Algérie : que « l'affaire Audin » ne fasse pas oublier la « bataille d'Alger » !

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Algérie : que « l'affaire Audin » ne fasse pas oublier la « bataille d'Alger » !

FIGAROVOX/TRIBUNE – Alors que le Président de la République s’exprimait hier publiquement sur «l’affaire Audin», évoquant les actes de torture de l’Armée française, Guy Pervillé nuance ces propos en recontextualisant le cas du militant communiste.


Guy Pervillé est professeur émérite d’histoire contemporaine. Il va publier un nouveau livre aux éditions Vendémiaire (Paris): Une histoire iconoclaste de la guerre d’Algérie et de sa mémoire.


Le président de la République, Emmanuel Macron, a reconnu hier la responsabilité de l’État dans la mort de Maurice Audin, arrêté par les parachutistes du général Massu à Alger en juillet 1957. Selon le communiqué de l’Élysée, il a reconnu au nom de la République française «que Maurice Audin a été torturé puis exécuté ou torturé à mort par des militaires qui l’avaient arrêté à son domicile», et que «si (sa) mort est, en dernier ressort, le fait de quelques-uns, elle a néanmoins été rendue possible par un système légalement institué: le système ‘arrestation-détention’ mis en place à la faveur des pouvoirs spéciaux qui avaient été confiés par voie légale aux forces armées à cette période». En effet, «c’est ce système légalement institué qui a favorisé les disparitions et permis la torture à des fins politiques».

Mais le chef de l’État a également pris soin de ne pas généraliser cette pratique à l’ensemble de l’armée française. Il a aussi évoqué «l’honneur de tous les Français qui, civils ou militaires, ont désapprouvé la torture», et rappelé la responsabilité suprême des politiques dans ce «système».

Enfin, il a pris la décision d’ouvrir les archives de l’État relatives à tous les disparus de la guerre d’Algérie: «Une dérogation générale, par arrêté ministériel, va être accordée pour que tout le monde – historiens, familles, associations – puisse consulter toutes les archives pour tous les disparus d’Algérie». Et dans sa lettre à Madame Audin, il invite à entreprendre un vaste «travail de mémoire»: «Ceux qui auraient des documents ou des témoignages à livrer sont appelés à se tourner vers les Archives nationales pour participer à cet effort de vérité historique.».

Ces déclarations apparaissent beaucoup plus mûrement réfléchies que celles du candidat Macron à Alger le 15 février 2017. Elles s’inscrivent dans la même ligne que celles de tous ses prédécesseurs depuis Jacques Chirac: inviter les Français à passer des mémoires à l’histoire pour surmonter les souffrances héritées de la guerre, en espérant que l’Algérie saura prendre la même voie. Et pourtant, il reste permis de douter des chances de succès de cette initiative.

La colère de Massu et d’Aussaresses les a conduits à accuser à tort les communistes.

La principale objection a été très lucidement formulée en 1989 par l’un des fondateurs du Comité Audin, l’historien Pierre Vidal-Naquet. D’après lui, ce nom de Comité Audin et la référence explicite à l’affaire Dreyfus étaient à la fois bien et mal choisis. Bien choisis, «parce que Maurice Audin était un Européen, communiste, universitaire, et jeune, ce qui lui attirait la sympathie et la solidarité d’une grande partie de l’intelligentsia française de gauche». Mal choisis, parce que «Maurice Audin n’était nullement représentatif des victimes de la répression en Algérie, que son cas risquait de faire oublier». De plus, la référence à l’affaire Dreyfus était équivoque. En effet, «Dreyfus était un innocent, étranger à sa propre affaire» ; mais ce n’était pas le cas de l’ensemble des victimes de la répression qu’Audin était censé représenter: «Parmi les victimes de la torture, procédé criminel selon la loi française, il y avait certes un nombre considérable d’innocents, il y avait aussi des combattants membres du FLN, du PCA, du MNA, et même des criminels de guerre, victimes à leur tour d’autres criminels de guerre, infiniment mieux armés et plus puissants, il est vrai. Tous ceux qui ont été présentés alors comme des ‘innocents’ ne l’étaient pas au sens légal du mot».

Il y avait en effet d’autres victimes de la répression, beaucoup plus représentatives, par exemple Larbi Ben M’hidi, l’un des membres du Comité de coordination et d’exécution du FLN siégeant à Alger, arrêté le 23 février 1957 et pendu dans sa cellule par le commandant Aussaresses dans la nuit du 3 au 4 mars. Ou bien l’avocat Ali Boumendjel, arrêté le 9 février et jeté dans le vide le 23 mars par le même Aussaresses. Ou encore le cheikh Larbi Tébessi, enlevé le 4 avril et disparu à jamais. Maurice Audin n’était qu’un membre du Parti communiste algérien, interdit depuis septembre 1955, qui soutenait politiquement la cause du FLN tout en gardant sa propre organisation clandestine. Un parti que certains de ses militants, anciens membres de ses groupes armés formés en 1956, les «combattants de la libération», avaient quitté pour adhérer au FLN-ALN, comme Fernand Iveton qui fut le seul Européen condamné à mort puis exécuté le 11 février 1957 pour avoir déposé une bombe dans l’usine à gaz du Hamma.

L’affaire Audin a détourné les intellectuels de gauche d’une réflexion sérieuse sur la « bataille d’Alger ».

Le Comité Audin a focalisé son attention sur ce que Maurice Audin avait subi à partir de son arrestation par les parachutistes le 11 juin 1957, sans tenir compte des attentats très meurtriers qui avaient endeuillé Alger le 2 juin (10 tués et 80 blessés aux arrêts de bus dans le centre-ville) et le 9 juin (8 morts et 92 blessés au casino de la Corniche). La colère de Massu et d’Aussaresses les a conduits à accuser à tort les communistes – qui se tenaient à l’écart de l’action armée tout en soutenant politiquement le FLN – parce qu’ils ne distinguaient pas entre le PCA clandestin et les anciens «combattants de la libération». L’arrestation de Maurice Audin n’avait d’intérêt que pour capturer des militants plus importants, tels que l’ancien rédacteur en chef d’Alger républicain Henri Alleg, et que le dirigeant du Parti André Moine.

Sa mort n’avait donc aucune justification, et elle prouva que le général Massu ne contrôlait pas son subordonné Aussaresses. C’est d’ailleurs pourquoi celui-ci fut déchargé de son poste et que le maintien de l’ordre à Alger fut confié au colonel Godard, chef d’état-major de la Xème DP qui désapprouvait la torture.

Mais plus largement, l’affaire Audin a détourné les intellectuels de gauche d’une réflexion sérieuse sur la «bataille d’Alger», qui n’avait pas commencé en janvier 1957 avec la décision de confier au général Massu le rétablissement de l’ordre. En effet, le chef politique du FLN d’Alger, Abane Ramdane, avait menacé le gouvernement français dans un tract en février 1956: «Si le gouvernement français faisait guillotiner les condamnés à mort, des représailles terribles s’abattront sur la population civile européenne». Et il avait riposté aux premières exécutions par une série d’attentats au revolver du 20 au 22 juin 1956, puis par des attentats à la bombe à partir du 30 septembre. Le terrorisme du FLN dura donc plus d’un an (jusqu’ jusqu’au démantèlement total de son organisation à la mi-octobre 1957), et causa en tout 1.470 victimes (960 en 1956, 510 en 1957), ou bien 314 tués et 917 blessés en 751 attentats.

Ainsi, la torture a fait oublier le terrorisme, autre péril majeur de notre temps.

Quant à la répression du général Massu, elle fit un nombre de morts jusqu’ici inconnu, estimé à plus de 3.000 par l’ancien secrétaire général de la préfecture d’Alger Paul Teitgen, et à moins de 1.000, voire pas plus de 300 par le général Massu. Ainsi, la torture a fait oublier le terrorisme, autre péril majeur de notre temps.

Dans ces conditions, peut-on espérer que l’appel à la paix des mémoires lancé par le président Macron soit entendu? Entre les divers groupes mémoriels français, on peut en douter, même si les défenseurs des mémoires des Français et des «Français musulmans» d’Algérie ont intérêt à le prendre au mot. Quant aux Algériens, voici ce qu’avait déclaré l’ancienne militante de la Zone autonome d’Alger de 1956-1957, Zohra Drif. Après la cérémonie d’hommage aux victimes du terrorisme organisée à Paris le 19 septembre 2016, elle s’est indignée que le président de leur association, Renaud Denoix de Saint-Marc, ait «énuméré un certain nombre d’attentats terroristes ayant visé la France à travers l’histoire, partant des attentats de 2016 revendiqués par Daech, puis ceux de 1995 revendiqués par le GIA en remontant jusqu’aux années 1950 et, dans un raccourci aussi grave qu’infamant et criminel, assimilé nos actions de lutte pour la libération nationale et de la guerre d’indépendance à des actes terroristes».

Revenant sur l’attentat contre le Milk Bar (30 septembre 1956), qu’elle déclare «revendiquer pleinement», elle le qualifie d’action menée dans le cadre de la glorieuse Guerre de Libération nationale au nom de l’ALN-FLN, contre la France coloniale: «Le mettre sur la liste des attentats terroristes revient à assimiler la lutte de libération, par essence légitime, juste et absolument nécessaire, à une œuvre de terreur, par essence illégitime, injuste et condamnable». Peu importe que les faits soient tout à fait comparables, et que les auteurs des attentats commis à Paris en 1986-87, en 1995 et depuis 2016, comme les djihadistes partis en Syrie, aient déclaré vouloir venger les martyrs de la guerre de libération. D’après les premières réactions de la presse algérienne à l’initiative d’Emmanuel Macron, cette reconnaissance «historique mais loin d’être suffisante» en appelle d’autres…

Algérie, torture: Macron cède-t-il à la repentance? – Regarder sur Figaro Live

 

 

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