Antoine de Galbert : «Il ne faut pas être pressé en art»

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Antoine de Galbert : «Il ne faut pas être pressé en art»

EN 2018, JE CHANGE DE VIE – Le fondateur de La Maison rouge, à Paris, grand mécène de l’art contemporain, veut fuir la «consommation culturelle».

C’est dans son bureau rouge, au sommet de La Maison rouge, dans le quartier de la Bastille, à Paris, cerné par ses fameuses coiffes ethniques et une œuvre d’Hervé Di Rosa, chantre de l’art modeste, que nous reçoit, avec son élégante nonchalance, Antoine de Galbert. Ce collectionneur et mécène fermera ce lieu fin 2018. Il veut désormais prendre l’air du temps à revers.

LE FIGARO. – Quel est votre bilan des quinze ans de La Maison rouge?

Antoine DE GALBERT. – Je n’aurais jamais cru que l’on fasse quelque chose d’aussi bien. Ce n’est pas non plus le Guggenheim ou le Centre Pompidou. C’est un lieu qui a une modestie, ne serait-ce que morphologiquement, qui reste confidentiel. On va atteindre les 50.000 visiteurs pour la collection de Marin Karmitz. Ce qui est génial pour nous. Et un score qui reste loin de ceux des grandes institutions. Le mot «succès» est peut-être excessif – notre public est particulier -, mais il y a là une reconnaissance qui m’a surpris.

La reconnaissance de votre regard, qui se situe en dehors des «autoroutes» de l’art contemporain?

Faire ce que l’on aime, on devrait tous en être là. C’est en faisant ce que j’aime, en étant totalement libre, que cela a marché, un petit peu. Ce qui est nouveau et extraordinaire, c’est ce regard totalement subjectif et privé que les gens ont aimé, au-delà de nos expositions qui n’étaient pas toujours grand public. Ce qui est étonnant, c’est que lorsque j’avais ma galerie, rue Voltaire à Grenoble, il y a une vingtaine d’années, finalement, je faisais la même chose, à un niveau encore plus modeste. Et cela n’avait pas marché.

«Je n’ai jamais eu de stratégie de public ni de calculs pour en conquérir. Certaines expositions attirent peu de monde, je le sais, et je les fais quand même»

N’est-ce pas la démarche de l’artiste, qui n’est intéressant que lorsqu’il n’écoute que lui? Ce que vous avez cherché dans ceux que vous avez exposés?

Je n’ai jamais eu de stratégie de public ni de calculs pour en conquérir. Certaines expositions attirent peu de monde, je le sais, et je les fais quand même. Je ne dirai pas lesquelles. Le moteur de la billetterie n’existe pas chez moi. Je n’ai aucune pression du type médiatique, du marché de l’art, du marketing ou de la mode. Même si beaucoup d’artistes montrés ici, Céleste Boursier-Mougenot, Peter Buggenhout, Mika Rottenberg, ont été confirmés par la suite à Venise ou au Palais de Tokyo. Je suis très fier de ce résultat. Comme de l’équipe – à commencer par Paula Aisemberg, directrice enthousiaste du lieu -, qui a fait de La Maison rouge sa maison.

«J’ai conscience que je ne pourrai pas faire beaucoup mieux. J’ai l’impression que la fougue, la passion m’ont quitté»

Pourquoi la fermer, alors, fin 2018?

J’ai conscience que je ne pourrai pas faire beaucoup mieux. J’ai l’impression que la fougue, la passion m’ont quitté. C’est peut-être l’âge. J’ai 62 ans. Il est temps de prendre des décisions, j’ai encore une vraie vie après. Je ne vais pas quitter l’art, j’y suis plus que jamais, j’achète même de plus en plus, comme un malade. J’ai acheté un Louis Soutter extraordinaire à la dernière foire de Bâle.

La preuve que ma décision n’est pas liée à une question financière. Mais le métier des expositions m’a lassé. Une fois qu’elles sont en route, je me détache. Or il ne faut jamais s’endormir, il faut toujours se réinventer. J’ai quatre enfants formidables qui ont tous des passions. Je n’ai aucune envie de leur laisser quelque chose dont ils ne pourraient pas hériter.

Peur que la Fondation Antoine de Galbert connaisse le sort de la Fondation Maeght et ses querelles familiales?

Je ne veux pas faire de comparaison disgracieuse.

Comment voyez-vous votre nouvelle vie?

Je suis de plus en plus intéressé par ma collection. Il faut que je l’organise, que je l’assainisse. Le monde de l’art m’intéresse de moins en moins. J’y rencontre aussi des gens extraordinaires, mais je pourrai les rencontrer autrement. Je n’aime pas le baratin, tout ce qui est factice. Ma fondation continue, elle est dotée et a des revenus. Mais elle ne nourrira plus La Maison rouge, qui va disparaître fin 2018, le lieu comme le nom. Une boîte de coworking a racheté les murs. La Fondation Antoine de Galbert va nourrir d’autres choses. Je garde une ou deux personnes et je change de cap.

«Je voudrais créer un fonds d’urgence pour donner des coups de pouce – de l’ordre de 10.000 euros – à des artistes, jeunes ou vieux, connus ou inconnus, de toutes disciplines»

Je voudrais par exemple soutenir le Musée de Grenoble, un des plus beaux musées de France, dans ma ville natale. Je voudrais, avec son directeur Guy Tosatto, acheter des œuvres contemporaines pour le musée. Je voudrais aussi créer un fonds d’urgence pour donner des coups de pouce – de l’ordre de 10.000 euros – à des artistes, jeunes ou vieux, connus ou inconnus, de toutes disciplines, ou à des projets ponctuels. Rien de structurel qui soit dévolu mécaniquement à un musée. Je veux garder mon libre arbitre. Seul critère: le jugement sera très subjectif. Si c’est un artiste que je déteste, je ne l’aiderai pas.

Ces sommes sont ridicules dans le monde des grands musées: on me demande 18.000 euros pour le seul transport d’œuvres provenant des musées de Vienne! Tout cela me fatigue. On perd la notion des choses, de leur valeur, de leur utilité aussi. Je préfère aider un plasticien à faire son catalogue ; un réalisateur à terminer son montage, comme Mohamed Bourouissa pour son film d’artiste ; un écrivain à éditer son livre, comme je l’ai fait pour Élisabeth Lebovici et Ce que le sida m’a fait. Art et activisme à la fin du XXe siècle, paru aux Presses du Réel et récompensé du prix Pierre Daix 2017. Coup de foudre et urgence, voilà ma devise.

Comment assainit-on une collection?

Savoir se délester. Je donne ma collection de coiffes – 530 objets – au Musée des confluences, à Lyon. C’est fait et signé. J’ai besoin de mettre de l’ordre et de créer encore des choses. Je me méfie des œuvres désactivées que l’on ne prête jamais. Et celles qui n’ont pas de valeur financière et que je garde, par amitié ou fidélité.

«Avec les années, on comprend que le court terme est l’ennemi de l’art : la médiatisation trop rapide d’un artiste ; la mode qui fait se ruer en même temps sur le même nom (…) C’est cela que je veux quitter»

Vous aimez, en vrai Dauphinois, rester en arrière de la scène?

Mais non, j’adore être devant, les paillettes, les déclarations, en petit provincial que je suis (rires). Mais j’ai instinctivement de la distance, du recul. Je sors peu. Je préfère regarder un film chez moi que de m’ennuyer dans un dîner.

Est-ce une distance par rapport à l’art contemporain, marginal il y a vingt ans?

Quel que soit le contexte, il y a toujours des choses intéressantes à découvrir. Il ne faut donc pas tout critiquer en bloc. J’aime aller dans les foires, je ne critique pas le marché, j’en ai besoin. Je n’ai pas de raison d’être amer, car j’arrête quand tout va bien. Mais, avec les années, on comprend que le court terme est l’ennemi de l’art: la médiatisation trop rapide d’un artiste ; la mode qui fait se ruer en même temps sur le même nom. Il y a une sorte de logique, de lissage sur le long terme qui fait redécouvrir des artistes laissés de côté, voire méprisés ou ignorés, comme la Polonaise Alina Szapocznikow (1926-1973) ou le Japonais Tetsumi Kudo (1935-1990). Il ne faut pas être pressé, en art. C’est le propre de la consommation culturelle: il ne faut pas louper le vernissage, la fin de l’exposition, etc. C’est cela que je veux quitter.


 

Source: Antoine de Galbert : «Il ne faut pas être pressé en art»

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