Ann Veronica Janssens, et la lumière fuse

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Ann Veronica Janssens, chez elle, à Uccle, près de Bruxelles, le 27 juillet 2022. EVA VERBEECK POUR M LE MAGAZINE DU MONDE

En halos, irisée, naturelle ou artificielle… depuis les années 1990, l’artiste belge place la lumière au cœur de ses œuvres. Elles rayonnent, cet été, avec une installation et deux expositions, de Paris à Avignon et Saint-Paul-de-Vence.

 

Discrète et réservée, Ann Veronica Janssens, 66 ans, apprécie peu l’exercice de l’interview auquel sa riche actualité l’oblige. Cet été, en effet, l’artiste belge est sur tous les fronts. Au Panthéon, à Paris, elle a placé un grand miroir circulaire au sol sous le pendule de Foucault pour renvoyer les volumes dilatés de ce solennel édifice dessiné par l’architecte Jacques-Germain Soufflot. A Avignon, elle occupe le premier étage percé de vingt-six fenêtres de la Collection Lambert, où la perception des visiteurs varie selon la course du soleil.

En écho et presque a contrario, à la Fondation CAB, à Saint-Paul-de-Vence, Ann Veronica Janssens fait vibrer la lumière artificielle par des jeux d’ombres portées et de halos lumineux. « N’oubliez pas la chapelle Saint-Vincent ! », recommande-t-elle, nous enjoignant à un crochet par Grignan, dans la Drôme, où, depuis 2013, ses vitraux en monolithe de pâte de verre composent une partition de vert clair, bleu vif et orange, magnifiant la simplicité mystique de cette église romane.

Les sens déréglés

Gazeuse ou rayonnante, diffractée et iridescente, la lumière est sa matière. Salles nappées de brouillard opalescent – sa signature depuis 1997 –, bains chromatiques dans lesquels les corps trempent jusqu’à la moelle, effets stroboscopiques… Partout, Ann Veronica Janssens dérègle nos sens. A chaque fois, l’œil s’abandonne, s’échappe, puis se ressaisit, une expérience aux confins du visible qui provoque légers frissons et petits vertiges.

Le mirage est parfois tel qu’une même œuvre constituée d’un bloc de verre poli optique se perçoit différemment, selon qu’elle absorbe les couleurs en éclairage artificiel au CAB ou qu’elle rayonne à la lumière plus crue du soleil à l’exposition de la Collection Lambert. Parfois, le trouble ne tient qu’à peu de chose : un mélange d’huile et d’eau versé dans un aquarium à fond coloré, un coup de pied dans des paillettes turquoise qui chatoient au sol comme une poussière d’étoile. Des gestes simples qui relèvent d’une redoutable mécanique de précision.

Issue d’une famille d’architectes, Ann Veronica Janssens a « tout naturellement » entamé des études pour le devenir à son tour. « Un grand malentendu », a-t-elle compris. Dessiner des heures durant derrière un bureau, obéir à un cahier des charges fonctionnel, très peu pour elle. « Ce qui m’intéressait, c’était les volumes, le mouvement des corps dans l’espace, la vie, mais pas les contraintes », raconte la diplômée de l’école des arts visuels de La Cambre, à Bruxelles. Plutôt que créer poutres et portants, elle préfère imaginer des labyrinthes où les murs s’évanouissent pour mieux nous libérer du tangible.

A la croisée de l’art et de la phénoménologie

Les phénomènes naturels l’ont inspirée, le fog britannique dans lequel elle est née, les couchers de soleil qui l’ont grisée, enfant, sur les rives du fleuve Congo, à Kinshasa. Cette taiseuse se reconnaît d’autres héritages, plus artistiques, ceux des peintres William Turner et Georges Vantongerloo. Mais « le pigment, chez elle, est dépourvu de liant », résume joliment l’historien de l’art Matthieu Poirier.

Lire l’entretien avec Olafur Eliasson (en juin 2016) : Article réservé à nos abonnés Olafur Eliasson : « D’autres sens sont possibles »

Comme ses aînés Carlos Cruz-Diez et James Turrell, elle aime déjouer nos certitudes. A l’instar d’Olafur Eliasson, son cadet bien plus médiatisé qui l’a souvent imitée, elle sait tout des phénomènes optiques. Il serait réducteur, néanmoins, de la ranger sous une étiquette, que ce soit l’op art ou le minimalisme, malgré le rapprochement effectué par la Collection Lambert avec les tubes fluorescents de Dan Flavin.

Difficile aussi de définir ce qui constitue son territoire. Elle-même se revendique sculptrice. Après tout, l’artiste qui a représenté la Belgique à la Biennale de Venise en 1999 travaille la lumière comme d’autres façonnent l’argile. Mais elle s’est aussi essayée à la mise en scène, avec sa complice la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker. Car Ann Veronica Janssens aime avant tout expérimenter, quitte à se mettre en danger. Au HangarBicocca, ce fabuleux centre d’art dans les faubourgs de Milan où elle exposera en 2023, elle promet de changer de dimension. Une perspective plus réjouissante qu’inquiétante, tant on lui connaît peu de ratés.

Plus que jamais, cette œuvre à la croisée de l’art et de la phénoménologie épouse nos temps incertains. Car rien n’est tel qu’on le voit ni qu’on le croit. Du spectateur, cette magicienne attend autant de concentration que de lâcher prise, de l’éveil comme de la contemplation. Avec, à la sortie, cette question qui nous taraude tous : suis-je devenu plus sensible ?

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