politique est-il vraiment derrière vous?
Je réfléchis à un nouvel engagement. Mais il ne pourra avoir lieu que sur une base plus ambitieuse politiquement et plus exigeante intellectuellement. Les idées que j’ai portées depuis longtemps sont devenues centrales et majoritaires dans notre pays. Il va bien falloir les mettre au pouvoir! Une demande forte s’exprime dans la population mais les appareils politiques sont mourants. Beaucoup d’entre nous cherchent un nouveau rivage. C’est ce voyage qu’il faut entreprendre et, vous le savez, je n’ai pas l’âme d’un passager clandestin.

Source:© Arnaud Montebourg au JDD : “La gauche doit travailler à sa reconstruction”

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